Albert (à gauche) et Jean Boghossian – © DR

De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Il fait partie de la diaspora qui œuvre pour venir en aide aux peuples arménien, syrien et libanais en souffrance. Avec son frère Jean, cette énième génération sauve, soigne et fait revivre. De la pierre précieuse qu’ils façonnent, aux œuvres de bienfaisance qu’ils financent, les Boghossian perpétuent une longue tradition familiale. Du Proche-Orient à la Suisse, en passant par la Syrie et le Liban, reportage dans leur univers philanthropique.

Habituellement, il se rend une fois par an en Arménie. Mais, avec la pandémie, en 2020, il a été contraint d’y renoncer. Cette année est, également, en suspend. Les activités philanthoriques de la Fondation Boghossian ne sont pas, pour autant, au point mort. Né en 1959, Albert Boghossian explique que, depuis 5 générations, ils sont bijoutiers et diamantaires. « Cela fait plus de 100 ans que nous exerçons ces métiers. Notre famille est originaire de Mardin, dans l’Empire ottoman, en Turquie, depuis le 19è siècle. En 1915, au moment du génocide, mon grand-père a fui, en passant la frontière syrienne. Il avait 20 ans. »

La ville de Mardin existe toujours, située en Mésopotamie, le Tigre, un des rares fleuves cités dans la Bible, la traverse. Sa vieille ville est reconnue par l’Unesco. En regardant la carte, on peut reconstituer le chemin parcouru, dans la précipitation et la peur, par son grand-père, Ohannes. Mardin n’est pas loin de la frontière syrienne. Finalement, son grand-père s’installe à Alep, où vit une importante communauté arménienne. A 20 ans, il reprend vie. Il commence par faire des petits boulots. Puis, il revient aux fondamentaux familiaux, et, lance son propre atelier de bijouterie. Il se marie et a 9 enfants, dont Robert, l’aîné, le père d’Albert et de Jean.

« L’action humanitaire fait partie de nos gènes »

« En 1949, mon frère Jean est né. Et moi, dix ans plus tard ». Cette même année, toute la famille quitte Alep pour Beyrouth, au Liban. « Mon père était un travailleur acharné, raconte Albert. D’ailleurs, il nous a inculqué ce sens, cette noblesse du travail. A tel point que mon frère a dû arrêter ses études en économie pour le seconder. Je n’ai pas fait d’études universitaires. J’ai, plutôt, choisi de passer à l’action. J’ai appris mon métier sur le terrain, dans la bijouterie. »

La petite entreprise familiale se développe de plus en plus. Elle devient même une référence, et, commerce avec la Chine, les pays d’Afrique du Nord et les pays du Golfe. Cette réussite, cette richesse, la famille ne l’a jamais gardée pour elle-même. Elle la redistribue. « Je me souviens, explique Albert, que mon grand-père avait une double casquette, et, qu’il était très impliqué dans des œuvres caritatives. Mon père a suivi. Et, nous aussi. L’action humanitaire fait partie de nos gènes. C’est dans notre sang. Nous avons, toujours, été très actifs dans notre communauté. Mon père était très impliqué dans les sociétés de bienfaisance, dans les écoles. Certes, on est des hommes d’affaires, mais nous portons cette dimension philanthropique, qui donne encore plus de sens à notre vie. Par exemple, mon grand-père, avant la guerre civile au Liban, a construit un dispensaire à Beyrouth, dans les années 70. » Au moment de la guerre civile, en 1975, son frère part pour Anvers, en Belgique. Albert quitte Beyrouth en 1980, et, s’installe en Suisse, à Genève.

(Photo © DR. A droite, Ohannes Boghossian)

Le tremblement de terre

En Arménie, dans le nord du pays, il est 11h41 (heure locale) ce 7 décembre 1988, quand un séisme de magnitude 6,9 sur l’échelle de Richter dévaste complètement Spitak et ses environs. Il y aura près de 30 000 morts et plus de 15 000 blessés, et, des centaines de milliers de sans-abris. Ce séisme frappe toute la communauté mondiale. Les Boghossian sont touchés en plein cœur : « ce séisme a cristallisé notre décision d’intervenir en Arménie, et, de secourir le peuple arménien. J’ai senti un appel intérieur. Trois ans plus tard, je m’y rendais avec le futur Patriarche, Mgr Grégoire Ghabroyan. Et, c’est là où j’ai rencontré Sœur Arousiag, qui a été le déclencheur de nos actions durables et continues en Arménie. »

