Éric Zemmour est-il d’extrême droite ?

Eric Zemmour (Photo Christian Liewig/ABACAPRESS.COM)

Par Marc Alpozzo, philosophe et essayiste

D’éditorialiste et essayiste à succès aux élections présidentielles, lancé dans la course à la fonction suprême, personne ne pariait un kopeck qu’Éric Zemmour aurait le courage d’accomplir ce pas. C’est pourtant ce qui est arrivé le 30 novembre 2021. On se pinçait en coulisse, personne n’y croyait, on le voyait comme une sorte de Jean Lassalle de la droite conservatrice. Et puis, les sondages ont aussitôt bondi, le donnant au second tour. Éric Zemmour a vécu sur un nuage, mettant presque en doute les chances de succès de sa rivale Marie Le Pen (qui conservait le « calme des vieilles troupes », selon son expression consacrée, attendant simplement à l’orée du bois, que l’hystérie se calme, et que le jeune prétendant se prenne les pieds dans le tapis.)

Mais d’abord, paraissait, le 16 septembre 2021, son essai, La France n’a pas dit son dernier mot. Il y déplorait la défrancisation du pays, et posait un constat édifiant sur le déclin de notre pays. Éjecté quelques mois plus tôt par son éditeur habituel, Albin Michel, c’est à compte d’auteur que le futur candidat publiait cette fois son nouveau livre, réactivant pour cela son entreprise Rubempré, qu’il transformait en maison d’édition. Puis, attaqué par le CSA, à la mi-septembre, parce qu’on le soupçonnait de vouloir se présenter aux élections présidentielles, ce qu’il démentait pourtant formellement, prétendant « encore y réfléchir », l’autorité publique française de régulation de l’audiovisuel créa un statut spécial « Zemmour » et l’empêcha de continuer son émission quotidienne, sur la chaîne d’informations CNews, avec son acolyte Christine Kelly.

Intimidations

Les intimidations pleuvaient de partout, et, pour ses sympathisants ou militants, il était aventureux d’afficher son soutien au nouveau candidat. En effet, soutenir Zemmour devenait un jeu à hauts risques ; avant sa candidature, ça l’était déjà évidemment, mais lorsqu’il s’est déclaré, les médias et l’opinion publique se sont détournés de leur ennemi d’alors, Marine Le Pen, pour se focaliser sur ce nouveau diable aux pieds fourchus. Il est vrai que nous vivons une époque dangereuse pour les idées, époque violente et intolérante, où, la gauche diversitaire et ses soldats, ses soudeurs si belliqueux, l’idéologie diversitaire, égalitariste, néo-féministe si dominante dans toutes les sphères de la société, sévissent infailliblement. Époque menaçante, dis-je, impraticable pour des idées controversées, au point qu’il m’est presque difficile d’écrire cette tribune, craignant, peut-être, des représailles sous la forme d’un ostracisme social. Ce n’est d’ailleurs pas anodin, dans une société dite « démocratique ».

Pour lors, on sait qu’Éric Zemmour est un intellectuel fabriqué par les médias, précisément France 2, avec On n’est pas couché, éditorialiste au Figaro, et candidat républicain, nullement hors-système. On se questionnera donc sur toutes ces chasses à l’homme, ces cabales médiatiques dans le but de l’abattre, ces interviews biaisées où les journalistes n’ont qu’en tête de discréditer le candidat aux yeux du grand public. On l’accuse principalement de provocation à la haine. Il est vrai que, de quelques saillies sur des plateaux télé, Éric Zemmour est passé devant les tribunaux, condamné par exemple, en septembre 2019[1], pour « provocation à la haine » ; l’éditorialiste s’étant rendu coupable de dénoncer « une lutte pour islamiser un territoire », « un djihad » dans d’innombrables banlieues françaises, donnant aux musulmans « le choix entre l’islam et la France ». Les juges y ont vu une façon de viser « les musulmans dans leur globalité (…) une exhortation implicite à la discrimination ». L’intéressé a rétorqué cependant, que ce n’était qu’un point de vue idéologique de la part des juges, accusant le politiquement correct de s’inviter dans les tribunaux. Il estimait surtout que l’on lui reprochait son « parler vrai », avant de saisir la Cour de Strasbourg.

Faut-il s’en étonner ? Faut-il désormais s’autocensurer ? Force est de constater que nous sommes de plus en plus nombreux à nous plaindre de ne plus disposer de ce droit élémentaire de parler librement. On ne peut plus rien dire ! déplore-t-on en cœur. Surtout avec les jeunes générations qui n’ont même pas honte de censurer violemment leurs aînés, comme s’ils savaient tout sur tout, et avaient tous les droits, mais aucun devoir. Celui par exemple, de respecter les Anciens.

