De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Demain, le 24 avril 2021, pour son 106è anniversaire, la planète entière va rendre hommage aux 1,5 million de victimes arméniennes.

Ce 24 avril 1915, dans l’Empire ottoman, les autorités procèdent à la rafle des élites. C’est le début du génocide arménien. En pleine Première Guerre Mondiale, alors que sa population arménienne est engagée dans ses armées, face aux défaites, le gouvernement Jeunes-Turcs recherche un bouc-émissaire : ce sera l’Arménien. Aujourd’hui encore, Erdogan et son gouvernement non seulement nient les faits historiques, mais parlent de « manipulation ». Immersion au cœur de cette histoire tragique qui concerne l’avenir de notre civilisation.

Ils seront peut-être plus d’un million cette année à se rendre en pèlerinage, dans un sursaut mémorialiste et patriotique, à Tsitsernakaberd. Situé sur les hauteurs d’Erevan, la capitale, le Mémorial ressemble à un immense vaisseau gris posé sur un plateau forestier qui domine la ville. De là, on aperçoit le mont Ararat qui se dresse fièrement, et, qui défie à la fois le temps, l’histoire et les airs. Il en a vu des massacres ce mont. C’est là, où, selon la Bible, ce serait arrêtée l’arche de Noé. La fameuse terre ferme, à la sortie du déluge. La vie, après la mort. Comme le peuple Juif, comme Israël, l’Arménie, qu’elle soit « Grande » ou petite, a traversé depuis des millénaires de nombreuses épreuves. Celle du génocide, de ces massacres perpétués entre 1915 et 1923.  Dans la nuit du 24 au 25 avril 1915 commence la rafle de l’élite arménienne à Constantinople, la capitale de l’Empire Ottoman. En tout, selon Vahakn Dadrian, historien de référence décédé en 2019, ce sont près de 2 500 notables qui sont arrêtés.

Un génocide et des complicités

Déjà à la fin du XIXè siècle, les premiers signes funestes étaient apparus. Entre 1894 et 1896, à la suite du refus de payer un double-impôt au sultan Abdülhamid II, les populations arméniennes de Sassoun sont massacrées. Les Kurdes et les Hamidiés sont les bras-armés de l’Empire. La France entre dans un silence-complice que dénonce Jean-Jaurès et Anatole France, qui donnera son nom au Lycée français d’Erevan. Le Royaume-Uni et la Russie préparent un débarquement, qui ne verra pas le jour. Mais, qui aura pour conséquence l’arrêt des massacres en octobre 1896. Le bilan est terrible : plus de 200 000 morts, soit 10% de la population arménienne de l’époque, selon les historiens, Marat Kharazian et François Surbezy.

En janvier 1915, lors de la Première Guerre Mondiale, la 3è armée ottomane est défaite par la Russie. En avril, c’est d’abord la ville de Van, composée principalement d’Arméniens, qui est attaquée par l’armée ottomane, en représailles. Puis, ce sera la nuit du 24 au 25 avril 1915. Le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, a signé la circulaire qui ordonne les arrestations et le début des massacres et des spoliations. Dans des conditions atroces, inhumaines, 1,5 millions d’Arméniens, bébés, enfants, adolescents, jeunes et moins jeunes, parents et grands-parents vont périr. Certains seront égorgés, fusillés, pendus, d’autres noyés, et, le plus grand nombre décèdera en déportation, dans les déserts de Syrie. Les chacals sont en embuscade prêts à bondir sur ce peuple martyr décharné. Le monde entier est informé.

La France envoie la Jeanne d’Arc sauver les populations de Musa Dagh. La Russie intervient à Van. L’Allemagne se tait. Pire, elle est présente sur le terrain des atrocités et des massacres. Jürgen Gottschlich est un journaliste et un publicitaire allemand. Pour le centenaire du génocide, pour se souvenir, dans son livre, Complicité lors du Génocide, il écrit sur le rôle « complice » de l’Allemagne. Hitler déclarait en 1939 : « Qui se souvient du génocide arménien ? ».

Le Mémorial

Si les grandes puissances de l’époque étaient intervenues pour arrêter le génocide arménien, la Shoa aurait-elle eu lieu ? Et, les génocides de Staline, de Pol Pot, de Mao ? Et, celui du Rwanda ? Et, les autres ? Dans le musée du Mémorial, plongé dans l’obscurité, l’histoire du génocide est racontée à travers une cinquantaine de panneaux où dominent des photos, qui, parfois, sont insoutenables au regard. Le souvenir est à ce prix. De nombreux articles, journaux, des affiches, des caricatures de l’époque sont présentés. Des photos en noir et blanc rappellent ce 24 avril 1915. Dans le musée une grand-mère est interviewée par la télévision locale. Elle raconte l’histoire de sa famille.

« Mon père est le seul survivant de sa famille. Il vient de Van. Après la résistance de la ville, il a fui avec les troupes russes. Puis, il a vécu à Alep. » Elle n’en dira pas plus. Elle regarde les photographies des fosses communes, où des squelettes apparaissent. Elle a besoin de regarder ailleurs. Elle ferme les yeux. Le Mémorial a été construit entre 1965 et 1967. Au départ, a été construit le Mur commémoratif, puis, au loin, le Sanctuaire où brûle la Flamme éternelle avec la Colonne de « la Renaissance de l’Arménie », véritable flèche de cathédrale pointée vers le ciel. Le musée s’est ouvert en 1995, et, le parc commémoratif en 1997. Avant de parvenir à la partie centrale du monument, il faut traverser le parc, puis, longer le mur, d’une longueur de 100 mètres, sur lequel sont gravés les noms des villes d’Arménie occidentale et les noms des populations arméniennes massacrées par les Turcs. La flèche, haute de 44 mètres, symbolise la renaissance spirituelle, la résilience et la survie du peuple arménien.

