A première vue, le philosophe et l’entrepreneur font aussi bon ménage que l’eau et le feu. Le succès des conférences en management du philosophe Emmanuel Jaffelin nous prouve au contraire combien les dirigeants et managers auraient intérêt et sont désormais ouverts à mettre la gentillesse au cœur de l’entreprise. C’est bien plus efficace que le management par le stress prôné par certains.

Dans l’avant-propos de votre livre Eloge de la gentillesse en entreprise (First Editions), vous écrivez qu’il y aurait une bonne et une mauvaise économie, l’économique d’une part et la chrématistique d’autre part. Expliquez-nous.

Le propre de l’économique, c’est de créer de la richesse pour la répandre au plus grand nombre – la société -, alors que la chrématistique vise à produire de la richesse pour la stocker et n’enrichir qu’une minorité, les actionnaires.

Ici, la recherche de profit l’emporte sur le pouvoir de tisser du lien social. Le bénéfice a détrôné le développement, le financier a phagocyté l’entrepreneur.

On le voit notamment avec des multinationales américaines comme Calvin Klein ou Nike qui n’ont que très peu de salariés aux USA et délocalisent presque l’intégralité de leur production dans d’autres pays avec une main d’œuvre à très bas prix.

Les grandes entreprises de ce type optimisent ainsi leur rentabilité et font des salariés des variables d’ajustement des coûts de production. Ce n’est rien d’autre que de la spéculation.

Se développent ainsi des « entreprises virtuelles » qui bénéficient de ressources et de compétences qu’elles ne possèdent pas. On est bien loin de l’entreprise qui crée du lien social.

Nous ne sommes pas habitués à lier la gentillesse au monde de l’entreprise. Pourtant, vous êtes convaincu que c’est une voie pour l’homme et l’humanité toute entière de s’élever. Quels en sont les critères ?

Oui, parce que les entreprises qui entrent dans la spéculation ont une vision à court terme. Qu’elles ne se leurrent pas : leurs résultats ne dureront pas dans le temps. L’entreprise qui exploite les hommes se nuit d’abord à elle-même.

Je suis convaincu que seuls les business model qui donnent à la société survivront. C’est pourquoi, la gentillesse en entreprise est une voie pour s’élever. Premier critère de la gentillesse en entreprise : elle est un lieu qui doit produire de la richesse.

Deuxième critère : elle est une société qui crée une bonne atmosphère, avec un chef d’entreprise qui dépasse le paternalisme et dont la mission est de développer du lien social et des relations humaines.

Se crée alors un cercle doublement positif : d’une part pour le patron et les résultats de l’entreprise qui s’en trouveront améliorés et, d’autre part, pour les salariés qui travailleront alors dans une atmosphère positive (moins de gens malades et démotivés).

Le troisième critère est sociétal : lorsque l’entreprise crée un climat serein, ce climat se répand à l’extérieur, voire à la société toute entière. Il n’y a pas de séparation entre l’entreprise et la société. Un salarié qui se sent bien au bureau rentrera chez lui dans de bonnes dispositions : cela aura des répercussions sur sa vie sentimentale, familiale et sociale.

C’est cela que vous appelez une « gentrification de l’entreprise » ?

Oui et tous les entrepreneurs devraient travailler dans ce sens. J’entends par « gentrification » le pouvoir de nous anoblir par la gentillesse et d’ennoblir par celle-ci les relations humaines dans l’entreprise. Si les chefs d’entreprise ont des efforts à faire, c’est dans cette voie.

Car la finalité de cette gentrification, c’est à la fois de développer les résultats de l’entreprise mais aussi d’en faire un lieu de sociabilité. Les choses sont en train de bouger. Je crois que nous sommes en train de changer de monde.

Après avoir vu émerger les religions, puis les guerres, puis le politique, ce qui émerge aujourd’hui, ce qui domine, c’est l’économie. Si l’économie a compris que le politique était mort, du coup elle doit hériter de cette vocation politique en créant de la sociabilité dans l’entreprise, qui passe d’abord par une bonne atmosphère.

Aujourd’hui, c’est l’entreprise qui doit concourir à la vie harmonieuse de l’homme dans la cité. L’entreprise du troisième millénaire a deux casquettes : elle doit à la fois produire de la richesse et de la sociabilité.

Quelle est votre propre définition de la gentillesse ?

La gentillesse, c’est rendre service à quelqu’un qui vous le demande. C’est une haute forme d’intelligence. Le problème, c’est que l’homme est autocentré. Pourquoi l’empathie est-elle positive ? Parce que le « moi » n’existe pas : il est une fiction culturelle. Nous faisons partie d’un groupe. L’entreprise est une addition de non-moi bien plus qu’un facteur égotiste.

Souvenez-vous que « gentillesse » vient du mot latin « gentilis », le noble. Si, à l’origine, le gentil dans l’antiquité renvoie à une classe sociale – le bien-né – au XXIe siècle il exprime une force morale, psychologique et intellectuelle.

Le gentil postmoderne a compris qu’il était fort quand il donnait, alors que le méchant est faible lorsqu’il prend. L’homme est faible dans la prédation et fort dans la donation. De là vient la supériorité intellectuelle et morale du gentil sur le méchant !

Qu’est-ce qui la différencie de la bienveillance ?

Les deux notions font partie de l’empathie. Mais la bienveillance est verticale, hiérarchique, alors que la gentillesse marche dans tous les sens, du haut vers le bas, du bas vers le haut et en transversalité.

Un père est bienveillant avec ses enfants, non l’inverse (sauf quand il est très âgé et très handicapé). Un surveillant de prison peut être bienveillant avec un détenu, non l’inverse. Ainsi va la bienveillance qui suppose une hiérarchie, ce qui n’est pas le cas de la gentillesse !

