De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Ils sont Français, Belge et Suisse. A travers leurs fondations, ils agissent et financent de multiples projets. Des ambulances, aux écoles, en passant par l’électrification d’un village de montagne, reportage sur ces « copains d’abord », authentiques bienfaiteurs qui nous emmènent à 1 869 mètres d’altitude.

Une amitié unit ces francophones, c’est certain. Elle semble authentique, sincère et solide. Ils sont comme une fratrie, comme les 5 doigts de la main. Pour eux, qu’ils vivent en France, comme Ara Aharonian, ou en Belgique, comme Raffi Arslanian, ou en Suisse comme Vahé Gabrache et Jean-Pierre Sedef, l’amitié porte un nom : Arménie. Enfin, ne pas citer le 5è élément, Raffi Garibian, serait oublier celui qui a risqué sa vie pendant la guerre de 2020, qui a opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan, pour la défense du Haut-Karabakh. Au début de la guerre, sous les bombes, Raffi Garibian a livré des équipements médicaux financés sur ses fonds personnels, puis, par la fondation Armenia, que préside Vahé Gabrache. Leur deuxième point commun : ils n’aiment pas parler d’eux, et, veulent rester dans l’ombre. « Ce qui est important, dit Vahé, ce n’est pas nous. C’est ce que nous faisons pour l’Arménie, pour le peuple Arménien. Par exemple, nous avons financé des écoles. Nous avons aidé à la reconstruction de Spitak, de Gyumri et des environs, après le tremblement de terre de 1988. Ce n’était pas facile à cette époque en Arménie. Nous aidons, aussi, les hôpitaux en leur finançant du matériel médical. » A 69 ans, Vahé serait un peu l’entraîneur de la bande.

La diaspora francophone en mission

Ces 5 copains ont tous un troisième point commun : le génocide. Ce sont des survivants de cette barbarie inhumaine, qui a frappé tout un peuple entre les années 1915 et 1923. L’année 1923 correspond au traité de paix de Lausanne, signé le 24 juillet. C’est le dernier traité de la Première Guerre Mondiale. Il délimite, ainsi, cette période génocidaire, dont sort exsangue l’Arménie, qui ne retrouvera pas ses frontières telles qu’elles avaient été dessinées dans le traité de paix de Sèvres, en 1920. Dans ce traité, l’Arménie retournait sur une partie de ses terres occidentales, qui comprenaient le mont Ararat. « Notre amour pour l’Arménie, même si nous n’y sommes pas nés, est viscéral. Nos parents étaient déjà liés par une amitié, explique Ara, en se tournant vers Vahé. Ils se sont connus à Beyrouth, après le génocide. Puis, chacun est parti de son côté. » Ara participe depuis longtemps, sans trop préciser lesquelles, aux activités des fondations que préside Vahé. De leur côté Raffi Arslanian et son épouse, Anelga, avec leurs 5 enfants, ont décidé, tout récemment, de créer leur propre fondation. « C’est Anelga qui s’en occupe principalement. Avec notre fille, Lori, nous sommes, déjà, sur le terrain. Avant notre départ de Belgique, Anelga a récolté quelques fonds pour soutenir les familles des réfugiés. En ce moment, toutes les deux visitent ces familles à Erevan. Elles vont bientôt partir à Goris et à Gyumri. » A les regarder de près, leurs actions humanitaires semblent être une seconde nature. Dès leur enfance, ils ont vu leurs parents et grands-parents agir pour l’Arménie. Ara se souvient avoir participé au financement du centre de vacances des Sœurs Arméniennes de l’Immaculée Conception à Dzaghgatsor, près du lac Sevan, dans le nord du pays. « Ce que nous faisons, c’est pour la nation », dit-il.

Rendez-vous à Khachik

Ce dimanche 2 mai est un grand jour pour les 5 bienfaiteurs. « Nous serons une quarantaine, explique Vahé en buvant son café arménien. Nous allons tous dans le sud-ouest, près de la frontière entre la Turquie et le Nakhitchevan. Nous nous rendons dans le village de Khachik. Départ dans une demi-heure. » Dans un bar proche du célèbre restaurant Katsin, à Erevan, les amis de Vahé se font plus nombreux. « C’est grâce à Maître Hakobyan, ajoute-t-il, qu’avec la fondation Armenia, et, la fondation Philipossian et Pilossian, nous avons pu réaliser ces projets à Khachik. » Maître Hakobyan gare son 4×4 noir juste à côté du bar. Il en impose de par sa corpulence. Son regard est franc et souriant à la fois, sa poignée de main légère. Derrière-lui, d’autres voitures viennent d’arriver. « C’est ma famille », dit-il en souriant. Il est 10h00, quand la petite caravane d’une dizaine de véhicules sort d’Erevan. Sur la route, certaines voitures s’arrêtent devant le panneau qui porte le nom d’Ayntap. Cette ville de Cilicie, en Turquie, avait une population de 50 000 habitants, dont 20 000 Arméniens, au moment du génocide. Dans les années 1920-1921, les Arméniens organisèrent leur auto-défense contre l’armée ottomane. Mais, ils furent défaits. Anelga et Lori sortent de la voiture et s’arrêtent pour prendre un cliché sous le panneau Ayntap.

