Il préside, depuis 2015, l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance, l’UGAB Arménie, qui est l’une des premières ONG du pays. Là, dans ses bureaux qui se situent près de la place de la République, à Erevan, il revient sur ses années passées au chevet de l’Arménie et de sa population. Éclairage sur un homme, qui a fait de la bienfaisance sa raison de vivre.

C’était le 27 septembre, il y a quelques jours. L’Arménie était en deuil. Lui aussi. A Yerablur, le défilé des politiques, des personnalités, et, des familles qui ont perdu un proche ne désemplit pas. Dans le cimetière militaire, qui a enterré plus d’un millier de jeunes soldats, dont la plupart avaient entre 18 et 22 ans, Nikol Pachinian, le Premier Ministre, s’est agenouillé. Ce même jour, Vasken Yacoubian fait une minute de silence, à 11 heures. Puis, il se rend au cimetière et prie. Un an après le début de l’invasion par l’Azerbaïdjan de la République auto-proclamée Artsakh, en mal de reconnaissance internationale, l’Arménie n’a pas terminé son deuil. Cette guerre de 44 jours, dans le Haut-Karabakh, terres arméniennes que Staline a spolié en 1921 au profit des Azéris, n’est pas terminée dans la mémoire des Arméniens. La plupart parlent de justice et de revanche. Les jeunes soldats blessés dans leur chair gardent le silence. Ils ont l’essentiel : la vie. Ils pleurent leurs compagnons d’armes tombés sous la frappe d’un drone, piloté par un ennemi confortablement installé dans son bureau bunkérisé. Ils pleurent. Et, ils paient le lourd tribu d’un pays rongé par la corruption, qui n’était pas prêt ce 27 septembre 2020. La guerre fut technologique et la victoire azérie.

Dans son bureau aux couleurs de l’Arménie et de la France, Vasken évoque le sujet de la guerre qu’il connaît bien. Ce Syrien de Damas, d’origine arménienne, a dû quitter avec toute sa famille son pays à la suite de la guerre civile. De génération en génération, les Yacoubian ont tissé ce lien étroit qui les unit à l’UGAB. « Mon grand-père, mon père, et, moi-même, nous étions tous membres du conseil d’administration de l’UGAB de Damas. » Sa famille est originaire de Marash, une petite ville en Turquie. La ville la plus importante de la région est Antep, qui se situe à 30 km de la Syrie. Alep est la première ville syrienne de l’autre côté de la frontière, où plusieurs centaines de milliers d’Arméniens vont se réfugier lors du génocide de 1915. « Mon grand-père et son frère ont échappé au génocide en fuyant dès les premiers jours vers Alep. Mon grand-père, Avedis, avait environ 25 ans. Ses parents, eux, sont morts. Après Alep, tout le reste de la famille s’installe à Damas. Ils ont, d’abord, travaillé pour les réseaux ferroviaires syriens. Puis, ils ont créé l’entreprise familiale de construction, dans laquelle j’ai travaillé jusqu’en 2011. »

De Damas à Erevan

En février 2011, commence la crise en Syrie, appelée, faussement, le Printemps arabe. C’est un hiver terrible qui s’abat sur ce pays. A partir de la répression sanglante d’une manifestation, la fermeture, puis, la réouverture des réseaux sociaux vont mettre le feu aux poudres de la contestation légitime. A Damas, la manifestation du 15 mars est réprimée dans le sang. La Syrie bascule dans la guerre civile. La guerre va durer près de 10 ans. Le pays, à ce jour, n’est pas encore totalement libéré. Des poches d’affrontement existent toujours dans le nord du pays. En septembre 2012, la famille de Vasken s’installe à Erevan. Lui, les rejoint quelques mois plus tard, en 2013. Il redémarre sa vie. En 2015, il prend les rênes de l’UGAB Arménie. Il en devient le serviteur incontournable.

Avant d’arriver à Erevan, Vasken est passé par le Liban. Il a dû changer d’école pour ses deux enfants, Hilda et Levon. « Pour des questions de sécurité, nous avons mis les enfants à l’abris à Beyrouth. Ma femme, d’origine Libanaise, y avait encore de la famille. Mais cela ne convenait pas, nous n’étions pas bien. C’est pour cela que nous sommes partis à Erevan. » Vasken a, très certainement, répondu à un appel : celui de ses racines ancestrales.

Il se souvient de la première fois où il a posé les pieds en Arménie. C’était en 1994, 3 ans après l’indépendance fêtée chaque année le 21 septembre, il arrive dans un pays misérable. « Il y avait des coupures d’eau et d’électricité tous les jours. Tout manquait. C’est à ce moment-là que je suis tombé amoureux de l’Arménie. Ce n’est pas rationnel. Cela s’explique sans doute par le fait que mon père, Levon, et mon grand-père, Avedis, se rendaient souvent en Arménie. Ils s’impliquaient au sein de l’Église, à Etchmiadzin. Ils faisaient, également, des projets culturels. Et, puis, ils ont beaucoup travaillé pour aider les écoles. » En déposant ses valises familiales à Erevan, il décide de contribuer, à son tour, au développement de son pays. Il y consacre depuis 2015, toute sa vie. Il ne touche aucun salaire et vit de son patrimoine. « C’est, en quelque sorte, une vocation. J’ai de la chance d’avoir les moyens de pouvoir la vivre en toute liberté, sans avoir de soucis financiers pour moi et ma famille. »

