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René Léonian, un pasteur en Arménie et en Russie

Depuis plus de 30 ans, le pasteur René Léonian parcourt l’Arménie et la Russie. Le 24 avril dernier, pour le 109è anniversaire du génocide arménien, il se trouvait en Russie. Interview à quelques jours de la remise de sa médaille de la Légion d’Honneur par le Premier ministre Gabriel Attal.

Copyright des photos A. Bordier et R. Léonian

Vous êtes depuis quelques jours en Russie, pour commémorer le génocide des Arméniens perpétré par le gouvernement des Jeunes Turcs en 1915. Racontez-nous ce qui vous lie à la Russie où vivent plus de 2 millions d’Arméniens.

Pasteur René Léonian : Oui, je suis en Russie depuis plusieurs jours. La communauté arménienne y est très importante. Cette fois-ci, ma visite pastorale m’a conduit dans plusieurs villes où les Arméniens sont très nombreux : à Sotchi, Krasnodar, Armavir, Saint-Pétersbourg et, bien-entendu, Moscou. J’ai toujours été fasciné par ce pays. Mon premier voyage à Moscou et à Saint-Pétersbourg remonte à 1981, à l’époque soviétique. Pendant plusieurs années, j’ai, également, accompagné des groupes de touristes en Arménie soviétique. Moscou était un passage obligé. J’ai visité un certain nombre de régions et j’espère découvrir la Russie plus à l’est, en allant prochainement en Sibérie.

J’imagine que vous ne faites pas que du tourisme, n’est-ce pas ?

Évidemment, non. L’important est de rencontrer les gens et d’avoir un partage ouvert et sincère. Je suis un pasteur, ne l’oubliez pas. On aborde à la fois les questions de société et les besoins spirituels. L’essentiel réside dans l’écoute réciproque. Le 24 avril, j’ai participé aux commémorations du génocide des Arméniens. Le matin, un recueillement nous a réunis dans la magnifique Église apostolique arménienne de Moscou. J’ai participé au dépôt de fleurs au monument du génocide. L’après-midi, une rencontre, organisée par l’association des Arméniens de Russie et la Municipalité de Moscou, a eu lieu dans la salle des congrès de l’hôtel Président. Plusieurs intervenants arméniens et russes ont rappelé les événements de 1915, tout en faisant un parallèle avec la situation actuelle de l’Arménie dans le Caucase.

Avant de parler davantage de ce que vous faites en Arménie et en Russie, présentez-vous. Qui êtes-vous ?

Je suis né à Marseille en 1952. Je suis marié, j’ai deux enfants et six petits-enfants. Mes grands-parents sont des rescapés du génocide. Cela fait, déjà, 100 ans qu’ils ont été accueillis en France. Toute leur vie, ils ont eu une reconnaissance infinie envers la France qui les a accueillis. Pour ma part, j’ai obtenu différents diplômes universitaires à Lyon et à Paris. Je suis pasteur de l’Église évangélique arménienne. J’ai exercé, essentiellement, en France et en Arménie, mais, également, au Canada, en Uruguay et en Grèce. Actuellement, je suis président de l’Union des Églises Évangéliques Arméniennes d’Eurasie et Titulaire de la Chaire d’arménologie de l’Université catholique de Lyon.

Cela fait, donc, 100 ans que votre famille est arrivée en France. Cela vous évoque quoi ? Etes-vous 100% Français et 100% Arménien, comme feu Charles Aznavour ?

(Sourires). En effet, il me semble que la formule de Charles Aznavour est très pertinente. Le vrai choix est dans la complémentarité. Il suffit d’assumer pleinement et sans complexe sa double culture. C’est une richesse. Rappelons que les Arméniens de France sont souvent cités comme des exemples d’intégration réussie.

Entre les années 1990 et les années 2000, vous avez vécu en Arménie une quinzaine d’années. A ce moment-là, la vie était-elle plus difficile en Arménie ?

En effet, avec mon épouse Sylvie, nous avons vécu à Erevan de 1994 à 2011. Ma mission principale était d’aider l’Eglise évangélique arménienne à se réorganiser après 70 ans de privation de ses libertés religieuses. En Arménie et en Artsakh (NDLR : le Haut-Karabakh), j’ai, également, dirigé les programmes de deux organisations humanitaires de la diaspora, Espoir pour l’Arménie de France et l’AMAA (Association Missionnaire Arménienne d’’Amérique) des USA.

Et vous faisiez quoi, exactement ?

Au début, l’essentiel de nos activités était orienté vers les familles les plus vulnérables. En effet, les conséquences du tremblement de terre du 7 décembre 1988 (NDLR : qui a frappé le nord du pays, dans la région de Gyumri et de Spitak) et ceux de la première guerre du Haut-Karabakh de 1991-1994, nous ont conduits à mettre en place des programmes pour les enfants (sous la forme de parrainages), pour les personnes âgées, les malades et les blessés. Nous avons ouvert plusieurs centres médicaux.

Par la suite, nous avons lancé des programmes éducatifs, culturels et artistiques, des centres de vacances et des centres aérés. Des programmes de développement ont pu, très concrètement, fournir du travail à la population désœuvrée. Dès 1995, nous avons, également, installé nos bureaux et nos programmes dans plusieurs villes du Haut-Karabakh. L’Arménie et le Haut-Karabakh étaient redevenus souverains.

