Jean-Pierre Chevènement : « Le macronisme n’existe pas »

Jean-Pierre Chevènement a la France chevillée au corps. Défenseur infatigable de la laïcité, des valeurs républicaines et d’une certaine conception du souverainisme, à 81 ans, l’ancien ministre reste un interlocuteur privilégié d’Emmanuel Macron. Un interlocuteur encore plus écouté par le président en temps de crise sanitaire et de remous économiques et sociaux.

Celui que ses proches surnomment « Le Ché » publie ses mémoires, où il revient sur son parcours, dense et passionnant, à la fois personnel et politique. Dans cette interview qu’il nous a accordée, Jean-Pierre Chevènement nous livre son regard sur la société et sur la situation de notre pays. Rencontre avec un homme d’État qui a une haute idée de la République.

Comment jugez-vous l’état de la France, à l’époque de la crise sanitaire et d’une situation économique et financière très compliquée ?

Cette crise a révélé l’étendue des dépendances que la France a laissé se créer depuis au moins trois décennies de mondialisation débridée, et pas seulement dans le domaine sanitaire. La reconquête de notre indépendance industrielle et technologique est la grande ambition que s’est donnée Emmanuel Macron. Mais la concurrence des pays à bas coûts continue à éclaircir les rangs de nos entreprises industrielles (Bridgestone, etc.). Il faut donc prendre les moyens ciblés de remonter la courant. Par ailleurs, je ne crois pas que le mot « transition écologique » puisse remplacer une politique industrielle : la France n’est pas le pays qui contribue le plus à l’émission de gaz à effet de serre en Europe et encore moins dans le monde. Rien ne peut se substituer à une politique industrielle soucieuse de promouvoir les technologies d’avenir dans tous les secteurs, afin notamment de résorber notre déficit commercial, devenu abyssal (2% de notre PIB).

Estimez-vous qu’en matière de sécurité, la France est vraiment sous la menace d’un « ensauvagement » ?

Pour ne prendre qu’un exemple, les violences contre les personnes n’ont pas cessé de croître et l’intensité de ces violences augmente elle aussi : les refus d’obtempérer et les agressions souvent barbares contre les policiers en sont des signes parmi d’autres. Cette violence est révélatrice de l’atomisation de notre société et des fractures sociales qui s’y creusent depuis plusieurs décennies.

« La déconstruction de la nation est devenue un sport collectif »

Jean-Pierre Chevènement

Est-ce que la République est en danger et se trouve menacée par une tentation séparatiste, comme l’a déclaré le Président Macron ?

Oui, la déconstruction de la nation est devenue un sport collectif. Et sur le terrain, les replis communautaristes aboutissent à créer plus que des « zones de non-droit » : des zones où ce sont d’autres lois que celles de la République qui finissent par prévaloir.

Vous êtes considéré comme l’une des figures du souverainisme, or vous n’aimez pas cette expression. Pourquoi ?

Si le Président de la République en est arrivé à constater la nécessité de reconquérir la souveraineté économique de la France et de construire une indépendance européenne, c’est bien qu’il y a un problème. Si je ne me définis pas comme « souverainiste », c’est que je suis pour un républicanisme civique, tout à fait contraire au nationalisme ethnique de l’extrême droite mais indissociable de respect de la souveraineté nationale.

Pensez-vous que le président de la République a été à la hauteur de la situation durant cette crise sanitaire et qu’il incarne encore le chef de la Nation ?

Bien sûr. Le président de la République est légitime, il a été élu par 66 % des suffrages exprimés. Il peut faire des erreurs, mais dans la gestion de la crise sanitaire, la France n’a pas été plus mal gérée que la plupart des autres pays. Plutôt mieux que l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Belgique, etc. Je ne suis pas heureux de porter un masque mais c’est sans doute nécessaire. L’autoflagellation a des limites ! Faut-il rappeler que la citoyenneté ne va pas sans quelque abnégation ?

