Bensalem Billal/APP/ABACA

Au delà des difficultés économiques, c’est la relation aux pouvoirs politiques en place qui est posée.

Avec l’ arrêt probable du quotidien d’Alger, El Watan, il risque bientôt de ne plus y avoir d’organe d’information libre en Algérie. Une aubaine visiblement pour les autorités du pays, qui n’ont rien fait pour maintenir hors de l’eau, un des derniers espaces de liberté d’information de nos amis algériens.

Et toutes les larmes de crocodiles, versées des deux côtés de la Méditerranée, ne semblent rien changer à l’affaire. Difficile de croire qu’aucun de nos capitaines d’industrie toqués de presse ne puissent faire un petit geste pour sauver l’existence du dernier grand quotidien francophone d’Algérie, le pays où Albert Camus est sorti de l’ombre avec ses premières chroniques dans l’Écho d’Alger, et je ne parle pas des autres : Jean Daniel voire Henri Smadja, fondateur de la Presse de Tunisie et repreneur du journal Combat.

De quoi parle-t-on ? D’à peine 380 000 euros (charges impayées) pour renflouer El Watan. Une paille à côté des 85 millions d’euros que s’apprête à investir par exemple le mirifique patron marseillais de CMA CGM, numéro trois mondial du fret maritime, Rodolphe Saadé, dans le quotidien La Provence (ex-propriété de Bernard Tapie) et que convoite également le patron de Nice Matin et du Monde, l’entreprenant Xavier Niel.

Difficile de croire compte tenu des bonnes relations entretenues entre Paris et Alger que l’Élysée n’ait rien pu faire, s’il l’avait voulu, pour éviter le naufrage. Cet arrêt arrange bien sûr les héritiers au pouvoir de Bouteflika d’autant que le quotidien, 31 ans d’existence, ne s’était pas privé d’observer les manifestations de mécontentement populaire (Hirak) d’un œil bienveillant.

La vérité est que l’on se résigne à voir la presse algérienne devenir univoque avec une absence de contrepouvoir manifeste. Rappelons que le quotidien Liberté a fermé ses portes respectivement après La Tribune, Le Matin où La Nation. Une véritable hémorragie pour la presse francophone au Maghreb …

Vous allez me dire qu’un pays comme la France, qui voit tous ses quotidiens nationaux tombés les uns après les autres dans le giron de grands capitaines d’industrie (Le Parisien / Les Echos avec Bernard Arnault, Libération avec Patrick Drahi, Le Monde avec Xavier Niel, Le Figaro avec le groupe Dassault…) n’a guère de leçons à donner en la matière.

Seul le quotidien L’Opinion, créé par notre ami, le talentueux Nicolas Beytout, semble échappé au phénomène, sauf que ses principaux soutiens financiers restent le Wall Street Journal (7,9 %), la famille Bettencourt (17,1%) ou Bernard Arnault (22,8 %) et il perçoit près de 2 millions de subvention annuelle.

L’éditorialiste de Sud Radio, André Bercoff n’a pas tort de demander, à ce que comme aux États-Unis, la loi prévoie et interdise à tout groupe de presse d’être contrôlé par une entreprise qui travaille avec l’Etat (armement,télécoms, BTP…).

A Alger, l’arrêt probable de notre confrère marque un signal inquiétant. Celui d’une époque où les pays ne jugent plus indispensable de laisser prospérer dans leur espace public des médias libres et indépendants. En revanche, les débats sur la liberté et la déontologie des journalistes continuent de se développer à foison sur France Culture ou Télérama.

Dans l’hexagone, on a même réussi à inventer un nouveau machin, la Commission nationale du débat public (CNDP). Ne riez pas. Elle est même présidée par l’ancienne ministre de l’écologie de Nicolas Sarkozy, Chantal Jouanno.

N’est-il pas temps d’arrêter avec les subventions publiques (80 millions d’euros par an) versées aux journaux. Est-Il utile que le groupe Dassault perçoive 10 millions d’euros annuels d’aides publiques pour Le Figaro tandis que les derniers groupes indépendants (Larriviere, Reworld, Le Monde Diplomatique, voire Entreprendre -coté sur Euronext Growth-) ne touchent rien ? La réponse est dans la question.

Vive la liberté.

Robert Lafont

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