Au centre, le sanctuaire à ciel ouvert est composé de douze grands murs espacés les uns des autres et formant un cercle. Après une dizaine de marches, la Flamme éternelle est posée au milieu. Elle symbolise toutes les victimes du génocide. Il y a 105 ans, un an après le génocide, Anatole France écrivait : “L’Arménie expire. Mais elle renaîtra. Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas. ” A J-1 du jour-anniversaire, ces écrits résonnent pour un hommage planétaire.

Du déni minoritaire à la reconnaissance mondiale

Demain, des commémorations vont avoir lieu dans le monde entier ou presque. Tous les pays, comme la Turquie, cependant, n’ont pas reconnu le génocide. Cela n’empêchera pas la diaspora arménienne présente dans 138 pays, selon Hranouche Hacobyan, auteure de La diaspora arménienne dans un monde en changement perpétuel, de commémorer à sa façon ce triste jour. Il y a 6 ans, en 2015, lors du centenaire, seuls 21 pays, avec le Vatican, avaient reconnu officiellement le génocide. Aujourd’hui, selon l’Institut National Arménien, ils sont 30 à avoir soit voté une loi, soit adopté une résolution le reconnaissant. Parmi eux, la France officialise cette reconnaissance le 29 janvier 2001.

En 1965, le premier pays à l’avoir reconnu est l’Uruguay. Puis, ce sera Chypre, en 1982. En 1984, 1985 et 1987, les Etats-Unis, l’ONU et le Parlement européen, reconnaissent à leur tour le génocide. La France ira plus loin dans les années 2000, en pénalisant la négation du génocide arménien, adopté en 2011. L’année 2015, celle du centenaire, est l’année par excellence où les reconnaissances se multiplient. Le 12 avril 2015, au Vatican, le pape François déclare lors de la messe célébrée à l’occasion du centenaire : « Notre humanité a vécu, le siècle dernier, trois grandes tragédies inouïes : la première est celle qui est généralement considérée comme ‶ le premier génocide du XXè siècle ″ ; elle a frappé votre peuple arménien – première nation chrétienne –, avec les Syriens catholiques et orthodoxes, les Assyriens, les Chaldéens et les Grecs. » Le 23 avril 2015, en Allemagne, le président Joachim Gauck reconnaît le « génocide » des Arméniens.

Lors de sa déclaration, les mots « complicité » et « coresponsabilité » sont prononcés. Parmi les pays proches de la Turquie, qui refusent de reconnaitre le génocide, il y a Israël et le Royaume-Uni. Les raisons d’un tel déni et d’un tel soutien à la Turquie ? Elles sont géopolitiques et économiques. Pour Israël, il s’agit de soutenir un allié, qui s’oppose à l’Arabie Saoudite. Lors de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en 2020, pour sauver la République auto-proclamée d’Artsakh contre l’invasion azérie, Israël et la Turquie ont soutenu sur le terrain l’envahisseur. Depuis longtemps, le Royaume-Uni a des intérêts économiques, notamment avec sa compagnie British Petroleum.

L’amitié entre la France et l’Arménie

Alors qu’Erdogan avait fustigé, il y a deux ans, le président Emmanuel Macron et le gouvernement d’Edouard Philippe pour « donner des leçons » à la Turquie, en France les commémorations, cette année, seront restreintes à l’heure du Covid-19 et du confinement national. Plusieurs délégations françaises ont, donc, fait le choix de venir en Arménie. Parmi elles, il y a Gérard Larcher, le président du Sénat. A l’invitation du président de l’Assemblée nationale arménienne, il atterrit ce soir à l’aéroport international de Zvarnots. 

Il sera accompagné du président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le sénateur Christian Cambon, des présidents de l’ensemble des groupes politiques. « Se rendre en Arménie, cette année tout particulièrement, alors que ce pays a tant besoin que soient réaffirmés l’amitié et le soutien de la France, m’est apparu comme une évidence », a-t-il déclaré. « La France n’oublie pas. Elle sait tout ce qu’elle doit à ses citoyens dont les racines plongent dans la terre d’Arménie ». Une autre délégation française menée cette fois-ci par Guy Tessier, en tant que président du Cercle d’amitiés France-Artsakh et député des Bouches-du-Rhône, vient, aussi, rendre hommage à ce peuple martyr.

Il sera accompagné de François Pupponi, député du Val-d’Oise (MoDem), Vice-président du Cercle d’amitié France-Artsakh, Valérie Boyer, sénatrice des Bouches-du-Rhône, Marguerite Deprez-Audebert, députée du Pas-de-Calais, Xavier BRETON, député de l’Ain et de Jean-Pierre Cubertafon. Les célébrations officielles commencent demain à 10h30. Rendez-vous à Tsitsernakaberd, là où le peuple arménien à rendez-vous avec la Flamme éternelle. Tout ou partie du monde sera en communion pour célèbrer la vie, plus forte que la barbarie.

Texte et photos réalisés par Antoine BORDIER

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

dix-neuf − sept =