Edith Cresson (Niviere David/ABACAPRESS.COM)

Edith Cresson, première femme à être désignée Premier Ministre le 15 mai 1991, s’est longuement confiée à Entreprendre au lendemain de la nomination d’Elisabeth Borne. Morceaux choisis…

Diplômée d’HEC, celle qui a été maire de Châtellerault pendant 14 ans, a fait son éveil en politique, en 1953, en écoutant Pierre Mendès-France parler de jeunesse. Edith Cresson a fait la première campagne électorale, avec François Mitterrand, en 1965.  Dans les années 1990, elle a été la première femme Premier ministre (on ne disait pas encore Première!), en France, sous la Vème République. Elle a été députée, puis députée européenne, mais elle a été, aussi, plusieurs fois ministres sous François Mitterrand. Aujourd’hui, elle nous donne son avis sur beaucoup de sujets qui nous concernent.

Sur sa jeunesse

C’était pendant la guerre et c’était en Haute-Savoie. Mon père, inspecteur des finances, était resté à Paris et ma mère faisait des allers-retours. Mes parents m’avaient confié à un couple d’Alsaciens, dans la montagne. Lui, il était dans la résistance. Toutes les nuits, il sortait et je savais pourquoi. Un jour, ils l’on arrêté et il est mort, un matin. Cela a été le choc de ma jeunesse.

Sur sa rencontre avec la politique

“Lorsque j’étais jeune, je n’avais aucune idée de ce que j’avais envie de faire. Je suis venu dans la politique parce que j’ai fait HEC, où le père d’une amie était un ami de François Mitterrand. Quand mon amie a quitté HEC, elle a collaboré avec lui et elle m’a fait venir dans son groupe, à la Convention des Institutions républicaines.”

“J’étais toujours attirée par la politique parce que, petite, j’avais mesuré les enjeux des choix politiques. Je me suis beaucoup intéressée à cette montée de la gauche.”

Sur François Mitterrand

“De 1965 à 1995, j’étais avec François Mitterrand, qui m’a demandé d’aller à Châtellerault, pour des élections partielles. Pendant cette période j’ai été députée européenne, députée et j’ai été ministre plusieurs fois. J’ai fait la première campagne, avec François Mitterrand en 1965. C’était quelqu’un d’extraordinaire et j’ai beaucoup appris, avec lui, sur la politique.”

Sur son expérience à Châtellerault

“C’est François Mitterrand qui m’a envoyé à Châtellerault, qui était une ville que l’on disait imprenable. Je ne l’ai pas prise du premier coup mais je l’ai prise après l’élection présidentielle de 1981.”

“Je ne connaissais pas du tout la province et je me suis beaucoup attaché à Châtellerault. C’est la ville la plus résistante de l’Ouest de la France, avec une manufacture d’armes. J’ai beaucoup aimé.”

Sur son activité avant d’être Premier ministre

“Avant, j’avais été ministre et j’avais quitté le gouvernement, en démissionnant, pour créer une entreprise, avec Didier Pineau-Valencienne, pour aider les entreprises françaises à exporter vers les pays de l’Est. Nous avions des filiales dans toutes les capitales et cela m’intéressait beaucoup.”

Sur son expérience de Premier ministre

“C’était la dernière partie du dernier mandat de François Mitterrand (de mai 1991 à avril 1992). Lorsque François Mitterrand m’a convoqué, pour être Premier ministre, j’ai commencé par refuser et il a tellement insisté que j’ai accepté. Mais c’était terrible, ils voulaient tous être Premiers ministres! Ils étaient prêts à toutes les intrigues, à tous les coups bas, avec la complicité des journalistes, bien sûr.”

Sur toutes ces années dans la vie publique

“C’est une expérience irremplaçable. Ce que j’ai aimé le plus, c’est d’être ministre du commerce extérieur parce que c’est très intéressant.”

Sur la France et la politique

“Cela m’inquiète, effectivement. Il serait temps que l’on se réveille. Sur le plan de l’éducation, il y a une énorme révolution à faire. Parce qu’il y a une très grande injustice et l’ascenseur social n’existe pas.”

“Il faut prendre des dispositions pour ne pas laisser à l’abandon des enfants pendant les périodes de vacances. Je voudrais obtenir que les enseignants travaillent beaucoup plus, tout en étant mieux payés. Il faut investir à fond dans l’éducation. Et puis, il faut réindustrialiser la France. Il faut agir avec la plus grande énergie.”

Sur la France et l’économie

“François Mitterrand ne s’intéressait pas à l’économie et la France s’est désindustrialisée pendant cette période. J‘ai beaucoup combattu cette tendance mais je n’ai rien pu faire contre les politiciens qui étaient autour.”

“Mais aucune personnalité politique de gauche n’avait le souci de l’économie. Si l’on continue d’acheter plus que ce que l’on vend, on n’est pas considéré. Le rayonnement de la France, dont on parle tant, passe, en partie, par son économie. Si on est toujours en déficit, on finit par être ridicule.”

