Le débat présidentiel d’entre deux-tours de la dernière élection présidentielle avait montré une Marine Le Pen incapable d’expliquer clairement ses intentions économiques. Trois ans plus tard, le Rassemblement National est-il en mesure de proposer un véritable programme économique.

Au moment où la France s’endette, pour faire face à la crise sanitaire à plus de 100% de son PIB et ne fait pas grand-chose pour convaincre les pays « frugaux » de l’Union Européenne, Marine Le Pen, ne fait pas grand-chose pour établir sa crédibilité sur les sujets économiques.

Elle ne pourrait être élue que si elle convainquait une partie des dirigeants de l’économie française qu’elle ferait mieux qu’Emmanuel Macron : qu’elle redresserait les finances publiques, relancerait l’investissement et favoriserait la création d’emplois.

Le pénible souvenir du débat présidentiel de l’entre-deux-tours

Elle ne pourrait gouverner efficacement que si elle était prise au sérieux chez les partenaires européens de la France, chez nos alliés occidentaux, sur les marchés financiers et auprès des banques centrales.

Or la présidente du Front National n’a pas progressé d’un pouce depuis sa campagne de 2017, désastreuse du point de vue de sa crédibilité en matière économique. Rappelons-nous le calamiteux débat présidentiel de l’entre-deux-tours. Ce n’est pas seulement la forme qui a péché. Elle aurait peut-être été pardonnée à Marine Le Pen, si les dossiers avaient été maîtrisés.

Un échange entre les deux finalistes de la présidentielle de 2017 fut particulièrement emblématique. Marine Le Pen, à l’époque, voulait faire sortir la France de l’euro. Elle se lança sur l’idée de la substitution d’une monnaie commune à la monnaie unique. C’est une idée qui n’est pas nouvelle : la première qui l’avait proposée était Margaret Thatcher, comme scénario alternatif à l’euro. La présidente du Front National n’était donc pas forcément en mauvaise compagnie.

D’autant plus que la transformation de la monnaie unique en monnaie commune, coexistant avec des monnaies nationales, fait partie des scénarios de sortie de crise en cas de grosse secousse de la zone euro. Le problème c’est que Marine Le Pen ignorait l’essentiel du scénario qu’elle défendait : elle n’avait absolument pas travaillé son sujet.

Elle le maîtrisait si peu qu’elle ne remarqua même pas les énormités proférées de son côté par le candidat Macron – il prétendit par exemple que le chômage avait baissé depuis l’introduction de l’euro. Il aurait pourtant été facile de rappeler que les dirigeants français n’ont – malheureusement – pas vu dans l’euro, à la différence de beaucoup de leurs homologues européens, une occasion de mieux gérer le pays : depuis vingt ans, notre pays laisse filer ses déficits à l’abri de la garantie allemande ; jamais nous n’aurions pu nous endetter autant si nous avions gardé une monnaie nationale.

Une bonne gestion nationale est le préalable à une Europe efficace

Actuellement, jamais la France ne pourrait s’endetter comme elle le fait sans la garantie du « plan de relance européen ». Et c’est bien pourquoi certains pays de la zone euro ne prêtent pas grande attention aux envolées lyriques de notre président sur l’Europe : les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche ou la Hongrie considèrent qu’une bonne gestion nationale est le préalable à une Europe efficace. Or Marine Le Pen n’a rien proposé en matière économique qui soit à même de les rassurer.

L’altercation sur la monnaie unique fut l’échange le plus emblématique de l’incompétence de Marine Le Pen, pour trois raisons : premièrement, il révélait l’incapacité de la candidate à rassurer un monde de dirigeants économiques contre qui personne ne peut prétendre gouverner ; deuxièmement, on se demande quel crédit il est possible d’accorder, du coup, trois ans plus tard, au fait que le Rassemblement National a abandonné son projet de sortie de l’euro.( Il n’est pas étonnant d’ailleurs que les Français n’aient pas prêté attention à ce changement de cap).

Troisièmement, lorsque l’on se rend aujourd’hui sur le site internet du Rassemblement National, on est frappé de voir que rien n’a changé depuis 2017 en matière de programme économique.  