Revenons au droit positif. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pose comme principe que « Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (art. 11). Exit l’insulte, la diffamation, l’appel à la haine ou à la violence. La jurisprudence européenne partage la même position, et, les juges de Strasbourg considèrent qu’une société démocratique doit autoriser les idées consensuelles, mais tout autant celles « qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ». Le tout, bien sûr, à l’exception « des formes d’expression qui propagent, incitent, promeuvent ou justifient la haine fondée sur l’intolérance ».

Provocation à la haine ?

Une question se pose pourtant : à quel moment, de nos jours, passe-t-on du débat démocratique à la provocation à la haine ? Prenons un exemple : si l’on refuse de dire qu’une personne assignée mâle biologiquement est une femme, on est aussitôt taxée de transphobie, et on risque la chasse à l’homme. Si l’on remet en cause le bien-fondé de l’écriture inclusive, on est aussitôt taxé de misogynie et on est bon pour la chasse-à-courre. Si l’on conteste la notion de racisme blanc systémique, on est taxé de racisme et on est bon pour la cabale sociale. Alors bien sûr, dans le cas de Zemmour, les juges lui reprochent surtout, de s’en prendre à des groupes sans distinction, alimentant dangereusement l’hostilité à leur encontre. Éric Zemmour reproche aux juges de lui faire payer son combat contre la « bien-pensance », et se dit « victime de la justice » et plus généralement de « la cléricature », autrement dit, les différents lieux de pouvoir, non sans demeurer pourtant, un chouchou des médias, médias qui jouent un double jeu, à la fois en le condamnant et en l’invitant régulièrement sur leurs plateaux et dans leurs journaux.

On peut bien sûr reprocher à Zemmour, de lui-même jouer sur la corde raide. Mais force est de constater toutefois que la liberté d’expression est remise en cause dans plusieurs affaires : Mila (16 ans) a été menacée de mort, après avoir insulté l’islam sur Internet. Des artistes ont été poussés à s’autocensurer, accusés d’avoir usé de la pratique raciste du « blackface » dans une pièce d’Eschyle, d’autres pour « appropriation culturelle ». Le débat à la fac est lui-même menacé[2]. Que devient la liberté d’expression, et plus largement la liberté de penser dans notre pays ? Les grands remous qui le secouent actuellement sont analysés différemment. Nous avons ceux qui y voient la partie émergée des crispations identitaires traversant le pays. D’autres l’analysent plutôt comme l’expression de nouvelles doléances émanant des minorités[3].

Au pays de la liberté d’expression…

Ainsi, écrire sur Zemmour, sauf si on le condamne ostensiblement, c’est d’emblée faire un pas hors du cercle vertueux de la raison, aux yeux du moins des pourfendeurs des idées dites nauséabondes, incorrecte, interdites, c’est prendre le risque d’être classé à l’extrême droite. Si par-dessus le marché, vous vous présentez comme un philosophe, réfléchissant au Bien et au Mal, au sens de la vie, à l’homme, à la liberté, etc., vous rompez aussitôt le pacte de confiance, vous désobéissez à la loi de la meute, vous dérogez au consensus, et l’on vous désavoue sur le champ, lorsque l’ensemble du groupe ne vous frappe pas sur le crâne à tour de rôle, afin de bien marquer leur adhésion au pacte. Dans le fond de la caverne de Platon, on déplore cette dégénérescence, ce pourrissement de vos neurones.
On s’étonne que le philosophe ne soit pas de gauche, qu’il ne défende pas la veuve et l’orphelin, les opprimés de toute sorte, et pourquoi pas aussi les eunuques décapités. Cette terreur menée au sein de la société française, a au moins une vertu, pour le progressisme culturel, celle de s’assurer qu’aucune brebis galeuse ne quitte le groupe pour tenir un autre langage que le discours officiel.

Nous avons pourtant touché des temps où l’on ne saurait faire l’économie d’urgence, de prendre la plume et réfléchir sérieusement à ce qui se passe. Penser le monde, le rapport de l’homme au monde, la politique et la société, le pays dans lequel on vit, cela nous demande d’adopter un minimum d’esprit critique, et d’honnêteté. Or, il n’y a plus d’esprit critique du côté des suivistes du pouvoir, du côté de ces gens prêts à toutes les prostitutions dialectiques et sémantiques pour s’assurer un poste, et garantir leurs privilèges. Il n’y a plus d’esprit critique pour ceux qui se couchent devant la pensée unique, qui répètent que le réel n’existe pas, que ceux qui nomment le réel sont d’extrême-droite (formule d’Alain Finkielkraut que je reprends à mon compte.) Car il y a toujours un malaise lorsqu’on vous extrême droitise parce que vous nommez le réel, et que vous le dénoncez. Il y a un embarras, quand on vous nauséabondise, parce que vous vous obstinez à ne pas voir le réel que vous désigne l’intelligentsia progressiste.