Que pensez-vous de l’essor des idées écologistes et estimez-vous qu’elles peuvent favoriser le développement économique et social ?

Il est nécessaire de préserver les « biens communs de l’Humanité », mais évitons une écologie tracassière et punitive ! Restons pragmatiques ! Il est insensé par exemple de fermer Fessenheim quand EDF par ailleurs maintient 24 réacteurs à l’arrêt sur 56 ! Rappelons-nous que la France, grâce à l’énergie décarbonée de l’électronucléaire, est un des pays les moins pollueurs d’Europe et revenons à une échelle de priorités conforme à l’intérêt national. Celui-ci disparaît quand on parle de transition écologique à l’échelle mondiale. L’intérêt de la France est un bon guide pour faire des choix.

Que vous inspirent les actions des mouvements ou associations indigénistes ou décoloniaux ?

S’ils détestent tellement la France, mieux vaudraient qu’ils choisissent d’aller vivre ailleurs. Bien sûr, il faut substituer le « regard républicain » au « regard colonial », mais c’est le rôle de l’éducation civique et c’est par l’exemple qu’on y parviendra. Il est dangereux d’attiser en permanence la discorde. La guerre des races alimenterait le terreau de la guerre civile. Notre pays a une Histoire. Il peut et doit l’assumer avec ses ombres certes mais aussi ses lumières. Soyons fiers d’être Français, héritiers de la grande Révolution de 1789, et restons comptables de ses idéaux.

« La gauche doit retrouver la confiance en l’Homme et cesser de diaboliser l’anthropocène »

Jean-Pierre Chevènement

Est-ce qu’à votre avis, l’extrême droite peut gagner les élections présidentielles en 2022 ?

Peu probable. Une majorité de Français verra que ce serait porter un mauvais coup à la France.

Que pensez-vous de la création d’un Commissariat au Plan et de la nomination de François Bayrou à sa tête ?

C’est une très bonne chose. François Bayrou a très justement pointé le problème de la démographie comme requérant l’attention des pouvoirs publics. Dois-je rappeler que nous avons perdu 80 000 bébés par an par rapport à 2010 (740 000 contre 820 000) ? Il y a évidemment un objectif central : la reconquête de notre indépendance industrielle et technologique. C’est là-dessus qu’on jugera cette initiative, dont le principe est incontestable.

Quel regard portez-vous sur la gauche, vous qui en êtes une des grandes voix, et sur Jean-Luc Mélenchon en particulier ?

La gauche ne peut se reconstruire que sur une base républicaine. Tous ceux qui y prétendent en gommant sa politique néolibérale depuis plus de trente ans seront à côté de la plaque. Mais il ne suffit pas de rompre avec le néolibéralisme si c’est pour tomber dans un gauchisme échevelé. C’est le risque que prend Jean-Luc Mélenchon en courant derrière les groupuscules « indigénistes » ou « décoloniaux ». Par ailleurs, toute synthèse avec l’idéologie des Verts ne peut que fourvoyer la gauche qui est héritière de la philosophie des Lumières et ne peut se confondre avec les chantres de la technophobie et de la décroissance. Il faut choisir : entre les idées des Lumières et « l’idéologie de la catastrophe à l’horizon ». La gauche doit retrouver la confiance en l’Homme et cesser de diaboliser « l’anthropocène », c’est-à-dire la Révolution sous tous ses aspects, intellectuel aussi bien qu’industriel.

En tant qu’ancien énarque et pur produit de la méritocratie républicaine, que pensez-vous du discours anti-élitiste qui sévit actuellement ?

J’ai écrit avec deux camarades « L’Énarchie » en 1967. Ce pamphlet n’a pas vieilli. Je suis pour le concours dans le recrutement des hauts fonctionnaires et contre le pantouflage dans le privé. Il faut rétablir l’idée du service de l’État.

Vous venez de publier vos Mémoires. Quels ont été les plus grands moments de votre vie politique et pourquoi ?