Une vocation : contribuer au développement de l’Arménie

Son leitmotiv : faire du bien à l’humanité, en commençant par l’Arménie. Au départ, il a été conquis par le sens de l’unité du peuple arménien. Il avait souffert de ce manque d’unité en Syrie. « L’unité est très importante en Arménie. Son histoire démontre qu’elle a souvent bénéficié de cette valeur. Mais, aujourd’hui, depuis la guerre de 2020, la division est entrée dans le pays. » Cette guerre a eu pour conséquence l’arrivée massive de réfugiés du Haut-Karabakh en Arménie. Si la plupart des réfugiés sont retournés en Artsakh, il en reste entre 20 et 25 000 en Arménie. Certains, comme Ruben, n’ont plus rien. Il a tout perdu à Chouchi, la perle culturelle arménienne du Haut-Karabakh. Sa maison de 16 pièces était dans sa famille depuis la fin du 18è siècle. Depuis presque un an, il végète, toujours, à Goris, une ville du sud-est de l’Arménie, proche de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Il vit dans un 2 pièces, avec toute sa famille composée de 7 personnes. C’est dans ces conditions que l’UGAB intervient.

Depuis sa création, la mission de l’UGAB est de soutenir le peuple d’Arménie et d’aider le pays à réaliser son potentiel en tant que nation viable et prospère. L’UGAB a toujours maintenu son engagement envers l’Arménie dans l’intérêt national du pays. Ses soutiens s’orientent vers les projets en faveur de la culture, de l’éducation, de l’humanitaire, et, le développement socio-économique. L’UGAB soutient les grandes institutions culturelles et éducatives du pays. Dans l’éducation, elle intervient, notamment, en soutenant la scolarité des étudiants en finançant des bourses. L’UGAB Arménie n’est pas seule. Elle fait partie d’un réseau international, dont le siège est à New York. Son histoire commence dans le delta du Nil, en Égypte. C’est en 1906 qu’est fondée l’ONG, avant d’essaimer dans une quarantaine de pays. Boghos Nubar Pacha en est le fondateur. Cet Égyptien, qui aurait fêté ses 170 ans cette année, a un point commun avec la famille de Vasken : celui des chemins de fer.

L’UGAB de 1906 à 2021

Son père était Premier ministre d’Égypte. De lui, Boghos a hérité ses talents de diplomate, qu’il va mettre au service de la cause arménienne. Dans l’Empire ottoman des années 1900, il voit bien que le colosse se fragilise. Avant le génocide de 1915, il va multiplier ses actions pour que les Alliés viennent davantage en aide aux Arméniens, qui ont déjà subi les massacres ottomans. Il tient une part active très importante dans l’élaboration du Traité de Sèvres de 1920, qui redonne à l’Arménie ses frontières du passé. Ce traité ratifié ne sera jamais appliqué, les Jeunes Turcs ayant fait, entre-temps, leur révolution. A partir du génocide, et, de l’échec du traité, Boghos va multiplier les œuvres de bienfaisance. La liste est longue : il crée un nouveau quartier dans Erevan, qui portera son nom, un hôpital, des écoles, des bibliothèques. Il n’arrête pas. Sans doute, s’en veut-il, lui le fils de Premier ministre, de ne pas avoir pu empêcher le génocide.

Depuis, et, jusqu’à ce jour, des millions d’aides financières ont été déversées en Arménie. Le budget monde est, aujourd’hui, de 40 millions d’euros. Celui de l’UGAB Arménie est de 4 millions. Avec ses 60 salariés, à temps plein, et ses centaines de volontaires disséminés dans les groupes des jeunes professionnels, Vasken a les moyens de subvenir aux besoins de la population. Besoins qui ont explosé depuis l’année dernière. « Grâce à nos bienfaiteurs, qui ont fait des dons exceptionnels, nous avons pu aider 100 000 réfugiés. Il y a l’aide alimentaire et vestimentaire au quotidien. Nous finançons, réparons et reconstruisons, également, des logements, pour leur retour dans l’Artsakh. »

Le sujet du développement économique n’est pas oublié. Parmi leurs administrateurs et bienfaiteurs, Sam Simonian, de Dallas, a créé il y a 10 ans une école technologique pour les jeunes de 12 à 18 ans. « Nous participons à son projet. Il y a aujourd’hui 3 centres de formation Tumo en Arménie, à Dilijan, Erevan et à Gyumri, et 1 à Stepanakert, la capitale de l’Artsakh. En 2021, nous mettons le paquet pour la jeunesse, en leur offrant des bourses, et, en participant au financement de ces centres. Parmi nos nouveaux projets, nous voulons soutenir davantage l’entrepreneuriat au féminin, l’agriculture, et, le lancement de jeunes entreprises innovantes. » Il y a quelques jours, le board international de l’UGAB, à New York, a décidé d’abonder à hauteur de 10 millions de dollars la campagne de fundraising que vient de lancer Tumo, et, qui s’élève à 50 millions de dollars.

Vasken est confiant sur l’avenir. « Malgré toutes nos épreuves, nous participons à la construction de la Nouvelle Arménie, celle de la nouvelle génération, celle du futur. » Et, la grande force de l’UGAB Arménie, c’est de pouvoir bénéficier du réseau international de ses 70 antennes présentes dans 39 pays. Et, le réseau fonctionne bien. Par exemple, « pour notre nouveau projet sur l’agriculture, nous bénéficions de l’aide, de l’UGAB Argentine. » Et, demain ? Vasken veut multiplier les projets. L’UGAB, c’est sa vie. Il la met au service de la devise de l’ONG : « Dans l’Unité se trouve la Force. »

Reportage réalisé par Antoine Bordier, consultant et journaliste

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