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Tony Fata, le guerrier-aveugle du Liban

L’homme passerait presqu’inaperçu. Il a quelque chose en moins et en plus que la plupart du commun des mortels. Véritable patriote, pendant les guerres du Liban, il a été blessé par une bombe. Devenu aveugle, il a laissé l’art de la guerre derrière-lui. Entrepreneur, après les Etats-Unis, il est rentré au pays, définitivement. Rencontre inédite.

Entreprendre - Tony Fata, le guerrier-aveugle du Liban

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Il connaît son bureau par cœur, dans les moindres recoins. Il n’utilise pas de canne pour se déplacer. Bien entendu, ayant été plongé dans la nuit, il ne peut plus conduire tout seul. Ses amis et son frère s’improvisent alors en chauffeur. Depuis son retour au Liban, il a choisi de s’installer à 40 mn au nord-est de Beyrouth, dans ses montagnes de Beit Chebab. Il faut le voir son village, son havre de paix familial, entouré de la nature du Levant. Il faut le voir pour comprendre pourquoi il s’est battu pendant une dizaine d’années pour défendre son pays contre les Palestiniens et les Syriens. Son village est tout près du fief des Gemayel, de Bikfaya. Il est un village en pierre de taille. Un village de montagnards où coule l’eau, le lait et le miel. Les célèbres cèdres sont plus loin. Son village est entouré de montagnes et s’ouvre sur la mer, qui est là, fidèle, en contre-bas. La visite de sa petite maison familiale, qui appartenait à son grand-père, vous entraîne dans les histoires séculaires qui ont eu pour seul horizon, côté ouest, la Méditerranée. Elle est presque vertigineuse, cette vue et cette histoire, qui plonge ses racines dans le berceau de l’humanité. A plus de 700 mètres d’altitude, le village domine toute la vallée. C’est le royaume des Fata. Tony était guerrier, un guerrier-guetteur. Il est devenu entrepreneur.

« Je suis né à Tripoli en 1957, mais, ma famille est originaire de ce village. J’ai 5 frères et 2 sœurs. J’ai perdu un frère à la guerre. Il s’appelle Gabriel. Mon père, John, est mort il y a trois ans. Et, ma mère, Hasna, est, toujours, avec nous. Depuis, les guerres et les crises beaucoup de cousins sont partis du Liban. »

En 1975, alors qu’il poursuit des études universitaires en génie civil à Beyrouth, la guerre éclate. Tony s’engage, comme la plupart de ses camarades-compatriotes. Il prend les armes. « Mon engagement était une évidence », explique-t-il en répondant à son téléphone qui n’arrête pas de sonner. Tony s’il est un guerrier, un héros pour certains, est, avant tout, un amoureux de son pays, de sa famille et de ses amis.

A 14 ans, il s’engage !

Pour bien comprendre son engagement, il faut reculer un peu dans le temps. Depuis la guerre des Six Jours, de 1967, menée par Israël contre l’Egypte, la Jordanie et la Syrie ; et la guerre en Jordanie où les Palestiniens ont essayé de renverser le pouvoir royal (en 1970 et 1971), le Liban a accueilli des centaines de milliers de Palestiniens. Pour ces derniers, l’objectif est simple : faire du Liban leur base-arrière contre Israël. Les Libanais vont vite déchanter. Car, plus qu’une base arrière, les Palestiniens veulent renverser le régime et créer leur Etat. Pour y parvenir, ils vont faire la guerre aux Libanais.

« Je me souviens, déjà, en 1969, ils ont bombardé l’aéroport de Beyrouth. Je me suis, alors, engagé, comme beaucoup de mes concitoyens chrétiens au Kataëb, le parti fondé par Pierre Gemayel. » Tony a 14 ans, il a un sens aiguisé de l’engagement. Il s’engage idéologiquement dans le parti Kataëb fondé par Pierre Gemayel. Chrétien maronite, le parti correspond à ses aspirations. C’est le parti le plus populaire de l’époque.

A la différence de certains de ses camarades, comme Elie, Georges ou Fouad Abou Nader (lire notre article du 8 février : Au Liban, le combat d’un Chrétien d’Orient), Tony parle de son engagement à ses parents. Son père l’encourage, car il a pleinement confiance dans ce parti, qui est né avant l’indépendance du Liban (1943) et qui a été fondé par Pierre Gemayel en 1936 (lire notre article du 11 février : Youmna Gemayel, une femme d’exception au coeur du Liban).

Tony évoque, ensuite, la figure du général Gouraud et le mandat français qui ont permis la défense des chrétiens du Levant et la naissance du Grand Liban.

