Tribune. « Nous sommes à une époque heureuse où l’ignorance fait tous les jours des progrès » écrit ironiquement Jules Renard dans son  Journal. Comment mieux dire en effet, au vu, au su , au lu souvent et toujours à l’entendu en boucle sur les réseaux hertziens, des commentaires accompagnant la relation par le menu de la guerre en Ukraine.

Je lis dans « L’Histoire de France de Napoléon » d’Edouard Bignon, opportunément réédité par les soins de Madame Camille Duclert, cette phrase considérable pour qui a le souci de comprendre les choses : « La guerre elle-même est encore de la diplomatie; c’est la diplomatie qui la prépare, la suspend ou la prolonge, et qui enfin la termine ». Bignon fut l’infatigable diplomate à l’oeuvre pendant la durée de l’Empire auquel Napoleon à Sainte-Hélène confia la responsabilité d’écrire l’histoire diplomatique de son règne, tant était grande l’estime dans laquelle il le tenait, pour ses vertus d’impartialité et de probité morale et intellectuelle. On en est loin aujourd’hui, puisque  l’époque est aux anathèmes et aux jugements de la foule. La foule ne juge pas, elle aboie.

Avoir transformé l’information en prêchi-prêcha, au lieu de laisser l’auditeur ou le lecteur se forger par lui même l’idée qu’il doit retirer de l’événement, est une régression infantilisante qui va au rebours de l’effort d’éducation publique,  poursuivi dans notre pays avec méthode et obstination par le Second Empire d’abord, avec les lois et politiques menées par les ministres Falloux et Duruys, puis par Jules Ferry sous la république. Avant de juger il faut comprendre, tant la moraline, comme l’appelle si drôlement Frederic Nietzsche, est un refus de penser, causé par la paresse intellectuelle ou simplement l’incapacité que l’on nomme communément la bêtise. Le pays est empêtré dans un système international, qui voit se conjuguer la domination économique et financière de son principal allié, avec l’énonciation de ses normes et règles, jusqu’à l’exterritorialisation de son pouvoir judiciaire, par l’intrusion d’une compétence  juridictionnelle, comme si la maison mère imposait sa volonté  à une simple succursale.

Selon un tel système pyramidal, la guerre menée à l’initiative d’un centre qui n’est pas elle, est fatalement ressentie par la puissance dominante comme un affront. Et les valets suivent la ronde des condamnations en boucle, en oubliant le principe énoncé en son temps par Clausewitz, le penseur de la polémologie , pour lequel la guerre n’est que la poursuite de la politique par d’autres moyens.

La France est la grande absente de ce théâtre, ce qui est un scandale absolu, les règles de la coexistence pacifique en Europe ayant été fixées par la rivalité constructive des Empereurs  Alexandre et Napoléon, legs reconnu par De Gaulle parlant d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural.

Mais voilà, Jules Renard avait raison, l’ignorance fait tous les jours des progrès, y compris dans les classes dirigeantes. A quand la dictée au Conseil des ministres ?

Notre cher tuteur a de surcroit poussé la technique de domination intellectuelle en effaçant des peuples soumis l’entretien de leur mémoire nationale, au moyen de l’abandon programmé de la connaissance de leur langue.

Par l’utilisation systématique de boitiers hypnotiques nommés téléphones portables, raccordés à la virtualité du monde informatique en permanence, l’individu est soumis et se trouve en état de recevoir des ordres et de s’y conformer. C’est la valse des binaires, vrai/faux contre bien/mal, il suffit de cliquer comme on vous le dit.

Bignon ! Renard ! Napoleon ! Alexandre ! De Gaulle ! A jeter tout ça ! Périmé !

A ceux que le cinéma intéresse encore, au delà des effets spéciaux et des scènes d’une violence et d’une pornographie inouïes qui sont la marque de la modernité, je conseillerai volontiers de regarder Fahrenheit 451 de Francois Truffaut.

Ce film hallucinant de vérité prédictive est tiré d’un roman de Ray Bradbury. Il montre la société du futur où la connaissance est interdite , la pensée empêchée et les livres détruits. C’´est ce monde qui s’installe. En voulez vous ?

Si on ne connait plus sa langue, comment lire la littérature du passé qui enseigne la continuité des histoires et des peuples, au travers de leurs coutumes et de leurs moeurs ?

La fable vaut d’être méditée au regard du naufrage de la culture générale tel qu’il s’exprime dans le flot brenneux des réseaux dits sociaux.

« Vous êtes bien laide mère Ubu, est-ce parce que nous avons du monde à dîner ? » demande le père Ubu à son épouse.

Qui voudrait que l’on parle ainsi de la France ? Ubu roi ?

Vraiment ?

Jean-François Marchi

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