Tribune. La nouvelle de la tentative d’assassinat de l’écrivain Salman Rushdie pose une nouvelle fois le problème de la coexistence de la sottise de populations arriérées avec un niveau de conscience évolué obtenu grâce à des siècles d’éducation intellectuelle.

Le taire peureusement comme il est fait par les pouvoirs publics, depuis la survenance du phénomène à la fin de la période coloniale, ne sert qu’à aggraver les risques de conflit entre des hommes qui ne peuvent pas se comprendre, par nature. En bref et pour résumer, quand on croit des bêtises on fait des bêtises. C’est tout le travail de l’éducation que de pallier le risque de la jobardise par l’acquisition des mécanismes du contrôle du vrai.

Au secours de la méthode expérimentale, développée par Claude Bernard dans le domaine de la recherche scientifique, l’approximation du véritable peut être envisagée par l’essai à titre provisoire du vraisemblable, ce qui chez l’enfant se fait naturellement, pourvu qu’on l’y aide en le débarbouillant au plus vite des contes à dormir debout , type Père Noël, cigognes apportant des bébés, etc..

Il y va de l’avenir d’une civilisation, qui depuis les grecs et les Romains à cherché essentiellement par la philosophie et le droit à cerner les contours du réel.

On voit le dilemme pour l’homme d’Etat, que seul le courage et la fermeté des résolutions peut amener à prendre une position juste face au drame provoqué par le délire de la crédulité, chez qui n’a pas appris à réfléchir, sans parler même de la notion de pensée, qui nécessite un niveau d’abstraction hors de portée des énergumènes s’adonnant à la violence, par un  grégarisme plus ou moins teinté de tribalisme.

L’effort mené par les grandes religions sécularisées, de l’orient comme de l’occident, a été de tenter le mariage du goût du merveilleux, propre de l’enfance, avec la réflexion méthodique, permettant de faire la part des choses entre ce qui n’existe pas, sauf à l’état d’image ou de métaphore, et ce qui relève de la nécessité morale d’organiser la vie en société. C’est ce fragile équilibre, obtenu au prix d’acrobaties sémantiques plus ou moins clairement assumées, qui vole aujourd’hui en éclat, sous l’effet conjugué de la prolifération du nombre des vivants, de plus en plus difficiles à éduquer, et à la survenance au grand jour de rancoeurs accumulées tout au long de l’histoire, par la compétition guerrière entre états et populations n’étant jamais parvenues à définir le standard commun du développement intellectuel, que l’on doit obtenir et imposer comme condition absolue de la coagulation sociale.

Cet équilibre souhaitable devient hors de portée, semble-t-il.

Les raisons en sont multiples, parmi lesquelles, bien sûr la lâcheté de qui dirige, mais ce n’est pas tout. Est-il encore possible de le  dégager sans violence ? C’est toute la question.

Toujours actuelle, ou de plus en plus actuelle et pertinente, la question de la liberté posée par Dom Juan dans la pièce de Molière, Le Festin de Pierre. Celui que l’on appelle « libertin » révèle par son attitude de révolte vis à vis de l’autorité religieuse qu’il lui est indispensable de pouvoir jouir d’un espace de liberté absolue, à l’intérieur du corps social, à l’abri même de toute contingence morale ordinaire. Le Grand Seigneur qu’il est ne se résout pas à la soumission, même devant la mort, au risque de sa damnation, parce qu’il est un homme.

La question est cruciale. Nous voilà au Grand Siècle sous le règne de LouisXIV, et la fin convenue du libertin finissant aux enfers ne trompe personne. C’est l’interrogation de Goethe par la voix de Faust, écho du refus du premier ange d’obéir à son créateur: Non serviam (Je ne servirai pas).

Le  diable, c’est le premier homme qui se définit par le refus. « Ton premier mot fut non qui sera le dernier » fait dire à son tour Paul Valery à Faust.

Et c’est toujours la même question, depuis Prométhée. L’homme sera-t-il toujours puni pour avoir dérobé le feu du ciel ? Vieille antienne, unique réponse : par les imbéciles toujours !

Il n’est pas indifférent de constater la mollesse de certaines réactions de responsables politiques face ce qui est une intolérable agression contre l’esprit , contre la culture , contre l’homme en définitive en ce qui fonde sa grandeur, sa singularité et sa beauté.

J’ai parlé de Faust.

C’est exactement çà. On se souvient de l’hommage que  rendit Napoléon à Goethe , son créateur à Erfurt après la bataille d’Iena.

Voilà un homme ! dit-il à son adresse.

Il s’agit là du futur de l’humanité.

Le sentiment farouche de vouloir être libre, quel qu’en soit le prix payé, justifia l’épopée impériale et permit ses victoires.

Salman Rushdie mérite la comparaison d’avec Goethe, pour son courage , sa hauteur, son humanité précisément.

Jean-François Marchi

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

5 × cinq =