Copyright des photos : gouvernement de l’Arstsakh, Lydia Kasparian, Adrian Baer et Antoine Bordier

Cela fait 44 jours qu’a commencé le blocus de l’Azerbaïdjan contre l’enclave arménienne du Haut-Karabakh. 44 jours, c’est, aussi, le temps qu’a duré la guerre, en 2020, menée par l’Azerbaïdjan contre cette enclave qui avait déclaré son indépendance en 1991. Tigrane Yégavian, expert français en géopolitique et l’Helvète Sarkis Shahinian, Secrétaire Général du groupe parlementaire d’amitiés Suisse-Arménie analysent cette catastrophe humanitaire.

Antoine Bordier : Il y aura trois ans cette année, en novembre 2020, le Haut-Karabakh se réveillait avec une guerre perdue qui avait duré 44 jours. Le Haut-Karabakh, c’est cette enclave arménienne en Azerbaïdjan que Staline a donné, en toute illégalité internationale, si ce n’est la loi du plus fort, au pouvoir Azéri en 1921. Les Arméniens se sont auto-déterminés lors de la chute de l’ex-URSS, en 1991, et le Haut-Karabakh est devenu véritablement indépendant, après une première guerre victorieuse, en 1994. En 2020, le pouvoir Azéri, dont le dirigeant est le dictateur-autocrate Ilham Aliyev, reprend 70% du territoire au bout de cette guerre de 44 jours. 44 jours, c’est, aussi, depuis le 12 décembre 2022, le nombre de jours jusqu’à aujourd’hui, où ce qu’il reste du Haut-Karabakh et de ses 120 000 Arméniens est bloqué de toute communication aérienne et routière avec l’Arménie et le reste du monde. De faux militants écologistes se sont installés 24h/24 sur la seule route d’accès, le corridor de Latchine. Selon vous, de quoi s’agit-il : d’une asphyxie d’un peuple par un autre, d’un nouveau génocide ?

Sarkis Shahinian : Selon la doctrine du droit international, le Haut-Karabakh s’est détaché de Bakou depuis sa déclaration d’indépendance le 2 septembre 1991 et le référendum du 12 décembre de la même année. L’Azerbaîdjan pratique, et ceci non seulement depuis 44 jours, une épuration ethnique à l’encontre des Arméniens et trouve dans la Russie un allié objectif. Car, Bakou achète à Moscou son gaz à prix fortement réduit et le revend à l’Europe au prix fort, réalisant cinq objectifs à la fois. Le premier : il enrichit la Russie, qui contourne ainsi les sanctions de l’UE. Cet argent finançant sa guerre contre l’Ukraine. Le deuxième : l’Azerbaïdjan s’enrichit, également, grâce à la devise en euros. Troisième objectif : augmenter la forte dépendance de l’Europe vis-à-vis des énergies fossiles de Bakou (pétrole et gaz). Concrètement, et c’est le quatrième objectif : il s’agit d’accroître l’importance stratégique de SOCAR (la compagnie pétrolière de l’Etat d’Azerbaïdjan) en Europe et en Suisse. Enfin, et c’est le cinquième objectif : il s’agit de reprendre tout le Haut-Karabakh.

Tigran Yégavian : Oui, ces objectifs ne sont plus des secrets pour personne. Je rajouterai qu’il s’agit ni plus ni moins de la poursuite du génocide de 1915 par d’autres moyens. En 1918-1920, les Azéris avaient massacré des Arméniens dans le Nakhitchevan, à Bakou, et à Chouchi [dans le Haut-Karabakh]. Ils entreprirent, alors, un plan d’ingénierie démographique qui a fonctionné dans le Nakhitchevan, territoire historiquement arménien. (NDLR : Ils ont procédé à un nettoyage ethnique et à toute élimination du patrimoine arménien.) Ils ont, ensuite, tenté de faire de même dans le Haut-Karabakh, pendant la période soviétique, avec des succès limités.

