Manifestation des Gilets Jaunes Acte VIII le 5 Janvier 2019 Paris, France.

Il est heureux que la période transitoire que nous avons connue s’achève. Avec le saccage des Champs-Elysées et de quelques autres places en province, le mouvement des gilets jaunes marque le pas. À ne rien demander de précis ni de réel on finit par décrocher la lune dans le caniveau, selon le beau titre du film de Beineix.  Ce mouvement finit par où il a commencé, dans la cloche.

Avec l’arrivée des black blocks que l’on serait tenté d’appeler pour une fois et sans vouloir les flatter les starting blocks, vu leur aptitude à accélérer les sottises, l’événement réalise son ambition première, il touche le fond. Tels des coqs ulcérés baignant dans l’urtiquage vitupérant et se plaisant à continuer l’empoignade vocale, les gilets nous apparaissent désormais dans la crue nudité de leur esseulement. Ils sont l’alpha et l’omega à eux tout seuls du sens de l’histoire, de la raison d’Etat et de l’avenir de la France. Ah que boum ! pourrait-on conclure fort à propos. Et l’intérêt général ? Et le sens des valeurs ? Et la sécurité publique ? Ah que boum ?

Bien qu’il reste un certain nombre d’amateurs, la farandole commence à lasser le spectateur. Il eut été facile à un pouvoir cynique de tirer les marrons du feu en se prévalant du sens du devoir qu’accompagne nécessairement la mission sacrée donnée au président. Mais non ! Benalla, ce serpent de mer revenant à la charge, hissé au sommet d’un quiproquo d’Etat par la trame de ses mensonges, empêche nécessairement le prince de récolter le fruit de l’inquiétude publique. Personne ne profite électoralement de la tension présente car la rue ne marche plus pour personne. Et la République dans tout ça ? Baluchonnée ! C’est à dire cambriolée par ceux qui avaient pour mission de la défendre. Le discrédit des postures répond ainsi à la perte de signification des paroles. Aucun responsable, élu, prêtre ou thaumaturge n’est plus audible quand il profère ses appréciations. La place est vide, les mots sont vides, la casse demeure.

Dans son opéra, Der Mond, représenté pour la première fois en 1939 à Munich devant le chancelier du Reich, Carl Orff imagine que deux enfants ont dérobé la lune et que le monde est plongé dans l’obscurité. N’est-ce pas ce qui nous arrive ? Et les bobines des locuteurs du futur qui viennent nous apostropher sur les réseaux hertziens ne font rien pour nous rassurer. Bien sur, le Premier Ministre nous parle de police, nous parle d’armée, exhorte le pays à la sagesse en recommandant la patience aux commerçants martyrisés. Mais cela ne semble pas suffire. Nos gilets aujourd’hui s’égarent et nous égarent. La présence du Diable à l’inauguration d’un opéra n’est pas suggérée le long de cette chronique par le seul fait du hasard, mais répond à une sourde inquiétude que les évènements de la rue font naître. S’il est banal en effet de prétendre constater que le Chaos procède du désordre, il est plus rare de s’en apercevoir à temps. De protestataires, nos gilets deviennent des fossoyeurs en herbe, et leurs orateurs de dangereux boutefeux. Je l’ai écrit à l’origine de ces chroniques quand les manifestations n’en étaient qu’à leurs débuts : toute jacquerie n’est certes pas une révolution, mais les révolutions commencent souvent par des jacqueries. Et il faut prendre garde à ce que les illuminés ne prennent pas le pas sur la population initialement révoltée. À la « chanson des canuts » des soyeux révoltés succède peu à peu une mélopée singulière dont on peut extraire ça et là des éléments disparates, constitutifs cependant d’un pathos définitif dont le but avéré est l’abolition de la Démocratie. Maintenant nous y sommes, comme le dit si bien Jacques Diable à Jean Faust.  

Empêtré par ses projets aujourd’hui sans objets, le prince tarde à trouver la bonne réponse. La police ? L’armée ? Il est singulier que la seule réponse loisible ne puisse être donnée alors qu’elle paraît de pure logique : changer de politique, arrêter la traque fiscale, laisser respirer les citoyens. Le malaise ne peut que grandir, on a volé la République à ses propriétaires ! Dire ceci parait aujourd’hui une énormité, comme de parler d’une thérapeutique sans antibiotique.

Et pourtant nous subissons périodiquement des campagnes de presse qui nous enseignent le mérite de se passer d’antibiotique. Pourquoi ne pas essayer les mêmes croisades publicitaires en substituant le mot impôt au mot antibiotique ?

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