Et, c’est précisément ce qui arrive à Éric Zemmour, depuis presque vingt ans.

Au pays de la liberté d’expression, la liberté de penser différemment n’a jamais été aussi diabolisée. Le terme même de « liberté de penser » est devenue tarte à la crème, une sorte d’étendard vidé de sa substance, de sa force corrosive. Penser aujourd’hui, équivaut à ne pas penser, mais plutôt répéter les idées reçues de l’époque, les idées dominantes, les clichés multiculturalistes, faussement humanistes, faussement progressistes, faussement universalistes. Penser aujourd’hui, c’est penser comme Bouvard et Pécuchet. C’est penser les apparences, les simulacres, non pour les dénoncer, mais pour les conforter, les renforcer. C’est penser le réel comme une chimère, une vision, une ombre, qu’il ne s’agit surtout pas de remettre en cause, au risque d’une mise à mort, tel que nous prévient Socrate dans le mythe beaucoup trop célèbre de Platon, le philosophe étant toujours un potentiel condamné à mort, parce que la doxa attend de ce dernier, qu’il la conforte dans ses croyances, dans ce qu’elle répète passivement.

Inertes face au chaos

Molasse, assoupie, paresseuse, léthargique, l’opinion commune croit qu’un philosophe est une espèce de bonze en lévitation permanente, déconnecté du réel, répétant de vieilles lunes partagées par tous les prisonniers enchaînés dans le fond de la caverne, mais les répétant plus brillamment, et peut-être plus bruyamment que les autres. Or, là est le problème. Nous sommes devenus inertes face au chaos actuel, cagnards face aux idées reçues, dans cette vaste domestication de la pensée. Et ce problème ne touche pas seulement la France, mais tout l’Occident. Pour Johnny Rotten (certains m’objecteront qu’il porte bien son nom : Johnny le pourri), l’une des figures de la scène punk des années 70, si le tumulte actuel est si important, c’est parce que les plus jeunes générations sont devenues complaisantes.

« Je crois que de temps en temps, le monde a besoin d’être secoué. La léthargie finit toujours par récolter ce qu’elle mérite », ironise-t-il dans un entretien avec l’AFP. Ne s’en tenant pas à cette déclaration tonitruante, en 2017, il affirme sans hésiter que Trump « est le genre de coup de pied aux fesses dont les gens avaient besoin ». Et plus loin, il continue ainsi : « L’idée de continuer à faire de la politique sans rien changer, c’est fini maintenant. Ça fait maintenant deux ou trois générations qui se vautrent dans l’apathie, les barbes absurdes et les bonnets idiots. Ils se ressemblent tous, parlent tous pareil. […] Il n’y a pas d’énergie, ça finit donc par être extraordinairement négatif et ça ouvre la porte au Donald (Trump) »[4]. Dans un autre entretien, l’ancien rebelle des années 70 déclare ceci : « Aujourd’hui la pensée hégémonique est le néo-marxisme, la gauche, le progressisme cool, le progressisme Starbucks, si je voulais maintenant être un transgresseur, je devrais être de droite, les conservateurs sont les nouveaux punks. »

Nouveaux réactionnaires

Je me suis en effet exprimé sur les Nouveaux réactionnaires et leur modernité dans un article que vous trouverez dans ces pages. Incontestablement, il y a une prise de risque énorme à revenir à des fondamentaux moraux et culturels, honnis par la pensée dominante, la doxa, et les générations devenues allergiques à toute idée contrevenant à leur monde imaginaire, qu’elles réduisent, ou tentent de réduire à leurs désirs, et dans lequel elles pensent ne jamais mordre le réel. Le progressisme est considéré comme une norme que l’on ne doit pas remettre en cause, le néo-marxisme s’impose comme une vérité scientifique, tout comme les thèses du genre, le néoféminisme, chacun se posant en victime éternel d’un oppresseur unique : le mâle blanc, occidental, hétéronormé. Devant un tel constat, on comprend désormais mieux ces propos de René Girard : « La croyance en la bonté naturelle de l’homme, parce qu’elle est toujours déçue dans la réalité, aboutit toujours à des chasses au bouc émissaire. »[5] Inutile alors de rajouter, en paraphrasant le philosophe et sociologue, que c’est toute violence inassouvie qui a besoin de se décharger en trouvant une victime de rechange.

Zemmour est devenue, par confort pour le groupe, cette bête immonde sur laquelle il est bienvenue de décharger cette violence.