Sœur Arousiag, celle que l’on appelle de plus en plus la « Mère Teresa » de l’Arménie, est la Supérieure de la Congrégation des Sœurs Arméniennes de l’Immaculée Conception. A son évocation, Albert semble revivre cette rencontre. Sœur Arousiag, qui vivait, au moment du séisme, à Philadelphie, a tout quitté pour venir s’installer auprès des populations désemparées et meurtries. Elle démarre avec deux autres sœurs. Elles vivent dans une quasi-pauvreté. Albert se souvient encore de leur petit bureau, qui servait aussi de logement. « Il n’y avait quasiment pas de chauffage, et, les murs étaient comme des papiers glacés. » Dans une région où le thermomètre descend en dessous de -10° C, les sœurs agissent et développent leurs activités. Elles sont un rayon de soleil. De son côté, à Gyumri, Albert vit une sorte de conversion. Bouleversé, il leur achète une maison confortable. Puis, avec son frère et son père, ils lancent la Fondation Boghossian.

Au secours de l’Arménie

Avec son coup de cœur pour l’Arménie, une série d’actions s’enchaîne, opérée par la Fondation. « L’Arménie était dans une telle situation, que nous avons lancé des centres éducatifs, des couvents, des écoles, des projets d’adduction d’eau. » A Gyumri, en 1995, la construction du couvent des Sœurs, qui est, aussi, un centre éducatif, démarre. Inauguré en 1998, il a été financé par la Fondation. Les bâtiments actuels regroupent le Centre Educatif Boghossian, le Lycée professionnel Raymond et Ani Kouyoumjian, et, le Centre de jour pour les personnes âgées Nadine Basmadjian.

D’autres bienfaiteurs ont financé ces dernières infrastructures. Comme si une partie de la diaspora s’était donné rendez-vous autour du projet de Sœur Arousiag, qui permet, aujourd’hui, à une trentaine d’enfants de vivre comme dans une famille. La Fondation Boghossian ne s’est pas arrêtée-là. Elle a participé au financement de la construction d’un centre de vacances, d’un centre culturel, et, d’une académie artistique. « Nous permettons, chaque année, à plus d’un millier d’enfants de partir en vacances au bord du lac Sevan. » Les frères aiment l’art, et, financent l’école d’art de Gyumri. « A Erevan, ajoute Albert, nous avons totalement restauré le Parc des Amoureux, qui se situe près du parlement. Nous avons, aussi, créé le prix du Président, qui est un prix décerné chaque année à dix lauréats dans diverses spécialités. » Après l’Arménie, la Fondation œuvre en Syrie et au Liban. En Belgique, elle rachète et transforme la Villa Empain, pour en faire un centre de conférences, de concerts et d’expositions.

Au coeur du peuple arménien

Albert Boghossian évoque la culture, l’identité, et les racines du peuple arménien. « La qualité de ce peuple a été son ancrage dans ses racines, sa culture, son histoire, sa langue, sa religion et ses traditions. C’est pour cela qu’il a perduré. La résilience de ce peuple est sa plus grande qualité. Au cours de son histoire, le peuple arménien a fait face aux attaques, au génocide, aux guerres, aux pogroms. L’Arménie a été la première nation chrétienne du monde. De sa foi, elle en a toujours tiré une force de renaître et d’avancer. » Il évoque, aussi, le conflit dans le Haut-Karabakh. Il y est intervenu à travers la Fondation Hayastan, All Armenian Fund, qui a levé auprès de la diaspora plus de 200 millions de dollars pour venir en aide aux réfugiés. Le cœur sur la main, la famille Boghossian est restée fidèle à ses origines.

« Quand on m’interroge sur la richesse, je réponds toujours que ma première richesse ce sont toutes ces cultures, tous ces pays, tous ces peuples que nous avons traversés depuis 5 générations. Ma première richesse, ce sont tous ces visages souriants, toutes ces larmes essuyées. Ma colonne vertébrale reste l’Arménie. Et, il est vrai que sans la foi chrétienne toutes ces traversées n’auraient pas de sens. La foi, c’est notre guide, notre lumière. Elle est déterminante. » De nature optimiste, le cœur sur la main, la famille Boghossian qui a construit au fil des générations une véritable réussite entrepreneuriale dans le secteur du diamant, et, de la bijouterie, a, aussi, permis à une partie de l’Arménie de refleurir, de revivre. Demain, la Fondation continue ses œuvres de bienfaisance. Depuis trente ans, elle a réussi à réconcilier l’art et la pierre, avec le cœur meurtri des peuples d’Arménie, du Liban et de Syrie.

(Photo © DR. Famille Boghossian : Jennifer & Roberto, Mojgan & Albert, Dalia, Ralph)

Reportage réalisé par notre envoyé spécial Antoine BORDIER

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