Copyright des photos A. Bordier et Patrice de Colmont

Ah… Ramatuelle, Pampelonne, son histoire, sa plage, ses touristes, ses VIP et ses villageois. Il y a des moments dans la vie où l’alignement des planètes se réalise pour entreprendre de belles et bonnes choses. Dans un environnement paradisiaque, chaque année, la planète entière se donne rendez-vous au Club 55. Portrait d’un restaurateur qui ressemble, à la fois, à Robinson Crusoé, au Petit Prince et à Pierre Rabhi.  

Du village de Saint-Tropez au Club 55, il faut mettre 13 minutes pour parcourir les 6 kms. La route, en cette fin de journée du 26 juillet, est splendide. Elle alterne la traversée du village, avec ses maisons typiquement provençales aux couleurs ocres, le front de mer, les pins maritimes, les chênes lièges et les chênes verts, les oliviers et les ceps de vigne à perte de vue. Une carte postale en grand. Dans Saint-Tropez, vous empruntez le chemin de Sainte-Anne, qui vous fait passer devant la chapelle du même nom. Elle date du 17e siècle.

Le matin même de ce 26 juillet, la chapelle ouvrait ses portes dès 6h00 pour fêter justement sa sainte. On y retrouvait les villageois venus en nombre, le curé, le père Jean-Paul Gouarin, la maire, Sylvie Siri, et les bravadeurs. Serge Astezan est le Cepoun de Saint-Tropez et le Président de l’association Les Amis de la Bravade. « Je suis un peu le garant des traditions, ici », explique-t-il. « Arrêtez-vous à la chapelle, car nous avons la plus belle vue de Saint-Tropez ». Serge a raison, le stop vaut le détour. Un 180° vous fait admirer le village, en contrebas, devenu célèbre grâce à son saint, son gendarme et ses stars, à commencer par Brigitte Bardot et Louis de Funès.

« C’est ici qu’a été tourné Et Dieu…créa la femme », raconte Patrice de Colmont. Il est 18h00 passé. Le second service vient de se terminer au Club 55. Près de 900 couverts ont été servis sous le dôme en canisses. Le restaurant de bois et de bambous, à ciel ouvert, protégé à l’entrée par une tonnelle naturelle et une haie de tamaris, est des plus surprenants. Il ressemble à une pagode avec ses bâtiments en dur, où se trouvent les cuisines, les comptoirs d’accueil et les bureaux. Patrice de Colmont déambule au milieu des tables, tout de blanc vêtu, comme l’ensemble de son personnel. Ils sont en tout 150 à faire tourner le restaurant devenu mythique. Alors qu’il fait plus de 30° C, l’air marin s’engouffre et apporte sa vague de fraîcheur venue du grand large méditerranéen. Nous dégustons un jus de betterave, de fraise, de carotte et de gingembre. « Les légumes viennent tous de nos potagers, qui se situent derrière », précise-t-il. Le verre à la main, nous rejoignons un salon de plage, sous de grands parasols. L’interview peut commencer.

Une histoire de famille à la Robinson Crusoé

Il y a près de 80 ans, cette plage de Pampelonne était méconnue. « En 1955, j’avais un peu plus de 7 ans. Notre famille s’est installée là à la fin des années 40. J’y suis presque né ! Mon père, Bernard, a fait plusieurs métiers. Il n’aimait pas le mot d’aventurier. Car, il était ethnologue. Il a découvert ce lieu après-guerre. Nous étions un peu comme des vagabonds. Mon père voyageait beaucoup à travers le monde. Au-lendemain de la guerre, il n’y avait pas d’argent. Donc, il se met à réaliser des films documentaires qui ne coûtent pas cher. Ses premiers films, il les a commencés en 1935. Il est le premier à avoir filmé la descente du Colorado, aux Etats-Unis. Ma mère, Geneviève, était avec lui. C’était en 1938. Au lendemain de la guerre, il fait un autre film documentaire sur le transport des oranges des Baléares en Méditerranée. En 1947, mon père est en plein tournage à bord du voilier, le pailebot, qui transporte les oranges… »

Patrice de Colmont est plus qu’un restaurateur qui prend soin de ses clients et de la planète, c’est un conteur hors-pair. Avec sa voix, finement rauque et gourmande, il raconte toute l’histoire de son père qui arrive sur les côtes méditerranéennes. Pris dans une tempête, la flottille de pailebots – ces petits voiliers à fond presque plat – doit sa survie au mouillage dans l’anse de Pampelonne. L’aventure à la Robinson Crusoé commence bien. Le papa tombe amoureux de cet endroit authentique, presque vierge.