Les médias, particulièrement le journal Le Monde, s’obstinent depuis des années, à le classer à l’extrême droite, ce qui est en soit une hérésie politique, digne de la plus vile diabolisation. Habile tactique politico-politicienne néanmoins, pour balayer les mouvements conservateurs d’un revers de main, et les couvrir d’opprobre. Dans un ouvrage, qui avait fait grand bruit à sa sortie, en 1990, réédité en poche en 2004, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France[6], l’historien Michel Winock évoque neufs points caractérisant les mouvements d’extrême droite : d’abord leur discours récurrent sur la décadence, « vieille chanson que les Français entendent depuis la Révolution », écrit-il ; puis, leur haine du présent, considéré comme une période de décadence ; une tendance à regarder dans le rétroviseur, fortement pris de la nostalgie d’un âge d’or ; un éloge systématique de l’immobilité, avec pour corolaire le refus du changement ; leur anti-individualisme, conséquence des libertés individuelles et du suffrage universel ; une apologie des sociétés élitaires, considérant que l’absence d’élites est le signe d’une décadence ; leur nostalgie du sacré, qu’il soit religieux ou moral ; leur peur du métissage génétique et de l’effondrement démographique ; la censure des mœurs, notamment la licence sexuelle et l’homosexualité ; enfin leur anti-intellectualisme, les intellectuels n’ayant aucun contact avec le monde réel (Poujadisme).

Discours autoritariste affirmé

Pourtant, il ne suffit pas de dresser ce constat pour avoir dit ce qu’était l’extrême droite, car ces mouvements prennent des formes très contrastées : on trouve de partis siégeant à l’extrême droite de l’hémicycle (c’est l’extrême droite parlementaire, par exemple, l’ancien Front National), mais on trouve aussi des groupuscules insurrectionnels très violents, anti-démocratique, antirépublicains, pouvant aller jusqu’aux partisans du néonazisme, admirateurs du IIIème Reich. On comprend alors pourquoi l’appellation « extrême droite » peut être radicalement réfutée par certains partis, parce que le risque d’amalgame avec l’extrémisme, mais aussi parce qu’il est entretenu par leurs adversaires qui jouent subtilement sur la confusion entre un parti de l’ordre et du conservatisme et une mouvance fascisante et violente. Et c’est précisément sur cette corde sensible que l’ensemble des médias, notamment ceux du Service publique, ont joué, ainsi que les partis de droite et de gauche, refusant toute alliance avec le parti de Zemmour, Reconquête!, instaurant un « cordon sanitaire », comme s’il fallait se protéger de la peste brune.

Certes, certains lecteurs m’objecteront que les mouvements ou partis d’extrême droite peuvent bien être divers, leurs socles idéologiques demeurent sensiblement les mêmes : un patriotisme, un nationalisme et un traditionalisme largement plus forts qu’à droite. Souvent aussi, un discours autoritariste affirmé, un programme économique et social hétéroclite, qui peut être plus favorable aux milieux populaires que celui de la droite traditionnelle, et des accents ou une rhétorique antisystème, voire de dénonciation des élites. La xénophobie étant aussi récurrente dans leurs programmes communs, celle-ci pouvant se traduire par une forte opposition à l’immigration.

Pourtant, si l’on se penche sur les thèses de Zemmour, sciemment mal comprises, et finalement si peu connues du grand public, on trouve des analyses qui se distinguent du simplisme de la xénophobie, ou du simple rejet de l’autre. Il n’y a rien dans les propos de l’essayiste qui soit de l’ordre d’un vil et récurrent discours sur la décadence, ce qui n’apporterait rien à personne. En revanche, s’y trouvent des constats, une vision de la France, un désir de hauteur, une volonté de remettre en place un espoir de grandeur. La ruse du progressisme, c’est d’avoir fait passé son programme pour une vérité exacte, reléguant toute autre possibilité à la part sombre de l’alternative, aux ténèbres, ou à l’irrationalité nauséabonde. S’opposant radicalement aux thèses autorisées dans les médias et la pshère publique, on couvre aussitôt le contrevenant de grands anathèmes, Zemmour étant ainsi accusé, jusqu’à la nausée, de misogynie, xénophobie, islamophobie, pétainisme[7], racisme, etc. Mots fourre-tout, topiques usées prétendant recouper les thèses du journaliste, alors même que l’on ne les connait pas, puisqu’elles sont caricaturées en permanence par le gauchisme culturel, craignant de perdre son magistère politique et moral, et peinant à lui trouver quelques contre-arguments. Mais tentons d’y voir plus clair.