Le RN a oublié de mettre à jour son site internet

Faites l’expérience : allez cliquer sur le document du RN consacré aux TPE/PME à télécharger depuis le site du parti. C’est toujours celui de 2017 ! On y trouve par exemple encore l’objectif de « rétablir une monnaie nationale adaptée à notre économie, levier de compétitivité » !

Cela éclaire d’un jour singulier le programme rédigé pour les élections européennes de 2019, lorsqu’on y lit : « À l’évidence, l’euro tel qu’il fonctionne aujourd’hui sert les intérêts de l’Allemagne et des anciens pays de la zone Mark, au détriment de la plupart des 19 autres pays de la zone euro. La France quant à elle, avec une balance commerciale déficitaire de 60 milliards d’euros, aurait évidemment besoin d’une monnaie moins forte afin de relancer ses exportations et oxygéner son économie. Il faut donc modifier le fonctionnement de la zone euro afin d’aligner la création monétaire sur les besoins de l’économie réelle, par exemple en augmentant la proportion de la dette nationale que peuvent détenir les banques centrales nationales. La BCE pourrait également se voir assigner le mandat explicite de combattre le chômage, comme c’est le cas de la Fed aux États-Unis ».

Le règne du « en même temps »

Visiblement, Marine Le Pen n’a pas compris que le cadre de l’euro a été accepté par la France sous les mandats de François Mitterrand et Jacques Chirac. Soit on sort de l’euro – mais la présidente du Rassemblement National avait complètement sous-estimé en 2017 les risques afférents et n’ose plus en parler  – soit on doit en accepter le cadre de la monnaie unique et de la BCE et il faut en tirer les conséquences : le gouvernement français n’ayant jamais sérieusement négocié, entre 1991 et 1999, l’instauration d’un gouvernement économique de la zone euro, il faut accepter que la politique monétaire de la BCE ne soit pas guidée par autre chose que la lutte contre l’inflation ; à quoi bon passer, comme semble le faire Marine Le Pen du souverainisme (sortie de l’euro) au chevènementisme (proposer à l’Allemagne un « euro faible ») – contre tout réalisme et toute connaissance des traités européens ?

En fait, plus on explore les publications disponibles sur le site internet du Rassemblement National, plus on est effrayé par le manque de sérieux avec lequel la direction du parti organise réflexions et publications.

Électorat désespéré par la situation économique

Ce n’est pas faute de susciter l’espoir d’électorats désespérés par la situation économique – qu’il s’agisse de la France industriellement dévastée ou  la France des entrepreneurs écrasés de charges et accablés de contraintes bureaucratiques. Non seulement il n’y a pas eu de mise en cohérence des publications avec le changement de ligne sur l’euro mais rien n’est travaillé de ce qui devrait l’être. Laissons au Rassemblement National l’existence d’un discours qui s’adresse aux entrepreneurs.

Mais comment adapte-t-on ce discours quand on abandonne l’objectif d’une monnaie nationale ou même d’une politique de change agressive de la monnaie unique face au dollar et au yuan ? Les experts du Front National n’indiquent pas s’ils ont recalculé les allègements de fiscalité qu’ils promettaient en 2017 aux PME, cette fois-ci dans un cadre de maintien de l’euro, donc de plus grande discipline budgétaire.

Or la Commission et l’opinion européenne seraient aussi intraitables avec la gestion laxiste d’un  gouvernement issu du RN qu’ils sont tolérants avec les dérapages budgétaires d’Emmanuel Macron.   

Contradictions…

Non seulement on dira qu’il ne suffit pas de juxtaposer un discours chevènementiste sur l’euro et un discours sur les TPE et PME qui risque vite de virer au « poujadisme » s’il ne débouche sur rien de concret ; mais on remarque qu’assez rapidement, on est dans la contradiction pure et simple.