L’empire colonial et Henri Gouraud

D’indépendance en indépendance, la plupart des pays colonisés par la France au 19è siècle et au début du 20è siècle ont gardé cet amour de la France, cet esprit français, cette éducation française qui reste, encore aujourd’hui, une référence. Tout le développement économique et industriel de ce pays a été instauré et soutenu par la France. La France au Liban, avec le Haut-Commissaire au Levant Henri Gouraud (il faut y ajouter la Syrie) va renforcer ses relations auprès des communautés maronites. Cette proximité avec les chrétiens du Liban rappelle la vieille tradition française, née au moment des Croisades, et voulue par Saint Louis : assurer la protection des chrétiens d’Orient, des Maronites en l’occurrence. A Tel point qu’il crée, le 1er septembre 1920, l’Etat du Grand Liban (qui prendra le nom de Liban en 1943). Il s’attaque, également, à l’influence arabe de Damas, à celle de l’Angleterre, et favorise, ainsi, la Francophonie.

De nos jours, son nom plane toujours dans les rues, dans les villes et les villages où se trouvent les fiefs des chrétiens. Et, plus précisément, il a donné son nom à une rue de Beyrouth, dans le quartier de Gemmayzeh.

Le parti Kataëb dans lequel Tony s’engage revendique cette histoire, qui a débouché sur la souveraineté du Liban et sur ses 33 années de paix, plus ou moins ternies par les convoitises extérieures.

Le jeune adolescent est devenu un guerrier

Patriote dans l’âme, Tony Fata va devenir un guerrier sur le terrain. Il apprend vite. « Je ne pensais pas que la guerre allait venir. Nous étions des enfants. Nous ne pensions pas à la guerre. Nous nous entraînions au cas-où. Notre armée légale et notre souveraineté étaient bien présentes. Mais, elles se sont révélées fragiles, impuissantes. Comme si certains pays arabes avaient voulu nous affaiblir, jusqu’au point de non-retour. Jusqu’à notre chute et à notre disparition finale. Tous les après-midis, après l’école (NDLR : qui se termine à 15h30), je me rendais au parti, dans le quartier Ain El Remmaneh. »

Tony ne le sait pas encore, mais ce quartier chrétien de l’est de Beyrouth va devenir le point zéro d’où démarrera la première guerre du Liban (1975-1982). La seconde, fratricide, s’étalera entre 1982 et 1990.

Déjà, en 1973, il y a une première guerre entre l’armée libanaise et les camps palestiniens. « Nous étions chargés de défendre leurs arrières », se souvient-il. En 1974, les jeunes, comme Tony, sont près de 15 000 à s’engager.

La guerre devient inévitable le 13 avril 1975. Ce jour-là, un bus palestinien, passant par Ain Al-Remmaneh et se dirigeant vers le camp palestinien de Tal Al-Zaatar, est sous le feu des miliciens de Kataëb. Ces-derniers pensent à une nouvelle attaque, alors qu’ils ont subi le matin même un assaut meurtrier lors de l’inauguration d’une église à Ain El-Remmaneh. La maison de Tony est juste derrière cette église. Il s’en souvient comme s’il revivait la scène. L’adolescent est aux avant-postes. Vite, il prend les armes et se rend à l’église en courant. Il arrive trop tard. Les Palestiniens voulaient assassiner Pierre Gemayel. Ils l’ont loupé. Ce jour-là, Tony fête ses 18 ans.

Le guerrier est devenu aveugle

« Nous avions décidé de donner notre vie pour sauver le Liban », s’exprime-t-il dans un ton presque solennel. Beaucoup de ses camarades sont morts ; à peu près la moitié. Une jeunesse fauchée sur le chemin abrupte de la liberté. Un chemin où les vents contraires soufflent de plus en plus fort, pour déchirer le drapeau libanais et le remplacer par un drapeau palestinien. Et, plus tard par un drapeau syrien.

Tony qui est de toutes les batailles, parce que c’est un défenseur d’élite, voit sa vie basculer le 7 octobre 1976. Ce jour-là, la guerre contre les Palestiniens fait rage dans le sud-est de Beyrouth, à Hadath. Le jeune guerrier est aux avant-postes. Ce matin-là, une bombe explose devant lui et des éclats l’atteignent en pleine tête. Ses yeux sont touchés. Blessé, il devient aveugle. Sa vie ne sera plus la même. Elle ne s’éteint pas non plus totalement, mais elle vient de basculer dans l’ombre.

Plus tard, lors de la seconde guerre (celle fratricide de 1982-1990), il sera même torturé au niveau des yeux. La guerre entre chrétiens, entre frères d’une même foi, est terrible. Elle fait commettre des actes les plus abominables, les plus barbares, les plus odieux qui soient.

Tony Fata, qui avait des faux-airs de Tony Curtis, entre dans la nuit. Pour Georges, l’un de ses proches, qui a combattu avec lui : « Il sera, toujours, notre héros ! ».

La rage de vivre

« Oui, ma vie a changé radicalement. Je n’étais plus le même. Mais, j’avais en moi l’espérance, la force, la vie. » Tony se met en retrait.