Commençons peut-être par une petite précision : Zemmour est un intellectuel, du moins il se présente ainsi. À gauche pourtant, on se borne à le considérer comme un polémiste. Or, je n’ai rien contre cette appellation, bien au contraire, et je veux bien l’employer pour Zemmour. Rappelons tout de même qu’un polémiste est une personne qui pratique la polémique, qui aborde les sujets avec passion, avec panache et esprit, en apportant des opinions contraires sur toutes espèces de sujets (politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.), soit par des écrit en publiant des essais, ou bien oralement lors de débats. Le polémiste peut aussi dénoncer ce qu’il estime constituer les travers de son temps. On a de très grands polémistes, comme Voltaire, Paul-Louis Courier, Charles Péguy, et j’en passe. Oui, mais pas au XXIème siècle ! Car, dans le Nouveau monde, la légitimité du polémiste contemporain est remise en cause. Aujourd’hui, on accuse ses arguments d’être relativistes, porteurs de post-vérités, et on dit même que ses opinions démentent souvent les faits. Vous comprendrez pourquoi on ne trouve de polémistes qu’à l’extrême droite ; à gauche ce sont des intellectuels. Dans ce contexte, on constate avec un léger pincement au cœur, que le terme de polémiste est d’emblée péjoratif, qu’il sert à diaboliser l’intéressé, à le gratifier du rôle de fasciste autorisé.

Un homme libre

Polémiste ou pas, reconnaissons que Zemmour reste un homme libre, ouvert aux arguments de ses adversaires, et il se sent libre de penser tel qu’il l’entend. Or, nous qui sommes viscéralement attachés à la liberté d’expression, on ne peut renoncer à en faire usage, au moins pour réfléchir ensemble en-dehors des sentiers rebattus par la doxa et la police de la pensée correcte, ne serait-ce que pour en tirer une analyse qui n’aura rien à voir avec la préservation de la bien-pensance. Nous devrions déjà féliciter Zemmour pour cela. Car je dirais que c’est une question de survie que de réfléchir à la réalité des manigances, des maquignonnages de l’idéologie dominante aujourd’hui, c’est une question de survie de l’unité nationale, et de l’éthique collective. Je résume donc les accusions dont on a affublé Zemmour durant la campagne des présidentielles : on l’a obstinément pourchassé pour sa prétendue misogyne. Afin de se remettre les choses en tête, rappelons-nous qu’il a publié un pamphlet Le premier sexe (Denoël, 2006), en réponse au Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, dans lequel il diagnostique un pays qui se féminise, précisément par ce qu’il appelle le comportement féminisé des hommes dans notre société actuelle, tirant de nombreux exemples, notamment de la télévision, dénonçant précisément tous les discours moralisateurs et « bien-pensants » de cette nouvelle société de la diversité heureuse, condamnant les actions d’hommes, dont elle dénonce aujourd’hui les comportements « virilistes ».

On est donc très loin de la misogynie supposée, voire dénoncée par un grand nombre de femmes qui ne l’ont tout simplement pas lu ! Et on voit, dit-il encore, que notre société se féminise, par cette volonté nouvelle de la transparence, qui est le propre de la figure de la mère, alors que la figure du père sera plus volontiers associée au secret, évacué à grand renfort de moraline postmoderne désormais. On l’accuse également d’être homophobe et transphobes. Pourtant, jamais Zemmour n’a fait de telles déclarations. Il dénonce en revanche, les associations et militants LGBT de répandre leur idéologie par tous les moyens et de même s’inviter dans les manuels scolaires et les écoles primaires pour convertir de jeunes enfants à l’idéologie transgenre. Mais là encore, notons que c’est une des conséquences de cette féminisation de la société, du moins telle qu’elle est décrite par Zemmour, puisqu’il dit, il suffit de le lire, que notre société est entrée, depuis 40 ans, en lutte contre les inégalités, considérées comme le nouveau mal moderne, et que, dans ce combat, les nouvelles valeurs portées dans les médias, et plus largement dans la société, sont féministes, LGBT, des militants qui trouvent d’ailleurs des causes communes et que l’on peut ranger sous la catégorie sociale des « Bobos », ce qui veut dire bourgeois bohème.

Dans cette nouvelle indifférenciation des genres, dans cette société qui nivelle tout le monde, au nom de la démocratie et de l’égalité, les femmes et les homosexuels sont montés au pinacle et le bon vieux macho diabolisé, cloué au piloris. Dénonçant le règne de la mixité, instauré très tôt dans la jeunesse des jeunes Français, Zemmour dit que c’est à l’école maternelle, que les enfants apprendront que l’amour se fonde sur la confusion entre le désir sexuel et l’amitié. Encore une forme de féminisation des rapports amoureux. Enfin, dans cette société se féminisant, les pères deviennent des papas poules, avant de tout quitter, lassés de ce nouveau statut, fondant ce phénomène, voire ce fléau, renforcé par les magazines féminins, des mères divorcées, et désormais seules à s’occuper des enfants. On peut alors parler d’une destruction en règle de la cellule familiale, afin de fragiliser tout le monde, hommes, femmes, enfants, la famille étant tout de même à elle seule, un foyer de contestation du pouvoir et de la société de consommation. Ce phénomène est aussi renforcé par la subversion de la sexualité, dans cette nouvelle génération, qui voit d’un mauvais œil l’hétérosexualité, et qui revendique sa non-binarité, sa dysphorie de genre, etc.

