La Villa Empain, entre Orient et Occident

Photo : Antoine Bordier

De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Dire qu’elle a failli disparaître, abandonnée dans les années 2000. C’est dans cette villa emblématique, qui magnifie l’Art déco, que la Fondation Boghossian a décidé de s’installer depuis onze ans.

On lui doit la renaissance et la restauration de cet écrin de l’architecture bruxelloise. Elle y perpétue son dialogue culturel entre l’Orient et l’Occident. Nous y retrouvons Jean Boghossian et Caroline Schuermans, pour une visite confidentielle.

En cette rentrée de septembre, une petite escapade à Bruxelles semble être la bienvenue. Ce premier week-end est un moment privilégié. De Paris, en Thalys, il faut compter 1 heure et 22 petites minutes pour s’y rendre La capitale est baignée par le soleil. Et, la température va tutoyer les 30°C. En somme, c’est presque l’été indien. La Villa Empain se situe au 67 avenue Franklin Roosevelt, et, la Fondation Boghossian est sa voisine, au numéro 65. Deux sites côte-à-côte en somme, pour une même fondation. C’est, également, l’avenue des ambassades, celles du Congo, du Cap-Vert, du Mexique.

La verdure y est généreuse, et, sert d’écrin naturel. On ne se croirait pas dans une capitale. Entre le Parc de l’Abbaye de la Cambre, et, le Bois de la Cambre, la Villa Empain ressemble à un diamant brut en pierre de schiste grise, posé au milieu d’un lit d’émeraudes. « C’est du granit poli », explique Caroline Schuermans, la Directrice de la Communication, en montrant la façade. Avant l’arrivée de Jean Boghossian, retenu en réunion, elle se propose de faire le tour de la villa. Cette dernière est immense, elle fait 3 500 m2. Dans la cour, de vieilles Citroën, des Tractions Avant, sont garées avec élégance. Elles vous invitent à voyager dans le temps, dans celui des années 1930.

« C’est en 1930, que le baron Louis Empain commande à l’architecte Michel Polak, la construction de cette villa, raconte Caroline. C’est un grand architecte. Suisse, il a connu le baron Empain à ce moment-là. Sa réputation l’avait précédé, puisqu’il avait réalisé le Résidence Palace à Bruxelles. C’est une figure incontournable de l’Art déco. »

Nous longeons la façade pour arriver à l’arrière de la villa. Nous montons un escalier et nous nous retrouvons sur la terrasse. Une piscine majestueuse s’offre, alors, à votre regard. Elle est gigantesque et épouse toute la géométrie du jardin. Couronnée d’une pergola, elle-même entourée d’un voile de végétation, elle semble avoir été conçue comme une petite mer intérieure, entourée d’un if, de prunus et de cèdres du Liban. Sous la pergola, quelques sculptures donnent un repère artistique à la déambulation autour de la piscine. Elle est un miroir d’eau bleutée, dans lequel la villa se reflète à la perfection. « Nous entrerons plus tard dans la villa, prévient Caroline, car, comme vous pouvez le constater, il y a actuellement, le tournage d’un film publicitaire. » A l’intérieur, une dizaine de personnes s’affairent, et, réalisent des captations d’images. 

Une histoire européenne

Nous finissons de marcher autour de la piscine. La villa se vide. « C’est la plus grande piscine privée de Bruxelles, continue Caroline. A l’époque, c’était un luxe incroyable, car la piscine était chauffée. Elle a été conçue comme une œuvre d’art. Les cornières en laiton, dorées à la feuille d’or, s’y reflètent à merveille. Nous sommes dans les années 1930-32-34, et l’Art déco tend vers le modernisme. Les matériaux précieux sont bien présents. Comme le granit poli, qui vient d’Italie, de Baveno, les feuilles d’or, et, à l’intérieur, du marbre et des bois rares. La façade est toute en volume, en ligne. Très graphique, elle annonce le modernisme. »

Cette villa est, décidément, un joyau d’art. L’histoire y est racontée avec brio, discrétion et passion à la fois. Il est vrai, que le baron Empain, de par sa généalogie et par son génie entrepreneurial, son amour de l’art, ne pouvait pas passer à côté du sujet artistique.