Profitant de leur victoire militaire à l’automne 2020, ils n’ont eu de cesse de pousser leur avantage au maximum en grignotant des territoires en Artsakh (NDLR : république non reconnue internationalement du Haut-Karabakh) comme en Arménie, mais aussi en harcelant une population soumise à une pression continue. L’objectif étant de vider l’Artsakh de tous ses Arméniens. En 2022, avec ce blocus, le régime de Bakou teste la communauté internationale, qui regarde ailleurs, et saisit l’opportunité du conflit russo-ukrainien pour exercer un levier supplémentaire sur Moscou avec lequel il entretient une complexe relation d’interdépendance.

L’Europe n’est pas prête d’engager un bras de fer pour protéger 120 000 personnes, dont 30 000 enfants et 20 000 vieillards, d’une mort à petit feu. La diplomatie du caviar a marqué des points en Europe mais aussi au niveau de l’ONU, puisque le projet de vote d’une déclaration du conseil de sécurité condamnant le blocus et surtout ses auteurs a pu être évité grâce à l’achat par l’Azerbaïdjan du Royaume- Uni, mais aussi de l’Albanie et des Emirats arabes unis.

Antoine Bordier : C’est terrible, sur le terrain, la population manque de tout. Les denrées de première nécessité sont, donc, bloquées. Les coupures de gaz et d’électricité sont presque quotidiennes. Les étals des magasins sont vides. Comment vit la population ?

Tigrane Yégavian : Elle vit avec l’angoisse d’un quotidien de plus en plus difficile, tenaillée par le froid du fait des coupures de gaz et d’électricité, la faim. Les voitures qui circulent sont de plus rares, faute de diésel, les billets de banque ont cédé la place à des coupons de rationnement. Le gouvernement artsakhiote puise dans ses réserves stratégiques afin d’éviter que la population ne meure de faim. Mais des produits essentiels comme l’huile, la farine, le sucre et même les cigarettes sont quasiment absents des étalages. La population affronte cette épreuve avec courage, résilience et ténacité. Mais nul ne sait de quoi demain sera fait. Elle s’indigne de l’indifférence relative en Arménie voisine, où les habitants semblent atteints d’une sorte de fatigue. Elle attend beaucoup de la diaspora arménienne pour qu’elle accentue la mobilisation afin de rompre le silence inique du monde entier et procéder à une aide humanitaire d’urgence et par ricochet à des sanctions contre le terrorisme humanitaire du régime arménophobe de Bakou.

Sarkis Shahinian : Le Karabakhiote [ou Artsakhiote] a une nature extrêmement solide : ce peuple a su résister aux pires crises, beaucoup plus que ce qu’on pourrait penser. N’oubliez pas que l’élite arménienne des officiers supérieurs militaires en Union soviétique provenait du Haut-Karabakh. Mais la résistance a aussi ses limites. Si la communauté internationale ne bouge pas massivement en soumettant l’Azerbaïdjan à de sévères sanctions et n’ordonne pas un pont aérien humanitaire permettant de ravitailler la population, de rétablir la fourniture de gaz, d’électricité et d’internet, de permettre le libre passage des personnes et des marchandises, le droit à l’éducation et donc, en synthèse, le droit international humanitaire, même un peuple héroïque n’arrivera pas à s’en sortir. La France, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine, accompagnés par la Suisse au Conseil de sécurité de l’ONU, ont maintenant cette opportunité. Je dirais même plus: c’est devenu un devoir.

Antoine Bordier : Comment cela va-t-il finir ? Pourquoi la communauté internationale se tait, du pape François, à Joe Biden, en passant par Ursula von der Leyen, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ? D’ailleurs, on n’entend plus Receip Erdogan. Quel rôle joue la Turquie dans cette agression ?