Quant à la xénophobie et l’islamophobie dont on l’accuse Zemmour, outre le « grand remplacement » qu’il dénonce, terme emprunté à l’écrivain Renaud Camus, et contesté par la philosophe Chantal Delsol, je convie toute personne de bonne volonté de trouver des propos directement racistes dans les déclarations de Zemmour. Mais revenons d’abord sur le terme de « grand remplacement », qui crée des remous dans la société française depuis des années. Son créateur, Renaud Camus affirme dans un livre, du même titre[8], qu’il n’est ni scientifique, ni conceptuel ; selon son auteur, qui n’est pas un penseur, pas plus un sociologue mais un écrivain, c’est la simple observation d’une sociologie qui change , et jamais on ne trouve dans sa bouche de complot mondial qui serait à l’origine, tel qu’on le croit dans les médias. Toujours pour son auteur, c’est un phénomène de masse tout simplement, et qui n’a rien à voir avec la race mais avec un remplacement d’une civilisation par une autre. Mais, outre cela, si Zemmour ce n’est simplement parce qu’il reprend ce terme stricto sensu, sans en changer le sens ; il est considéré comme un raciste, pour d’autres propos, et pour les comprendre il faut une fois encore, se reporter à son pamphlet sur la féminisation de la société. Dans ce texte, on voit qu’il entrevoit l’immigration, comme ce qui mettra en échec cette Europe féminisée, puisque dans ce phénomène de « grand remplacement » la figure du « jeune Arabe » (les mots sont de Zemmour) est ce que l’on peut appeler la virilité parfaite. Cette virilité que combattent les néo-féministes, est qui est bannie de notre civilisation, mais tout autant désirée, pour des raisons qui sont les mêmes, puisque les enfants français jalousent et envient cette virilité et liberté chez le jeune maghrébin ou le « Black », dit encore Zemmour, – d’ailleurs je le cite : « Nos enfants si bien élevés ne s’avouent pas qu’ils aimeraient les imiter. Un tout petit peu. Une fois seulement. ».

Comme je ne voulais pas que cela doit trop long, il m’a fallu abréger, reporter ici seule l’essentiel de ses idées. On pourra me reprocher de résumer, mais pas de transiger avec la vérité des propos. Toute personne de bonne volonté pourra alors constater qu’il n’y a pas une once de xénophobie, d’islamophobie ou même de misogynie dans ces lignes mais une observation du monde, pris sous un certain angle. On ne peut pas être d’accord, on peut bien entendu contester cette observation, mais de là à la diaboliser, la fasciser, il y a un pas que de gens honnêtes redouteraient de franchir.

Bataille idéologique moderne

La question est donc, Zemmour est-il d’extrême droite ? La réponse à cette question, on peut la trouver dans un affrontement entre Zemmour et Attali, sur le plateau de Ce soir ou jamais. Alors qu’Attali récite son petit chapelet des bonnes intentions morales, contre l’idéologie de la peur, de la pureté ethnique ou la purification idéologique, je le cite. L’ancien conseiller de François Mitterrand, et prêtre médiatique, prétend représenter une autre idéologie, celle qui porte l’avenir et qui est extrêmement optimiste ; c’est précisément, dit-il, « l’idéologie du respect ». Dans cette acceptation du changement, du nouveau, rajoute-t-il encore, « on est inévitablement conduit à la bienveillance » dans une sorte de « devenir soi, qui n’est pas un rester soi, surtout pas, car ce devenir soi n’est pas simplement une nostalgie du passé, un retour sur les frontières, la fermeture d’un club où l’on a été très content d’être admis mais où l’on ne veut plus que personne ne rentre après soi […] c’est ça qui conduit à la mort d’une nation. » Fin de citation. Alors, évidemment, tout le monde comprend, qu’outre le fait qu’il se paie de mots, Attali considère surtout qu’une nation n’est forte qu’à condition qu’elle devienne autre qu’elle-même, en se métissant par exemple. Or, à cette apologie du métissage et du progressisme de la nation, par sa transformation à marche forcée, Zemmour préfère une idéologie, celle du pragmatisme, du réalisme, considérant que l’Histoire, comme le disait Raymond Aron, est tragique. Celle d’une nation qui combat pour rester ce qu’elle est, et qui ne se laisse pas transformer par des magiciens d’Oz, et des marchands de sommeil.

