Elisabeth Borne (Liewig Christian/ABACA)

Par Patrick Pascal, ancien Ambassadeur et Président du Groupe Alstom à Moscou pour la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.

Tribune. La France, censée être le pays de la raison cartésienne, est aussi saisie de manière récurrente d’accès de fièvre soudains, irraisonnés, nihilistes et destructeurs. Le mythe de la révolution et des « lendemains qui chantent », l’admiration pour les grands orateurs, dussent-ils s’avérer finalement démagogues, enflamment de manière récurrente une collectivité réputée aussi étonnamment encline aux penchants dépressifs. Les éruptions révolutionnaires dormantes sont en réalité des moments de rupture dans un ensemble sous-tendu également par des traditions et aspirations monarchiques.

Ne parle-t-on pas du monarque républicain de la Ve République ? Ne constate-t-on pas, dans l’ensemble de la société, des phénomènes de microcosme qui n’ont rien à voir avec les Capétiens mais rappellent plutôt la Cour de Versailles ? On veut un roi, mais aucune tête ne doit dépasser et cela conduit à de tragiques 21 janvier. Le mal serait systématiquement en haut et le bien en bas, la connaissance et la science de hautaines provocations, l’ambition et l’aspiration au progrès des passions malsaines, le travail et la compétence des valeurs surannées. Le mérite républicain aurait vécu.

La méritocratie n’est-elle pas en effet un système par essence inégalitaire ?                                                                   

Les derniers Entretiens de Royaumont, qui se sont déroulées en novembre dernier, ont été consacrés précisément au thème de la méritocratie. Le concept est large, complexe et doit être appréhendé de multiples façons. Au-delà d’une acception générale du terme, il faut ainsi savoir par exemple distinguer la notion de celle de l’égalité ou même de la liberté. La méritocratie n’est-elle pas en effet un système par essence inégalitaire en permettant l’épanouissement des talents individuels ? Si elle est le contraire du nivellement, elle pose immédiatement la question de la liberté qui peut être ainsi formulée: la société permet-elle l’épanouissement et l’affirmation de libertés personnelles ? Aux grandes interrogations ainsi soulevées, ne faut-il pas en rajouter une autre spécifique au système français d’éducation: l’élitisme est-il légitime, non pas au sens de l’inégalité, mais en vertu du constat selon lequel une infime proportion d’une tranche d’âge – en tout état de cause bien inférieure à 1% – est admise dans ce que l’on appelle les « Grandes Ecoles » ?

Le système de la méritocratie doit en effet être au service de tous

La réponse à l’ensemble de ces questions devrait prendre en considération à la fois le respect des talents innés, de la volonté et du travail pour le plus grand bénéfice des individus et les besoins de la société éprise de dynamisme, d’excellence et de progrès. Cela implique de manière très concrète pour la collectivité l’adaptation permanente de l’école publique et de l’université, la juste sélection, les bourses, le tutorat, la mobilité au service d’une deuxième et troisième chance, la formation permanente. Le système de la méritocratie doit en effet être au service de tous, à tous les stades de la vie personnelle et professionnelle.

La méritocratie est donc un système qu’il ne faut pas confondre avec la notion du mérite qui est plus personnel même si celui-ci fait parfois l’objet d’une reconnaissance extérieure (cf. l’Ordre du Mérite). La subjectivité du mérite est essentielle pour que chacun puisse avancer mais elle doit aussi trouver ses limites. Un éminent participant des Entretiens de Royaumont a ainsi estimé « qu’il ya ceux qui ne se remettent pas de leurs échecs comme il y a ceux qui ne se remettent pas de leur réussite ». Cette dernière doit d’ailleurs toujours être maîtrisée, surtout dans une société où la jalousie est une pathologie nationale. Le mérite enfin doit être situé dans un espace de temps aussi limité que possible afin d’éviter qu’il ne se transforme en une rente, le cas échéant même, transmissible. A l’heure de la fragmentation des sociétés et de la féroce compétition internationale, le mérite doit rester une notion centrale, commune, partagée et indissociable de la justice.

Bon vent à Elisabeth Borne !                                                                  

Elisabeth Borne : une femme, pour la deuxième fois seulement dans l’histoire de la Ve République – et l’on peut regretter cette rareté -, vient d’être nommée à la tête du gouvernement français. Il faut lui souhaiter bon vent. Une pupille de la Nation, boursière a accompli un parcours prestigieux de l’Ecole Polytechnique à la tête de grandes entreprises, à des responsabilités ministérielles et à l’Hôtel Matignon. Tranchant avec des profils incluant un passage quasiment obligé par l’Ecole nationale d’administration, un parcours plus scientifique est ainsi mis à l’honneur dans ces temps anachroniques et troublés.

Confiance dans l’étude, la raison, la science, le progrès, l’on appellerait cela Les Lumières. Vive la méritocratie !

Patrick Pascal
Ancien Ambassadeur et Président du Groupe Alstom à Moscou pour la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie.
Fondateur et Président de Perspectives Europe-Monde.

Patrick PASCAL

Pour en savoir plus :
www.perspectives-europemonde.com

Patrick Pascal est également l’auteur de Journal d’Ukraine et de Russie (VA Éditions)

Disponible fin mai 2022 auprès de VA-EDITIONS.FR

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