A tel point, qu’un an après, toute la famille de Patrice (alors bébé), déménage de Thônes, en Haute-Savoie, et vient vivre à Pampelonne, sur la plage. C’est un vrai dépaysement : la famille passe des rudes montagnes au sable fin. Au-début, ils habitent dans un cabanon de pêcheur à la Capilla. Puis, à Bonne Terrasse, ils vivent dans un garage de pêcheurs. Ce n’est pas vraiment la grande vie. « Mais nous étions très heureux. Nous n’avions pas grand-chose. Nous avions l’essentiel : la famille, la mer, la plage… ». Sans eau ni électricité, c’était la vie de bohème, avant qu’elle ne soit chantée par Charles. Le rêve étoilé et le sable dans les yeux à volonté. En 1955, après « un micro-héritage », son père achète le terrain sur lequel sera construit le Club 55.  Pour l’heure toute la famille, Patrice et son frère aîné, Jean, accueille l’arrivée de la petite dernière, Véronique. 

Des stars au Club 55

Sur leur bout de terrain de 5 000 m2, les premières cabanes se construisent. Ils sont les premiers à habiter cette plage de près de 5 km de long et de 30 ha. Par conséquent, les amis de passage n’hésitent pas une seule seconde à descendre sur Pampelonne. Lors d’une fête, toute l’équipe du tournage de Et Dieu…créa la femme, pensant qu’il s’agissait d’une goguette débarque à l’été 1956. Ils sont 80 bouches à nourrir. Et, Brigitte Bardot est là. Elle joue le rôle de Juliette Hardy, une jeune orpheline de 18 ans qui s’ennuie et qui ne pense qu’à une seule chose : trouver le prince charmant. Ce film avant-gardiste est controversé. Il est mal reçu en France et aux Etats-Unis à cause des mœurs qui y sont véhiculés. Dans une société majoritairement catholique, prude, voir une jeune fille de 18 ans toute nue jouer avec les sentiments amoureux et le sacrement de mariage, n’est pas acceptable. D’ailleurs, Brigitte Bardot est catholique et appartient à une très vieille famille de la haute-bourgeoisie. Sa vie d’artiste va la désinhiber de tout. Et, Mai 68 viendra plus tard.

Ce débarquement de stars françaises ne s’arrêtera pas là. Après la venue de l’équipe de tournage et de ses stars, Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Christian Marquand et Jean-Louis Trintignant, Bernard et Geneviève ajoutent à leurs trois cabanes de vie, une quatrième : un ersatz de restaurant, au nom de Club 55. Après Brigitte Bardot, ce seront Louis de Funès, André Raimbourg (Bourvil), Michel Galabru, Jean Gabin, Jean Marais, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo qui viendront. Gérard Philippe y fera un passage, avant son envol définitif en 1959. Le 4 décembre 2022, Ramatuelle fêtera, d’ailleurs, son centenaire.

Récemment, Patrice de Colmont recevait Marion Cotillard et Léonardo DiCaprio. Ils discutaient de leur engagement pour la planète.

Pierre Rabhi, son frère

Les anecdotes se multiplient. Patrice est intarissable. Il faut dire qu’avant de reprendre les rênes du Club 55 – avec sa sœur, puis, plus tard avec sa fille Camille – au milieu des années 70, après le décès de sa mère, il a écumé les écoles…buissonnières. « Mon professeur s’appelait Bernard de Colmont. », répète-t-il en rigolant. Il voue une admiration très touchante à son père, un personnage hors-du-commun. Son école, c’est, surtout, le restaurant. Il a appris le métier en live !