Son père, Edouard, dont on fêtera les 170 ans de sa naissance, l’année prochaine, est devenu un magnat des affaires grâce à la métallurgie et à la marbrerie, dans les années 1870. Pourtant, il vient d’un milieu modeste. Il est l’aîné d’une fratrie de 7 enfants. Son papa était instituteur. Dans les années 1880, Edouard, encouragé par sa réussite dans les carrières, réalise de nouveaux investissements dans les transports en commun, en Belgique, d’abord ; puis, en France, et, dans toute Europe. Sa course entrepreneuriale l’entraînera dans le monde entier. Combien de Français savent, par exemple, qu’on lui doit le métro parisien ? Combien d’Egyptiens savent qu’ils lui doivent les tramways du Caire ? Combien savent qu’il était très lié par amitié avec un Arménien, et, qu’il entreprendra, aussi, dans le Caucase ? Les deux hommes s’apprécient. Ensemble, ils construisent la nouvelle Héliopolis, la cité du soleil, en Egypte. Cet Arménien n’est autre que Boughos Nubar Pacha, le fondateur de l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance, l’UGAB. C’est le premier point commun avec la Fondation Boghossian.

La Fondation Boghossian : de l’humanitaire à l’art

Il est très difficile de résumer en quelques lignes l’histoire de la famille Empain. Il en est de même avec la famille Boghossian. Si les origines des deux familles sont différentes et lointaines, leurs histoires se sont rapprochées au fil du temps et des coups de cœur artistiques et humanitaires. Lors du tremblement de terre de 1988, qui a meurtri Spitak et une grande partie du nord de l’Arménie, la Fondation Boghossian est créée pour venir en aide à ces dizaines de milliers de blessés, et, ces centaines de milliers de famille qui ont vu leur logement se transformer en gravats… Jean et son frère Albert ne pouvaient pas rester sans rien faire…

Jean vient, d’ailleurs, d’arriver à la Villa Empain. Il porte un joli canotier blanc et bleu. Ses lunettes rondes, sa veste et ses chaussures sont assorties. Ce bleu rappelle celui de la piscine. L’homme est élégant. A 72 ans, il a gardé une âme d’enfant. Il est un doux mélange entre l’Orient et l’Occident.

Il est né en Syrie, à Alep, en 1949. 12 ans plus tard, toute la famille part pour le Liban. Avec son jeune frère, Albert, ils embrassent le métier de leur père. Ils deviennent diamantaire et joaillier. Puis, en 1975, c’est le drame de la guerre civile. Jean décide de partir pour la Belgique et de s’installer à Bruxelles. Albert fera de même, mais, lui, partira pour Genève. C’est sans doute dans cette histoire familiale où se joue le drame du Liban, que Jean et Albert ont développé leur sensibilité pour l’art, le beau, et l’humanitaire. Professionnellement, ensemble, ils forment la 5è génération de joailliers. De Boghossian Jewels, ils en ont fait une véritable marque internationale.

En 1986, pour Jean, est venu le moment de l’art. Le business-man-globe-trotter qui parcourait les terres d’Amérique, d’Afrique et d’Asie, en quête des plus belles pierres, fait une pause artistique. Elle va durer longtemps. Il devient peintre, plasticien, sculpteur. Depuis 2010, il développe son goût pour le travail avec le feu. Il utilise le chalumeau. « Cela fait onze ans que je travaille artistiquement le feu. J’ai trouvé ma voie artistique. J’y suis épanoui. » Il est, depuis quelques années, un artiste reconnu par ses pairs.

La genèse d’un coup de cœur solaire

En 2006, avec son frère, il rachète la Villa Empain. L’intérieur de la villa, du sous-sol au second étage, est grand, presque majestueux. Au sous-sol, les anciennes cuisines ont été transformées en galerie d’art. Les murs sont peints en vert. La lumière est tamisée et orientée vers des œuvres d’art en bois. L’exposition du moment s’appelle Trees for memories. Jean y représente l’Arménie. Il a réalisé une sculpture qui s’intitule Double Word. Trente et une œuvres d’artistes et de pays différents mettent en lumière les témoins silencieux et meurtris que sont les arbres de la Première Guerre Mondiale. Jean explique que sa « sculpture représente la paix, l’indifférence, la guerre, la tension, et l’unité. » L’histoire du génocide arménien, est toujours-là, dans la mémoire.

Au rez-de-chaussée, au premier et au second étages de la villa se trouvent l’exposition Icons, conçue par Henri Loyrette. C’est, aussi, au second que sont installés les bureaux de la Fondation. Nous y montons. « Le baron Empain a appelé cet endroit le solarium. C’est celui que je préfère, explique Jean en prenant l’ascenseur. » C’est un autre point commun : les deux hommes aiment le soleil. L’endroit, qui fait près de 500 m2, est baigné de lumière. C’est une lumière chaude, couleur or. A l’heure tardive de l’après-midi, le soleil semble régner sur ces lieux. Il semble déclarer sa flamme à la villa. Quoiqu’il en soit cet étage porte bien son nom. L’art y est omni-présent. Adossé au mur, se trouve une fine bibliothèque de livres en verre teinté de blanc et de fumées légères, sous la forme de volutes. « C’est l’œuvre de l’artiste Pascal Convert qui a travaillé sur l’Afghanistan, avec les destructions des Bouddhas de Bâmiyân, explique Jean. » Cet artiste a travaillé, aussi, en Arménie.