Et votre épouse était à vos côtés. Elle travaillait ?

Oui, mon épouse s’occupait d’une pharmacie humanitaire. Elle donnait, aussi, des cours de français dans une de nos écoles à Erevan. Elle a joué un rôle important de proximité avec les personnes en difficulté. La vie n’était pas simple. Il y avait des coupures d’électricité, on avait du mal à se chauffer l’hiver. L’hiver, était terrible avec des températures le plus souvent négatives. Il n’y avait pratiquement pas de restaurant. On manquait de tout, mais nous étions tellement pris par ce que nous faisions, que nous ne prêtions pas attention aux difficultés environnantes. Le plus important était de se rendre utile. Nous étions, profondément, touchés par les relations humaines authentiques et sincères. Ces années étaient certes très dures matériellement, mais elles ont été parmi les plus importantes de notre vie.

Revenons à ce que vous faites en Russie. Quelle est votre mission, exactement, en tant que Pasteur venu de France ? Vous êtes une sorte d’ambassadeur, non ?

La Russie fait partie de nos programmes depuis 1995. À cette date, nous avons créé l’Union des Églises évangéliques arméniennes d’Eurasie. Le but étant d’aller à la rencontre des Arméniens vivant dans les républiques de l’ex-URSS. Il y a beaucoup à faire. Nous étions accueillis très chaleureusement partout. Surtout aujourd’hui, compte-tenu de la situation actuelle que vous connaissez. Je veux parler de la guerre. Les gens ont peur vous savez. Qu’ils soient Russes, Arméniens ou Ukrainiens, ils ont le droit de recevoir des visites chaleureuses et courtoises. Le monde a besoin d’humanité. Il est en train de chuter gravement…

Un ambassadeur ?

Je ne sais pas si je suis une sorte d’ambassadeur, mais ce qui est manifeste, c’est que des ponts sont établis. Mon rôle est d’encourager spirituellement et humainement les membres de nos églises et d’entretenir des relations avec toutes les composantes des communautés arméniennes.

Evoquons, maintenant, les rapports plus que conflictuels entre l’Arménie, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Vous avez dit, je crois, que le génocide de 1915 n’était pas terminé. Cela veut dire quoi au juste ? Vous faites référence, il me semble, à la guerre des 44 jours de 2020, au nettoyage ethnique de septembre 2023 et aux multiples bombardements et incursions azéris dans le territoire arménien. Vous parlez même d’un génocide sans fin. Qu’en est-il exactement ?

Malheureusement, le génocide des Arméniens n’est pas terminé. Ce que nos grands-parents ont vécu en 1915 se répète aujourd’hui devant nos yeux. Depuis 2020, les Arméniens du monde entier se réveillent chaque matin en se demandant quelle nouvelle catastrophe va s’abattre sur l’Arménie et sur l’Artsakh. On ne peut pas se résigner à « encaisser » chaque jour de nouvelles pertes humaines et des pertes territoriales. Oui, le tandem turco-azéri a planifié la disparition totale de l’Arménie et de sa population en rayant complètement son patrimoine culturel et cultuel. Il est temps que le monde qui se dit civilisé se réveille.

Dans quelques jours, le 13 mai, le Premier ministre Gabriel Attal va vous faire chevalier de la Légion d’honneur. J’imagine que c’est un honneur personnel, qui couronne toutes vos années dédiées à l’Arménie. Mais, n’est-ce pas, finalement, un hommage rendu aux Arméniens du monde entier ?

Tout d’abord, je remercie le Président de la République française, Emmanuel Macron, de m’avoir nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur. C’est le Premier ministre qui présidera la cérémonie de remise de cette médaille et je lui suis très reconnaissant. Pour être franc avec vous, qui ne serait pas honoré d’une telle attention de la part de l’État français ? Au-delà de ma personne, ce sont toutes les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie qui sont, ainsi, honorées. Et, bien sûr, toutes les organisations et associations avec lesquelles j’ai travaillées. Cette médaille est, certainement, en lien avec ma mission pastorale au service de l’être humain et avec mes engagements universitaires. L’Arménie et la cause arménienne sont, aussi, honorées. J’ai une pensée toute particulière pour nos parents et grands-parents qui auraient été si fiers d’être présents à cette cérémonie.

Concluons par vos raisons d’espérer en une paix durable dans cette région du Caucase, au moment où le monde reste timoré et focalisé sur l’Ukraine et Gaza, à juste titre. Certes, la France commence à vouloir aider l’Arménie et à assurer sa sécurité en lui livrant, notamment, des armes de défense. Mais est-ce suffisant ? 

Humainement parlant, je n’ai pas beaucoup d’espoir. Sauf si on arrive à faire infléchir la position des instances internationales en faveur de l’Arménie, sans oublier le devenir des déplacés de force des Arméniens de l’Artsakh. Pour cela, l’Arménie et la diaspora arménienne doivent coordonner leurs actions et convaincre les grands de ce monde qu’il y a d’un côté un état démocratique et de l’autre un état totalitaire, fasciste.

Dans ce contexte, la France a fait son choix, mais elle doit aller encore plus loin et surtout, elle doit convaincre ses partenaires.

Finalement, je crois et j’espère que l’Arménie vivra des jours meilleurs, c’est pour moi un sujet de prières et d’actions quotidiennes.

Interview réalisée par Antoine Bordier


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