Le périple ressemble à une sorte de pèlerinage. La mémoire génocidaire est toujours vive. De l’extérieur, on ne peut la comprendre. Il faut s’immerger avec les survivants pour l’expérimenter. Les voitures repartent. Il fait beau. Les paysages verdoyants défilent, avec en arrière-plan le célèbre mont Ararat, qui selon la tradition de l’Eglise et les textes bibliques serait le lieu où l’arche de Noé aurait terminé sa course au-dessus des eaux du déluge. Quoiqu’il en soit, il est majestueux, presque divin, entouré de sa couronne royale de nuages plus blanc les uns que les autres. Ce matin-là, l’air est pur, presque cristallin. Le mont Ararat s’éloigne. Nous passons devant les fameux abricotiers d’Arménie. Puis, plus loin des vignes à perte de vue. Il est presque 11h00, quand nous nous arrêtons une nouvelle fois. Nous sommes à Yeraskh. Il reste une heure de route. Nous prenons un café. Derrière-nous un camion militaire russe. Nous repartons.

Bénédictions à 1 869 mètres d’altitude

Nous obliquons sur la gauche. Les paysages changent, ils deviennent plus montagneux. Nous sommes bien en Transcaucasie, dans la région (marz) de Vayots Dzor. A Areni, cette petite communauté rurale de moins de 2 000 habitants, qui est connue pour être le berceau mondial du vin, nous obliquons sur la droite, plein sud. Nous passons de 1 100 mètres à 1 869 mètres d’altitude. Les paysages sont à couper le souffle, avec les gorges resserrées et les falaises de granit. Le village de Khachik est là, posé sur un plateau montagneux verdoyant. Il sent bon la campagne, les poules, les vaches et les moutons. Devant l’église, le prêtre, entouré de sa chorale composée d’une dizaine de jeunes filles et de ses jeunes clercs, salue tout le monde. L’église a été restaurée, en partie, sur les fonds personnels de Vahé Gabrache. La cérémonie commence. Les chants de la chorale résonnent dans l’église Mère de Dieu (sourb Astvatsatsin), qui date du 13è siècle. Aux premiers rangs se trouvent le maire du village, Housik Sahakian, et, le gouverneur de la région, Ararat Grigorian. Le père Hovhannes Matevossian prononce cette action de grâces : « Béni soit Dieu, qui a permis grâce aux actions de nos bienfaiteurs, que trois projets se réalisent dans notre village. Le premier concerne l’eau, le second la lumière, l’éclairage public, le troisième le toit de notre église. L’eau, c’est la vie. Nous avons, aussi, besoin de la lumière pour ne pas rester dans les ténèbres. La lumière, c’est notre Seigneur. » Il regarde vers le ciel, et ajoute : « Nous avons, aussi, besoin d’un toit pour pouvoir nous abriter et nous protéger des intempéries du temps et de la vie. Nous avons besoin d’un toit pour nous rassembler et vivre notre fraternité. » A la fin, tous sortent dehors. Commence alors un temps de bénédictions et de signes de croix, aux 4 points cardinaux. Cette cérémonie se fait en 4 temps, 4 mouvements, 4 déplacements. C’est la bénédiction des frontières. En même temps, le père prononce des prières de protection pour le village et les villageois. La cérémonie religieuse se termine. Vahé Gabrache et le gouverneur se dirigent vers un poteau électrique. Ils coupent ensemble le ruban rouge, qui inaugure l’installation électrique. Vahé appuie sur l’interrupteur général. Alors qu’un nuage passe au-dessus de leurs têtes, le village s’illumine.

Retour à Erevan

Il pleut. Direction la salle des fêtes, où un temps convivial, de discours, de chants et de danses est proposé. Les jeunes filles de la chorale sont, aussi, d’élégantes danseuses. Dans leurs habits traditionnels, elles marquent le pas, avancent, reculent, se tiennent par la main, se rejoignent, forment un cercle et virevoltent. Tout cela aux sons de musiques et de chants traditionnels. « Nous avons une école de danse et de chants, explique le maire du village. Comme vous pouvez le voir, non seulement notre village se modernise grâce aux bienfaiteurs venus d’Europe, mais notre population se renouvelle, avec cette jeunesse. Même si notre vie, ici, est essentiellement tournée vers l’agriculture. » Dans son habit traditionnel, le directeur de l’école, Andranik Manoukian, qui est, aussi, diacre, s’avance à son tour sur l’estrade. Avec les enfants, il chante le Totik, le célèbre chant arménien de recueillement. Après ces festivités, les bienfaiteurs et leurs amis sont invités à déjeuner près du village d’Areni. Avant de repartir, le commandant de la région militaire, indique les frontières et les villages azéris du Nakhitchevan, cette République autonome azerbaïdjanaise, qui encercle sur 3 côtés, ouest, est et sud, Khachik. « L’ennemi est là, dit-il. Nous avons dû transformer des fermes en postes militaires avancés, pour assurer la sécurité des villageois. » Il n’en dira pas plus. Le village s’éloigne derrière-nous. Les enfants font de grands gestes de la main. Plus loin, dans une descente escarpée, des voitures s’arrêtent un instant devant un canon de mortier. Quelques photos sont prises. Le chauffeur reçoit un appel sur son mobile : « Ne vous arrêtez pas là. L’endroit est dangereux. Vous pouvez vous faire tirer dessus par un sniper. »

Nous repartons sans plus tarder vers Erevan. Nous passons devant la grotte d’Areni où a été découverte en 2007 la plus vieille chaussure du monde par des archéologues. Ces-derniers ont, également, découvert les vestiges d’un chai de vinification de 6 100 ans. La diaspora francophone, après avoir tutoyé les sommets, est redescendue dans la vallée. D’autres projets l’attendent, comme l’aide à l’Eglise locale, la livraison d’ambulances, et, l’assistance aux familles de réfugiés de l’Artsakh. Sans la diaspora que deviendraient-elles ? Les « copains d’abord » vont retourner chacun dans leurs pays. Puis, ils reviendront en Arménie. Certains, comme Raffi Garibian, ont fait le pas et y vivent depuis quelques années.

Texte et photos réalisés par Antoine Bordier, Consultant et Journaliste Indépendant

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