Il veut continuer ses études en ingénierie civile. « J’étais alors en deuxième année de mon école. J’ai arrêté un an, pour récupérer. Puis, j’ai repris mes études… » Avec la force de la vie qu’il a gagnée, le même jour où il a perdu la vue, il va soulever de nombreuses montagnes. En 1980, il sort diplômé de la faculté des ingénieurs de l’Université Saint-Joseph.

Sans sa famille, sans ses amis, sans l’appui du Kataëb, il aurait eu plus de mal. Il doit apprendre à apprendre. Développer ses autres sens. Il doit apprendre le braille. Il doit développer sa mémoire.

Le braille, cet alphabet universel qui fête cette année ses 199 ans ! Combien de personnes aveugles doivent à Louis Braille cette survivance qui passe par son alphabet en points en relief ? Tony à la même rage de vivre que Louis, devenu aveugle.

Une nouvelle vie en Californie

En 1982, il obtient même un DEA. Il a réussi sa vie d’étudiant, malgré son handicap. Et, continue son parcours au sein du Kataëb, puis, des Forces Libanaises (FL). Comme consultant, il travaille en étroite collaboration avec Fouad Abou Nader, le Haut Commandant des FL. En 1980, Tony lance son entreprise, Fata Construction. « C’est paradoxal, mais le business était meilleur que maintenant. J’avais des chantiers partout au Liban, sauf dans les lieux où la guerre faisait rage. »

Tony parle de l’année 1985 et de la révolution interne au sein du Kataëb et des Forces Libanaises, menée par Elie Hobeika et par Samir Geagea. Les dirigeants du parti le rappellent et lui demandent de diriger les milices étudiantes. Il est resté incontournable.  

Il évoque, aussi, sa famille : « Je me suis marié en 1981, et j’ai eu 4 enfants, 3 filles et 1 garçon. » En 1986, un nouveau malheur frappe à sa porte : il est kidnappé et sa vie est menacée par une partie des Forces Libanaises. Il décide, alors, de mettre sa famille et sa propre vie en sécurité définitive. Il part, direction la Californie. « J’arrive en Californie, le 8 octobre 1986. Je vais rester aux Etats-Unis jusqu’en 2016. » 30 ans au pays du burger et des étoiles entrepreneuriales.

Il réussit sa vie d’entrepreneur

Tony liquide ses affaires au Liban, et lance Fata Construction en Californie, en 1989, après avoir obtenu son diplôme américain en ingénierie. « Nous étions trois au départ. Nous sommes montés jusqu’à 25 salariés. Nous avions beaucoup de projets de construction : des écoles, des immeubles, des maisons, etc. »

La vie est dure pour toute la famille, qui doit redémarrer de zéro. Mais les Fata sont en sécurité. Les guerres du Liban sont derrière eux. Les Accords de Taëf en ont été la conclusion, avec le coup d’envoi lancé aux Syriens pour occuper le pays. Avec leurs 150 000 morts, ces guerres ont transformé Beyrouth en ville mortifère. Le Liban n’est plus l’ombre que lui-même. Les chrétiens ont payé le prix le plus cher. Le président Michel Aoun a dû se réfugier en France en 1991. Les Etats-Unis et ses alliés ont accepté de livrer le Liban à la Syrie d’Hafez el-Assad.

En 2019, il rentre, définitivement, au Liban. Son père meurt en 2021. Il vit, aujourd’hui, avec sa mère et l’un de ses frères. Ses enfants sont éparpillés dans le monde entier. Parce qu’il a l’entrepreneuriat chevillé au corps, il lance des affaires dans l’immobilier.

Le Liban de demain ?

Aujourd’hui, Tony qui approche des 70 ans, a vécu, depuis son retour au Liban, la révolution de 2019, les explosions du port en 2020, et les crises bancaires, financières, économiques et sociales qui ont suivi. Il a retrouvé la paix dans un pays rongé par les crises, la dernière en date étant la crise institutionnelle, puisque la présidence de la République est vacante depuis le 1er novembre 2022.

Le 7 octobre, il est l’un des premiers à suivre les évènements de Gaza. Il ne souhaite pas que le Liban entre en guerre. Il ne peut que constater les échanges de tirs entre le Hezbollah et Israël. C’est certain, il ne participera pas à cette nouvelle guerre. Mais il est, toujours, prêt à défendre sa famille, sa patrie, sa vie.

Quant au Liban de demain, Tony Fata compte sur « la jeunesse et la nouvelle génération pour construire et restaurer notre liberté et notre souveraineté ! » Une jeunesse qui rêve de paix… durable.

Reportage réalisé par Antoine BORDIER


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1 commentaires sur « Tony Fata, le guerrier-aveugle du Liban »

  1. Le modèle typique du Libanais qui malgré tout continue à vivre dans sa fierté Tony est mon camarade d’université Comme tout Libanais Il a était un bon exemple pour tous ses camarades.
    Gand Respect pour votre enthousiasme cherTony

    Répondre

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