Dans les années 80-90, il développe l’entreprise familiale. Respectueux et fier de son équipe, il sait la mettre en avant : « Ce n’est pas moi qui fais la cuisine, c’est mon chef, Laurent Bertolotto. Nous travaillons ensemble depuis 30 ans. Il est hors-pair. » C’est, aussi, cela qui fait le succès d’une telle maison : la fidélité, la reconnaissance et le travail bien fait.

Fidèle en amitié, Patrice de Colmont en a développé une, inédite : avec Pierre Rabhi, l’un des pionniers en agroécologie et en biodynamie. Il y a 20 ans, Patrice rachète une ferme, Les Bouis, qui se situe dans les hauteurs de Pampelonne, à 500 m à vol de colibris du Club 55. C’est le potager idéal pour cultiver sur 6 ha tout ce dont a besoin son restaurant en termes de légumes et de fruits. De plus, il veut y développer la biodynamie.

Ces deux planètes, que sont celle de Pierre Rabhi et celle de Patrice de Colmont, vont se rencontrer lorsque ce-dernier tombe nez-à-nez avec un éditorial de Pierre Rabhi dans Psychologie Magazine, qui s’intitule : J’ai un conflit avec la modernité. En le lisant, Patrice se dit : « C’est dingue, il y a quelqu’un qui pense comme moi ! ».

Finalement, les deux hommes se rencontrent une première fois, il y a 15 ans, à l’occasion d’une conférence que donne Pierre dans la Drôme, dans la ferme de Michel Valentin, aux Amanins. La rencontre est fugace. Et, de cette fugacité va naître une amitié des plus fertiles. Les deux hommes se revoient moins d’un an après.

Antoine de Saint-Exupéry, son Petit Prince

La vie de Patrice est un véritable conte des temps modernes. L’homme qui a dépassé les 70 ans a gardé son âme d’enfant. Il a même, outre la chevelure moutonnée qui lui ressemble (hormis la couleur), quelque chose du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Ce qui est certain, c’est qu’il est devenu l’heureux propriétaire du château familial de La Mole, qui appartenait à la branche maternelle d’Antoine. « Oui, vous avez raison, je suis un peu un enfant spirituel d’Antoine de Saint-Exupéry. Celui de la famille Boyer de Fonscolombe que je ne connaissais pas, il y a 7 ans. En rachetant cette propriété où l’auteur du Petit Prince a passé une partie de son enfance, j’ai eu l’impression d’entrer dans la famille, d’en faire partie. Je pense à Marie Boyer de Fonscolombe, qui deviendra Marie de Saint-Exupéry, la maman d’Antoine. » Quelle histoire !

Peu connaisse celle de Marie. Mariée à Jean de Saint-Exupéry, elle devient veuve en 1904. Elle le restera. Elle s’occupe de ses enfants, Marie-Madeleine, Simone, Antoine, François et Gabrielle. En août 1944 (sa disparition est datée, depuis, du 31 juillet) en apprenant la disparition d’Antoine, elle se réfugie dans la poésie et la prière. Elle est décédée le 2 février 1972, il y a 50 ans.

A La Mole, Patrice de Colmont a transformé tout le rez-de-chaussée en musée où il leur rend un vibrant hommage, mêlé d’authenticité et de simplicité. Des lettres manuscrites, des écris, des portraits, des maquettes d’avion sont comme des souvenirs qui ne demandent qu’à recevoir un souffle de vie. Ici, dans le sud de la France, entre Saint-Tropez, Ramatuelle et La Mole, le Petit Prince n’a pas dit son dernier mot. L’encre de son nom est encore fraîche. Patrice, lui, rêve de plus en plus d’une nouvelle planète, plus propre, plus verte. Où il fait bon vivre et bien manger. Où le rêve est permis.

Fréquentations confidentielles

Le Club 55 est plus qu’un restaurant, plus qu’un lieu de vie où l’on s’assoit à une table pour déguster les plats typiques locaux. « Au début, raconte Patrice, dans les années 55, c’était à ce moment-là, une adresse très confidentielle, que l’on s’échangeait de bouche à oreille. La fréquentation était très réduite. » A la fin des années 50 et dans les années 60, il voit débarquer sur la pointe des sandales l’impératrice Soraya « qui venait d’être répudiée par le Shah d’Iran. Puis, ce seront Charles Aznavour, Sacha Distel, Eddie Barclay, Françoise Sagan, Romy Schneider, Alain Delon, Georges Pompidou ». La Jet Set débarque au Club 55. C’est l’époque Yéyé. Plus tard, dans les années 80, 90, ce seront Eric Tabarly, Gorbatchev. Pour lui, « les plus marquants d’entre tous sont Bono et John Kerry… ». Il y aura les Chirac et les Sarkozy. « Macron n’est pas encore venu », assure-t-il.