Dans cette bataille idéologique moderne, celle de la bienveillance échevelée et sans limite d’Attali, contre une pensée moins hors-sol, précisément celle d’une nation millénaire, qui meurt de ses outrances progressistes, du déclin de son école, de sa culture, de la fin de son hégémonie dans le monde, Zemmour s’inscrit dans une idéologie qui ne s’enracine pas dans le racisme ou la xénophobie, mais l’assimilation et la limitation raisonnée des flux migratoires ; son but n’est pas une forme de bienveillance aux mains propres, qui n’a d’ailleurs pas de mains, mais la transmission de l’héritage que l’on a reçu, sans quoi, dit-il, il y aura effondrement du pays à terme. Ce que l’on refuse de comprendre, c’est que la bataille idéologique moderne, celle des enracinés contre les mobiles, celle des conservateurs contre les incendiaires de l’héritage des ancêtres, celle des souverainistes contre les mondialistes, celles des protectionnistes contre les libre-échangistes, on trouve l’idéologie d’Attali, qui voit dans cet héritage pouvant venir d’ailleurs, ce qui fonde la richesse d’une nation sur un mélange, et celle de Zemmour qui voit dans cette idéologie une inversion des valeurs, un mensonge des mondialistes qui veulent transformer le pays en un vaste marché, et, ceux qui y verront de la xénophobie devront certainement consulter un ORL, car ils ont de bien mauvaises oreilles. En réalité, face au discours indifférencié, qui ne prend en compte que les individus, Zemmour revient à la notion de peuple, qui est cet « ensemble des personnes soumises aux mêmes lois et qui forment une nation » (Le Robert).

Consentement des masses

Mais le problème est sûrement plus compliqué que cela. Dans ce monde de l’inversion des valeurs, où « les fameuses valeurs de la République qui ne sont en vérité que l’habillage de l’idéologie dominante, qui a justement déconstruit, avant de les détruire, les principes patriotiques et patriarcaux ainsi que les traditions séculaires, les venus du fond des âges et de la religion catholique, sur lesquels la République de 1914 a bâti sa victoire », écrit dans son dernier ouvrage, un Éric Zemmour particulièrement inspiré, où la mondialisation des échanges et la digitalisation font partie des éléments de transformation de la société et du monde, où l’on fragilise les individus, les familles, les enfants, où l’on transforme le sens des mots, où l’on réduit leur sens, et les dénature afin qu’ils ne puissent plus véhiculer le monde ancien, pour moi, la grande bataille idéologique aujourd’hui, c’est celle du langage. Et c’est précisément plus qu’une bataille, mais un défi que Zemmour a cherché à relever en redonnant leur vrai sens aux mots, aux choses, en cherchant à regarder le réel en face.

Il ne faudrait peut-être pas oublier que l’écrivain anglais George Orwell aura proposé dans quelques articles écrits à la veille de sa mort, un examen critique des dimensions ou visées totalitaires en jeu au sein même des démocraties libérales. Or, à sa lecture, on voit que le consentement des masses s’obtient sans violence, sans l’utilisation de la force armée, mais par la contrainte des esprits, en utilisant et détournant le sens véritable des mots. Orwell nous dit ainsi que, cette transformation du langage vient des élites médiatiques et politiques, universitaires aussi, en bâtissant une nouvelle langue sur les ruines de l’ancienne, la langue ordinaire. Pour Orwell, les mots dictent la pensée. Le novlangue chez Orwell, tout comme l’écriture inclusive chez nous aujourd’hui, ou cette fâcheuse manie de dire « celles et ceux », alors même que le pronom démonstratif désigne les personnes dont il est question dans la conversation et qu’il est donc un pronom neutre, ce qui veut dire insignifiant, quelconque, qui ne prend pas parti, ni ne se fait remarquer, qu’il n’est ni masculin ni féminin, on constate alors la consubstantialité du novlangue avec l’idéologie qu’il sous-tend. C’est donc dans cette bataille rangée que s’inscrit le combat politique de Zemmour, contre la destruction ou la subversion du langage, travail de dénaturation qui participe à l’affirmation d’une cohérence nouvelle, en rupture avec l’ordre ancien. Il s’agit donc, pour l’homme politique conservateur, de mettre à mal tous ces nouveaux prêcheurs, comme Attali par exemple, c’est prédicateurs qui veulent parler d’une seule voix, et utiliser le langage comme vecteur d’un imaginaire collectif.