Ainsi voit-on, dans le « Livre Noir du COVID 19 » à la fois une diatribe contre les partisans d’une politique « d’immunité collective » de la population qualifiée de « libérale » – oh le gros mot ! : « Comme en économie où la main invisible du marché est censée réguler naturellement les activités humaines, cette stratégie procède d’une pensée libérale qui attribue au laisser-faire des vertus magiques » ; et une dénonciation sans appel de l’étatisation exagérée du système de santé au nom de la place à faire à la médecine privée. (Le Livre Noir du Covid-19) : « Le Covid a révélé la guerre ouverte menée à la médecine privée par les idéologues du ministère de la Santé au plus grand détriment de la prise en charge des patients et donc du contrôle de l’épidémie. Au grand dam des médecins libéraux, des cliniques privées et des laboratoires, y compris vétérinaires qui offrirent en vain leurs services, le ministère a délibérément écarté du dispositif de dépistage, de soin ou d’accueil la médecine de ville ». (Livre Noir du Covid).

Et les auteurs de continuer : « Le meilleur allié du virus : la bureaucratie Rarement l’Etat se sera autant englué dans des règles bureaucratiques d’une lourdeur aussi incapacitante. Les Agences Régionales de Santé ont, pendant cette période, fait la preuve de leur inutilité voire de leur nocivité tant elles se sont montrées incapables d’assurer la coordination et l’information des différents acteurs du système de santé ».

Mais laquelle est l’authentique Marine Le Pen : celle qui fait écrire que les raisonnements du secteur privé c’est mal ? Ou bien celle qui dénonce la bureaucratie de la santé. Ou bien est-elle, comme Emmanuel Macron, adepte du « en même temps » ?

Un programme économique sérieux serait possible… à condition de travailler

Il ne s’agit pas de critiquer pour le plaisir l’attitude dilettante des dirigeants du Rassemblement National, à commencer par Marine Le Pen face aux enjeux économiques. Les Français ne veulent plus d’Emmanuel Macron mais ils ne changeront rien à la configuration de pouvoir actuelle s’ils n’ont pas un candidat crédible à élire à la place.

A partir du moment où la présidente du Rassemblement National a décidé de ne plus faire campagne contre l’euro, elle doit comprendre, non seulement, qu’il s’agit d’un cadre, avec ses règles inamovibles (« pacta sunt servanda ») sauf une improbable renégociation globale, mais qu’il s’agit de décider où gagner ces marges de manœuvres qu’on ne peut pas avoir avec un taux de change fixe. Par exemple, comment le Rassemblement National peut-il tenir sa promesse d’augmenter de 30% le budget de la recherche publique ?

Où fera-t-il des économies pour cela ? Personne ne conteste que cela est indispensable si la France veut maintenir son rang de grande nation scientifique, mais il faut à ce moment là dire comment on fait des économies.

La proposition n°43

Puisque le programme de 2017 reste apparemment la référence, lisons la proposition n° 43, intitulée « remettre de l’ordre dans nos finances publiques ». On nous y explique que l’objectif sera atteint « par la fin des mauvaises dépenses publiques (notamment celles liées à l’immigration et à l’Union Européenne) et par la lutte contre la fraude sociale et fiscale » et qu’il s’agit de « sortir de la dépendance aux marchés financiers en autorisant à nouveau le financement direct du Trésor par la Banque de France ».

On nage dans des contradictions et beaucoup d’imprécisions.

À partir du moment où le Rassemblement National accepte que la France soit dans l’euro, il y a des priorités à établir : pour pouvoir renégocier quoi que ce soit avec les partenaires de l’UE, il est nécessaire que la France redevienne crédible sur le plan des finances publiques, en effet. Il faut donc d’abord respecter le pacte budgétaire. Réduire drastiquement les coûts directs et indirects de l’immigration est en effet une piste très solide et en cohérence avec le reste du programme du Rassemblement National.

Comme nous n’avons pas le temps ici d’entrer dans la discussion sur les chiffres controversés du « coût de l’immigration », on se contentera de prendre l’évaluation donnée par les instituts économiques allemands du coût de l’entrée d’1 million de réfugiés et immigrants d’opportunité en 2015-2016, lorsque Madame Merkel a ouvert complètement les frontières pendant trois mois :  35 milliards par an.