Sur John Kerry les anecdotes confidentielles sont nombreuses. Certaines ne le sont pas et sont affichées à même le mur du restaurant. Elles sont publiques et viennent du Congrès Américain. Le 25 juillet 2008, à l’occasion du 65e anniversaire de l’opération le sénateur prononce un discours fleuve dans lequel il parle de Ramatuelle. Quel est le rapport entre le sénateur John Kerry et le Club 55 ou plutôt Ramatuelle ? C’est le débarquement des Alliés, le 15 août 1944 à 8h00 du matin sur la plage de Pampelonne. L’adresse du Club 55 porte le nom du Général Alexander Patch, celui qui commande l’opération Dragoon (Dragon).

Puis, le sénateur se rendra en personne au Club 55. Il y rencontrera Patrice. Les deux hommes échangeront à bâtons rompus. Il dégustera les fameuses langoustines !

Dégustations naturelles

Avant les langoustines, il y a les légumes bio. Ils sont les rois du Club 55. Il y a du Pierre Rabhi qui flotte dans l’atmosphère de la cuisine gigantesque du Club 55, dès que sonnent les 12 coups de midi. Prenons l’exemple du plat préféré de Gérard, un habitué qui vit à Rennes. « J’aime bien l’artichaud. Il est célèbre dans la région. Au Club 55, c’est le seul endroit où ils font l’artichaud avec une sauce blanche qui se rapproche de la mayonnaise. C’est une pure merveille. J’aimerais connaître le secret de la recette. La carte du restaurant est très vaste. J’y suis abonné », dit-il en souriant. « En boisson, c’est le rosé Bouis qui est bio, que je déguste à chaque fois. Il est excellent. C’est celui de Patrice de Colmont. » Sa sœur, Maryvonne, raffole de l’épi de maïs grillé, qu’elle mange avec délectation et élégance sous son grand chapeau blanc. Elle apprécie, également, la paella maison où le riz est généreux et regorge de saveurs. La reine du Club reste la langoustine ! Et, les poissons ne sont pas en queue de peloton au 55. Lors de son passage, il y a 4 ans, Georges Clooney y aurait dégusté une tarte à l’oignon maison et un St Pierre. What else ?

Décollage !

« En ce qui concerne votre question sur le nombre de clients, de salariés et pour quel chiffre d’affaires, je n’ai pas de statistiques sérieuses sur nos bientôt 70 ans (NDLR : en 2025). Mais on peut dire que progressivement nous sommes passés de 20-30 clients quotidiens, à 50-60, puis, 100 et quelques centaines plus tard. Quant au décollage, toutes proportions gardées, nous avons « décollé » assez tôt pour ne jamais atterrir. »

En termes de chiffre d’affaires, la société familiale qui regroupe plusieurs activités autour du restaurant a réalisé avant Covid plus de 13 millions d’euros. En pleine saison, chaque jour, entre 450 et 900 couverts sont servis.

Il est clair que si Antoine de Saint-Exupéry et Pierre Rabhi étaient encore de ce monde, ils auraient fait de la table de Patrice, leur cantine. Sur son avion, un Lockheed P-38 Lightning, l’auteur du Petit Prince aurait porté les couleurs de la France, du Club 55 et du Mouvement Colibris, fondé il y a 15 ans par Pierre Rabhi.

Le 31 juillet 1944, le commandant Antoine de Saint-Exupéry à bord de son avion est en mission pour préparer le débarquement de Provence. L’avion disparait des radars à 14h30, à l’approche de la côte d’azur, on ne le reverra plus ! Le mystère plane jusqu’au 3 septembre 2003, lorsque son avion est identifié au large de Marseille.

Antoine BORDIER

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