Monde inversé

Dire de Zemmour qu’il est d’extrême droite c’est précisément renverser les mots, c’est inventer un nouveau vocable. Ce vocable a pourtant été imposé dans l’espace public, et, pour ceux qui affirment le contraire, pour ceux qui se refusent à l’utiliser, on les accusera de complicité avec le fascisme. Il n’y a désormais qu’un seul réel, celui qu’on nous impose, Et aucune interprétation n’est possible. C’est pourquoi récuser que 2 + 2 font 4 ne suffit pas. Il faut maintenant extirper le processus mental qui conduit à cette conclusion. En langage orwellien cela s’appelle la « double-pensée ».

Dans ce monde inversé, comme chez Orwell, le sens du mot « égalité » est supprimé, remplacé par la pensée égalitariste qui ramène toutes les têtes sur le même plan, sans différenciation, celui de « liberté » est réduit à son usage courant, et signifie ne plus avoir le droit ni de parler ni de penser en-dehors de la sphère du politiquement correct, « mauvais » est remplacé par « bon », et, est bon ce qui jusqu’ici semblait mauvais, par exemple subvertir l’ordre de la nature, en imposant des codes flous, comme « parent 1 » et « parent 2 », criminalisant les mots « père » et « mère », niant la biologie et supprimant le vocable « femme » pour le remplacer par « personne qui menstrue » ; on établit que le sexe biologique n’est qu’une construction sociale, que le patriarcat est raciste et misogyne. Dans le langage médiatique, un « couteau » signifie autant l’action de couper que l’objet utilisé ; on le voit lors d’attaques au couteau, où c’est le couteau qui tue et non plus une personne qui s’est servie de ce couteau. Etc.

Le projet politique de Zemmour est donc un projet révolutionnaire, celui de revenir à une nation enracinée, des individus rassemblées sous une même identité, et dont le langage exprime un sens en adéquation avec le réel qu’ils voient, à l’inverse de cet « homme nouveau », hors-sol, sans attaches, mobile, hyper-connecté, écoresponsable, tolérant, relativiste et guidé perpétuellement par l’étalon-monétaire de ses choix individuels. Zemmour n’a pas été entendu jusqu’ici, ou si peu. Rappelons tout de même qu’il a obtenu 7% des suffrages exprimés. Mais il était trop facile pour une presse aux abois, une gauche craignant pour son magistère politique et moral, de créer de la confusion, et de le ramener à la « fachosphère », de l’extrême-droitiser, en érigeant un « cordon sanitaire » et moral, qui n’aura trompé personne, puisqu’aux législatives, où le Rassemblement National, victime des mêmes procédés, aura tout de même gagné 89 sièges au Palais Bourbon.

Conclusion provisoire : le monde d’Orwell n’est peut-être pas tout à fait installé. Il reste une marge de manœuvre pour les hommes de bonne volonté.

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres, La Part de l’ombre, Chroniques littéraires et philosophiques, Éditions Marie Delarbre, Les Âmes sentinelles, Les Éditions du littéraire.


[1] Il a été condamné 3 fois par les tribunaux.

[2] Voir à ce propos, Carole Talon-Hugon, L’art sous contrôle. Nouvel agenda sociétal et censures militantes, Paris, PUF, 2019.

[3] Voir à ce propos, La Croix, du 29 février 2020 : « On ne peut plus rien dire ! Vraiment ? »

[4] Source : Le Figaro, du 29 mars 2017 : « Pour l’ex-Sex Pistols Johnny Rotten, Trump et le Brexit sont des maux nécessaires »

[5] René Girard, Quand ces choses commenceront. Entretien avec Michel Tréguer, Paris, Arléa, 1994.

[6] Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Éditions du Seuil, 1990 rééd. Seuil, 2014, coll. « Points Histoire ».

[7] À ce propos, il faut simplement lire Zemmour contre l’histoire, Paris « Tracts », Gallimard, 2022, où l’on s’y congratule d’être historien ou historienne, où l’on prétend qu’il faut « répondre à Éric Zemmour sur le terrain de l’histoire » que c’est lui faire « trop d’honneur que de discuter ses falsifications et manipulations politiques du passé », que l’on aurait accepté les constats en temps normal, mais là, non, car l’on fait face à un « torrent de haine et de violence –verbale ou programmée », qu’il faut donc prendre la parole, parce que cela « apparaît comme une nécessité pour qui fait de l’histoire son métier ». Bref, le ton discoureur, doctoral, emphatique, emprunté, pédant en dit assez long sur le « Tract », qui se révèle en lui-même, suffisamment léger et approximatif, pour nous faire comprendre que, là encore, le pétainisme supposé de l’intéressé est surtout un argument politique pour le discréditer et le fasciser, et ainsi le mettre hors-course à l’élection présidentielle. On ne se bagarre donc pas sur le terrain de la vérité scientifique mais sur celui de l’idéologie.

[8] Renaud Camus, Le Grand Remplacement, 1re édition, Neuilly-sur-Seine, David Reinharc, 2011.

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