Sarkis Shahinian : L’Azerbaïdjan a su abattre ses cartes en amont. Elle avait de l’avance, mais elle se retrouve maintenant avec une levée de boucliers. La condamnation de l’UE du 18 janvier dernier, la décision de la CEDH [Cour Européenne des Droits de l’Homme] ainsi que la prise de position de la CIJ [Cour Internationale de Justice] sont claires là-dessus. Mais, cela ne suffit pas. L’ONU doit bouger et là, le rôle de la Russie est central. Quant à la Turquie, elle utilise cette crise en sa faveur pour régler une fois pour toute la question de la reconnaissance international du génocide des Arméniens, l’établissement de rapports diplomatiques avec Erevan, mais surtout la création d’un corridor terrestre permettant le passage de marchandises sur une nouvelle route de la soie moderne reliant la Chine à l’Europe, en passant par la Turquie et en contournant l’axe Nord-Sud, tellement cher à l’Iran.

Antoine Bordier : Vous ne parlez pas du pape François, ni d’Ursula von der Leyen. Ils ont pourtant un rôle capital à jouer, non ?

Tigrane Yégavian : Le pape François semble avoir procédé à une sélection entre d’une part les populations en détresse qui méritent toute notre compassion, comme les migrants qui échouent en Méditerranée, et ces malheureux chrétiens d’Arménie, d’Artsakh mais aussi de Chine qui sont persécutés en raison de leur foi, que l’on « peut laisser crever ».  La diplomatie du caviar qui corrompt les élites est passée par le Saint-Siège via la fondation Aliyev et son lucratif mécénat, puisque la propre épouse du dictateur, Mehriban Aliyeva a été décorée des mains du Souverain Pontife. A ce jour le pape n’a pas nommé l’agresseur, ni l’agressé. On ne lui demande pas de faire de la politique mais d’agir en défense de la première nation chrétienne menacée d’un nettoyage ethnique imminent.

Concernant Ursula von der Leyen, elle a clairement fait savoir que le sang des Arméniens ne valait pas celui des Ukrainiens en traitant le dictateur Aliyev de partenaire « fiable » ce qui la décrédibilise vis-à-vis de sa position avec Vladimir Poutine. Ce-dernier agit en suzerain froid et cynique prêt à sacrifier l’Artsakh s’il le faut, à condition qu’il puisse conserver son assise dans son pré-carré sud-caucasien. Les Américains ne veulent pas se battre pour l’Artsakh tout en appelant les Arméniens à les rejoindre dans leur confrontation contre les Iraniens et les Russes.  Dans ce sinistre tableau le président Macron est le seul qui puisse agir en soutien aux Arméniens, mais il souffre d’un isolement triple : au niveau européen d’abord, au niveau de l’OTAN et enfin au niveau des opinions publiques. Il n’y a pas de mobilisations.

Antoine Bordier : Quelles sont vos raisons d’espérer en une solution rapide à cette agression ?

Sarkis Shahinian : Que l’Europe comprenne vite ce que signifie devenir dépendant de la fourniture d’hydrocarbures d’une dictature comme l’Azerbaïdjan, qui s’enrichissant (et enrichissant la Russie) va complètement à l’encontre des intérêts et de l’Europe et des États-Unis. Tout en prolongeant la guerre en Ukraine grâce à l’argent qui entre dans les poches de la Russie à travers Lukoil, qui détient 20% des actions de Socar. L’autre raison est que le Haut-Karabakh est le dernier bastion chrétien dans le Caucase, aux portes de l’Asie. Mais la communauté internationale n’est pas prête à se positionner, au XXI siècle, dans une guerre de religion. Vous venez de rappeler le silence du pape François. Vous savez combien d’euros Bakou verse au Vatican comme soutien à des soi-disantes activités culturelles du Saint-Siège, lui imposant son silence face à la destruction du patrimoine culturel chrétien arménien au Haut-Karabagh et au Nakhitchevan ?

Tigrane Yégavian : L’espoir d’une solution se meurt. L’espérance demeure. L’Arménie est divisée et à genoux. Elle n’est pas en condition de lancer une nouvelle guerre. Il revient au président Macron d’ordonner un pont aérien humanitaire à destination de Stepanakert comme le monde libre le fit au secours de Berlin Ouest assiégée par les soviétiques en 1948. Pour cela il faudra que l’UE se décide à engager un train de sanctions contre le régime des Aliyev, qui ne comprend qu’une chose, le langage de la force.

Propos recueillis par Antoine Bordier

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