The Place to Be

Jean évoque l’histoire du génocide arménien, la guerre civile libanaise, les guerres israélo-arabes, pour expliquer son coup de cœur pour la Villa Empain, véritable coup de folie, tant la villa avait été laissée à l’abandon. « A la fin des années 90, quand nous avons construit l’école Mesropian à Beyrouth, avec la Fondation Gulbenkian, je me suis dit que nous devions avoir un siège emblématique. Parce que cela faisait 20 ans que notre fondation œuvrait dans l’humanitaire. Mais, elle restait dans l’ombre. L’objectif était de transmettre un message : celui de la paix et de la réconciliation. » A Bruxelles, Jean connaissait forcément la villa. Mais, il ne voulait plus la regarder, tant elle avait été défigurée, souillée.

Le baron Empain, après l’avoir donnée en 1937 à l’Etat Belge, ce-dernier la transforme en Musée royal des Arts décoratifs contemporains, sous la houlette de la Fondation Louis Empain. Puis, pendant la seconde guerre mondiale, la villa est réquisitionnée par les Nazis. A la sortie de la guerre, l’Etat Belge la transforme en Ambassade pour l’URSS. Ce n’est pas du goût de la famille Empain, qui la récupère dans les années 60. Elle est cédée à un industriel arménien, Monsieur Tcherkezian, qui la loue à RTL, le groupe luxembourgeois y installe son siège social. A partir de 1990 et jusqu’en 2006, elle est plus ou moins laissée à l’abandon. « Oui, je ne voulais plus la voir, répète Jean.

C’est mon architecte qui m’a vraiment convaincu que c’était l’endroit idéal pour notre fondation. En 2006, quand je suis rentré pour la première fois, j’ai dépoussiéré le bois, le granit, le marbre. Et, j’ai dit : J’achète ! » Après 4 ans de travaux pharaonesques, la Villa Empain a été restaurée à l’identique. L’art de nouveau est entré dans ses murs. Grâce à la Fondation Boghossian, à Jean et à Albert, grâce à leurs mécènes, d’expositions en expositions, la Villa Empain est devenue The Place to Be de l’art à Bruxelles. « Ici, vous êtes au-delà d’un musée, explique Jean. C’est un message, une philosophie, un dialogue entre l’Orient et l’Occident. Vous retrouvez ce dialogue de paix et de réconciliation dans mes œuvres. Dans ces livres peints, brûlés et fumés. Ils sont vivants de feu et de lumière. »

Icons

Le soleil arase maintenant la terrasse. Il se fait couchant. Nous redescendons. Jean quitte la villa. Le business-man a un rendez-vous d’affaires. « Nous travaillons sur notre nouveau projet…Nous allons transformer une partie des communs. Aujourd’hui, nous avons une résidence pour artistes. Nous accueillons, d’ailleurs, deux artistes arméniens. Oui, nous allons transformer une partie des communs et du jardin. Mais chut, c’est un secret ! »

Caroline termine la visite en présentant l’exposition Icons. Cette exposition définit bien, finalement, cet éco-système entre la Fondation Boghossian, la Villa Empain et Boghossian Jewels. C’est une harmonie entre l’art, le sacré, le monde ancien, le contemporain, et les racines ancestrales humanistes. Au premier étage, dans un dédale de pièces sombres, les icônes religieuses sont finement éclairées. Certaines, récentes, datent de 2016, et de 1943, d’autres de 1800-1835, les plus anciennes du 16è et du 15è siècle. Au rez-de-chaussée, des œuvres plus contemporaines de Sarkis, comme les Vitraux Atelier. Et, une magnifique gravure sur papier qui semble contemporaine. Elle est de Claude Mellan. Elle représente le visage du Christ gravé sur un voile. C’est le fameux The Veil of Saint Veronica (Le Voile de Sainte Véronique). Elle date de 1649.

Il est tard, nous ne sommes plus que deux. Le bruit se fait silence. Seul parle l’Art déco de la Villa Empain.

Il y a 10 ans, en 2011, l’Union Européenne lui décernait le prix du patrimoine culturel, Europa Nostra. Ce prix récompensait sa renaissance.

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