L’alternance de 1981 que j’ai préparée avec la création du CERES (en 1964) et le Congrès d’Épinay (en 1971), et le refus du choix européiste qu’a symbolisé l’adoption du traité de Maastricht par referendum en 1992. Le pari européen aurait dû être « conditionné » (pour ne prendre qu’un exemple : la libération des mouvements de capitaux aurait dû être subordonnée à l’harmonisation de la fiscalité sur le capital). Mais les nations européennes continuent en 2020 et l’Europe devra finir par s’en accommoder. La France a été sacrifiée sur l’autel d’une dérégulation dont nous mesurons aujourd’hui les dégâts. Quant au choix d’une monnaie unique avant même qu’ait été mis sur pied un gouvernement économique de la zone euro, c’était « mettre la charrue avant les bœufs ». La suite l’a démontré. Maintenant il faut réparer tout cela en partant des réalités, c’est-à-dire des nations.

Est-ce que François Mitterrand a été un grand Président de la Vème République et quelles ont été, selon vous, ses meilleures décisions et ses principales erreurs ?

François Mitterrand a été un très grand stratège dans la conquête et la conservation du pouvoir. Sa principale réussite : d’avoir mis le PS sur orbite comme parti du gouvernement pendant près de quatre décennies.

Le choix européiste n’est pas une erreur du point de vue de François Mitterrand même s’il l’est, du mien : il s’apparente à une reddition sans condition devant le néolibéralisme au prétexte d’une Europe, où François Mitterrand a cru que la France « chiperait à l’Allemagne son mark » à travers la monnaie unique. Son erreur ? L’opération n’a pas fait des Français des Allemands…

« Le président de la République doit mériter la confiance que les Français lui ont accordée »

Jean-Pierre Chevènement

Lionel Jospin se montre sévère avec Emmanuel Macron dans un livre qu’il vient de publier. Y a-t-il des critiques que vous pourriez partager sur l’actuel chef de l’État avec celui qui fut votre Premier ministre ?

Non, ces critiques sont celles des socialistes qui ont été évincés du pouvoir, non pas, comme ils le croient, par Emmanuel Macron, mais par les conséquences sociales et morales de la « parenthèse libérale » qu’ils ont ouverte en 1983.

Vous êtes un ardent défenseur de la laïcité républicaine. Qu’est-ce cela signifie en 2020 ?

Toujours la même chose qu’au temps de Jean Macé, le fondateur de la « Ligue de l’Enseignement », qui la définissait comme « le combat contre l’ignorance ».

On sait qu’Emmanuel Macron vous consulte régulièrement. Qu’est-ce que le macronisme selon vous ?

Le président prend seul ses décisions. Il voit qui il lui plait quand cela lui plait. Je me fais un devoir de ne lui dire toujours que ce que je pense être dans l’intérêt du pays. Je ne voudrais pas contribuer, si peu que ce soit, aux risques d’un naufrage de la France, hélas trop réels. Le macronisme n’existe pas. Sous la Vème République, il y a un président, Emmanuel Macron. Et je ne partage pas le rejet viscéral que professent à son égard la droite et la gauche, c’est-à-dire, en définitive, beaucoup de monde. Maintenant, le président de la République doit mériter la confiance que les Français lui ont accordée. Ce n’est pas facile. Mais l’enjeu n’est rien moins que la survie de la France. Cela crée des devoirs.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la France et voyez-vous des personnalités politiques qui ont repris le flambeau de vos idées ?

J’ai appris à ne pas désespérer du peuple français. La France, depuis deux siècles, s’appelle la République. Leurs sorts sont liés. C’est pourquoi je me bats pour que la loi républicaine mérite ce nom et puisse s’appliquer à tous les citoyens. A tous ceux qui le comprennent et continuent mon combat, la patrie sera un jour reconnaissante.

Propos recueillis par René Chiche

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