En France, au moins 400 000 personnes supplémentaires, immigrants réguliers et clandestins, rentrent chaque année. Par comparaison avec l’Allemagne, ce serait donc 14 milliards supplémentaires venant s’ajouter chaque année aux dépenses publiques, sociales, sanitaires, sécuritaires, scolaires, de notre pays. De même, le Rassemblement National a eu raison de dénoncer précocement la fraude sociale, estimée à un milliard par an. Quant à la lutte contre la fraude fiscale, on sait qu’elle rapporte à la France environ 15 milliards d’euros chaque année. Mais cette dernière est déjà entreprise par le gouvernement et elle est un problème repéré à l’échelle européenne.

Discours simpliste sur l’UE

Une fois que l’on a dit cela, il n’est plus possible de développer un discours simpliste sur l’UE. Que sont les mauvaises dépenses françaises liées à l’UE ? La France est certes un créditeur net de l’Union. Mais que pèsent les 20 milliards de contribution nette dont s’acquittent la France face à la protection que procure la garantie allemande et européenne à un pays dont la dette publique atteindra fin 2020 116% du PIB français ?

Que pèsent ces 20 milliards face au gaspillage de l’argent public par des équipes dirigeantes, depuis 30 ans, qui ont utilisé la politique monétaire européenne non pas comme un outil de rigueur mais de laxisme. C’est pourquoi il deviendrait urgent que le Rassemblement National assume son changement de discours sur l’euro et aille au bout : en cessant de suggérer que beaucoup, sinon tout, est la faute de l’UE.

Oui, il y a beaucoup à réformer dans l’UE. Oui, la France pourra y jouer sa part. Mais il faudra d’abord être crédible chez soi et combattre les innombrables sources de gaspillage. Et puis il faudra se débarrasser de quelques serpents de mer gauchistes qui encombrent le débat au lieu de le clarifier, comme l’idée que la Banque de France puisse se remettre à alimenter directement le déficit public.

C’était une réalité héritée de l’économie des deux guerres mondiales et qui a été supprimée dans les années 1970, sous Georges Pompidou, bien avant l’indépendance de la Banque de France et la création du système européen des banques centrales.

Le Rassemblement National deviendra crédible économiquement le jour où il proposera véritablement de faire le contraire d’Emmanuel Macron, qui laisse filer les finances publiques et qui fait malgré tout sans vergogne la leçon à nos partenaires européens, surtout les plus petits pays, alors qu’ils sont les mieux gérés.

Quelles sont les intentions économiques du Rassemblement National ?

Au total, il est bien difficile de comprendre les intentions économiques du Rassemblement National. On voit bien que des gens de valeurs y ont travaillé en vue de la campagne de 2017. En particulier, le programme en faveur des entreprises peut tenir la route.

Mais il faudrait, pour qu’il soit crédible, que le parti aille au bout de son acceptation de l’euro, c’est-à-dire comprenne et fasse comprendre que le premier asservissement de la France vient de la mauvaise gestion intérieure. La première condition à une reprise d’indépendance – y compris une redécouverte de nos marges de manœuvre au sein de l’UE et la renégociation de certaines politiques européennes vieillies comme la PAC – c’est d’avoir la maîtrise de nos dépenses.

C’est bien là que l’insistance mise depuis des années par le Rassemblement National sur la lutte contre l’immigration, l’insécurité et les fraudes de toute sorte est intéressante. Comment comprendre alors que Marine Le Pen ait délaissé le gouvernail pour se contenter d’un pilotage automatique bien peu apte à asseoir sa crédibilité dans les milieux économiques ?

Un des problèmes de la France vient de ce que personne ne propose de faire mieux qu’Emmanuel Macron, ce chef de l’État autoritaire et velléitaire à la fois, homme isolé, sans structure politique solide derrière lui, et qui compense régulièrement ses échecs français par des leçons données à l’Europe et à la planète. Marine Le Pen est-elle si éloignée de celui qu’elle prétend combattre ?

Hervé Leblanc

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