“En France, l’économie va très mal. Il n’y a pas assez d’incitation pour développer les entreprises. Il faudrait faire beaucoup plus, aussi, en matière de formation. Avec la révolution économique qui se prépare, on a besoin de personnels très qualifié et pour cela, il faut une formation de base très solide et une formation permanente. Je pense que c’est un grand projet.”

Sur le fonctionnement d’un parti politique

“Le Parti Socialiste a du mal à exister en ce moment. Un parti, ce sont des gens qui se réunissent pour discuter d’un programme. On n’est pas tous du même avis, on discute. On fait des congrès.”

“Dans les congrès, il y a des motions qui s’affrontent. Soit les motions s’entendent entre elles, ce qui arrive, soit elles ne s’entendent pas. Quand on ne s’entend pas, on vote et c’est celui qui a gagné qui est légitime pour être candidat et représenter le parti. Ce n’est plus du tout comme ça, car il n’y a pas de programme et je ne peux pas me prononcer.”

Sur l’avancée de l’extrême-droite en France

“Je ne suis pas tellement étonnée. C’est une manifestation de mécontentement. Mais ils ne savent pas ce qu’ils font. Déjà, le père le Pen disait que les chambres à gaz étaient “un détail”, c’est grave.”

“Dire qu’une grande partie des Français a préféré voté pour lui que pour Jospin, c’est stupéfiant. Cela prouve une ignorance totale et une absence de culture générale. C’est très préoccupant.”

Sur l’Union avec Jean-Luc Mélenchon

“Aujourd’hui, l’extrême-gauche est à côté de ses pompes, en proposant la retraite à 60 ans..Je suis contre cette Union. On ne peut pas demander la retraite à 60 ans alors que l’on vit plus longtemps. Comme on vit plus longtemps, il n’y a pas 36 solutions.”

“Ou bien on augmente les cotisations, ce qui est impossible, ou bien on diminue les prestations, ce qui est impossible, aussi. La seule solution, c’est de travailler plus longtemps.  Il faut faire, aussi, des différences avec les gens qui ont eu des métiers pénibles et qui ont commencé très tôt, pour qu’ils partent plus tôt.”

Sur la guerre en Ukraine

“Les gouvernements européens sont relativement modérés dans leur expression. Ils aident les Ukrainiens, c’est bien. Par contre, je trouve que le président américain est extrêmement agressif. Il ne faut pas être trop agressif, en terme de vocabulaire, avec Poutine, car on ne sait jamais ce qui peut se passer. Il peut avoir l’idée d’appuyer sur le bouton.”

Sur les réactions de l’Europe

“Aujourd’hui, l’Europe s’est manifestée avec une grande unité, par rapport à ce qui se passe en Ukraine. Je pense que c’est plutôt satisfaisant mais on peut aller plus loin, naturellement.”

Sur le nucléaire en France

“Le nucléaire est la seule source d’énergie non polluante. Je sais que Macron a hésité, au début, mais il s’est rendu compte qu’il fallait développer le nucléaire et je pense que c’est l’avenir.”

 Sur Emmanuel Macron

“En 2017, le pari d’Emmanuel Macron n’a pu se faire que par l’écroulement des partis traditionnels. Il a pris la place qui était vacante. Lorsque l’on se lance en politique, il faut surtout un programme solide. Il faut faire une action sur le terrain pour convaincre les gens. A Châtellerault, je faisais du porte-à-porte et cela marchait. Aujourd’hui, tout cela a disparu.”

“J’ai voté pour Emmanuel Macron aux deux tours de l’élection présidentielle et j’approuve le ralliement de beaucoup de députés socialistes vers la majorité présidentielle. Jean-Yves Le Drian est quelqu’un de très estimable, c’est un excellent ministre des Affaires étrangères. J’ai beaucoup de respect et d’amitié pour lui.”

Sur Elisabeth Borne Première ministre

“C’est inimaginable ce “cirque” qu’il y a eu autour de cette nomination. J’ai beaucoup apprécié l’hommage que m’a fait Elisabeth Borne. C’est une femme compétente et expérimentée. Et, en plus, elle est courageuse.”

Sur les Ecoles de la deuxième chance

“Quand j’étais maire de Châtellerault, je me suis rendu compte que les vacances scolaires étaient beaucoup trop longues et que les enfants étaient complètement abandonnés. Quand j’étais au Parlement européen, j’ai fait voter un budget pour les Ecoles de la deuxième chance.”

“C’est moi qui les ai créé, en 1997, avec Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille. C’est pour des jeunes entre 16 et 25 ans et nous avons 46 écoles et 110 sites partout en France. C’est mon activité principale, aujourd’hui…”

Propos recueillis par Bernard Pace

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