Dans votre livre, vous montrez comment les salariés d’aujourd’hui sont sans cesse confrontés à des injonctions paradoxales, sièges de frustrations mais aussi à l’origine de stress, burn out, suicides…

Le but que se donne une entreprise est rarement clair et son image est souvent superficielle. Pourtant, pour réussir, les entrepreneurs devraient se donner un seul but : créer une bonne atmosphère dans l’entreprise.

Le problème est que « le pilotage » des entreprises ne dépend plus strictement ni de la production ni des gains de productivité : il répond essentiellement des décisions des actionnaires. Dans cette configuration, le management devient inévitablement pathogène et facteurs de tensions dans l’entreprise.

Mobilisés sur des objectifs financiers toujours plus prégnants, les salariés sont en état de tension permanente, confrontés à des injonctions paradoxales. Le manager aussi est pris entre deux feux : d’un côté, une direction lui transmet des consignes prenant la forme d’objectifs chiffrés ; de l’autre, ses équipes de salariés ne reconnaissent pas nécessairement sa pertinence.

Le manageur se révèle alors coincé entre celui qui décide (l’actionnaire) et celui qui exécute (le salarié). Nous en arrivons donc à la situation souvent décrite dans les médias : tandis que des salariés humiliés et surmenés choisissent d’en finir, les actionnaires se ménagent sans pudeur des retraites dorées. L’actualité récente de Carlos Ghosn à la tête de Renault en est un exemple édifiant !

Pourtant, on n’a jamais autant entendu parler de bien-être au travail, d’entreprise libérée, de management bienveillant. Ce ne sont que des mots ou un changement d’entreprise est en cours d’après vous ?

Au XIXe comme au XXe siècle, les gens allaient travailler dans l’entreprise avec leur corps, puisque le gros du travail était physique. Aujourd’hui, le travail est de plus en plus intellectuel et mental. Nous avons changé de régime. Le corps n’est plus central.

Les entreprises sont le vecteur d’un nouveau système, dans un nouveau mode de production. Nous sommes entrés dans une nouvelle forme d’intelligence entrepreneuriale qui passe par « l’intelligence émotionnelle ». Or, la gentillesse est de l’intelligence émotionnelle.

L’entrepreneur gentilhomme est donc celui qui, par l’intelligence émotionnelle, se met au service de ses salariés pour contribuer, à travers le développement économique de l’entreprise, à l’épanouissement d’une entreprise plus vaste, celle de la société et de l’humanité.

Vous semblez optimiste avec l’émergence des entreprises solidaires. Est-ce vraiment la naissance d’un nouveau paradigme pour l’entreprise ?

Il y a en effet actuellement toute une économie qui est en train de repartir. Et les entreprises solidaires en font partie. Même si elles ne peuvent pas devenir le cœur de l’économie, elles prouvent qu’elles réussissent alors que leur but est avant tout social, voire sociétal.

L’entreprise solidaire met le social en premier et l’économie en second. Si l’entreprise solidaire peut paraître modeste dans ses performances financières, elle est en revanche ambitieuse par l’élan qui unit finalités économiques et sociales.

Elle rappelle l’essence de l’entreprise au sein de l’économie formelle : produire de la richesse en rendant heureuse la vie en société, mais aussi donner de la richesse à ceux qui sont en difficulté.

Elle n’a pas seulement pour mission de consoler les exclus du système capitaliste ; elle rappelle à chaque entreprise sa fonction consolidatrice de la société.

Pour le dire autrement, l’entreprise solidaire fait primer le social sur l’économique et rappelle aux entreprises classiques qu’elles ont une seconde finalité sociale et sociétale.

Autre voie évoquée, celle de la RSE, la Responsabilité Sociale et Environnementale de l’Entreprise. En quoi est-elle intéressante ?

Le concept est né aux Etats-Unis. L’entreprise d’aujourd’hui doit prendre conscience qu’elle a une responsabilité économico-écologique dans la société, et qu’en respectant certains facteurs sociaux, elle contribue non seulement à son développement économique mais aussi à l’essor de la société toute entière.

Loin d’opposer le social et l’économique, le politique et l’entrepreneur, la RSE les réconcilie en créant un cercle vertueux.

Faudrait-il bannir dans l’entreprise la terminologie des « ressources humaines » au profit des « relations humaines » ?

Oui, car parler de « ressources humaines » revient à considérer les salariés comme de simples outils dans la recherche de richesse et de profits pour l’entreprise, soit à les faire passer de sujets à objets.

Cette expression de « ressources humaines » constitue un retour à une forme d’esclavage masqué. Or, l’esclave n’est pas considéré comme un être humain.

Comment définir l’entrepreneur gentilhomme ?

C’est un humaniste. Il recherche en permanence comment enrichir l’être humain dans son entreprise. C’est le patron qui est convaincu que sa mission ne saurait se limiter à la production de richesse, mais qu’elle lui demande de s’impliquer plus vigoureusement dans les relations humaines et d’assumer plus profondément sa responsabilité sociale.

Un tel gentilhomme entrepreneur s’efforce de faire marcher une entreprise où tous les gens sont heureux. C’est enfin celui qui fait la synthèse entre nos vieilles civilisations de l’honneur et notre société postmoderne du bonheur.

1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour,
    Merci de votre analyse. Plusieurs choses pertinentes à considérer, mais plusieurs réserves.
    À mon avis plusieurs choses sont oubliées dans cette analyse. Un dirigeant d’entreprise ne compte pas ses heures de travail, personne ne le fait pour lui, mais tout le monde compte ses revenus. Le fait de créer une entreprise et embaucher est déjà l’acte Le plus noble qui existe. Ca va au delà de la gentillesse. Il y’a des employés qui influencent les décisions dans l’entreprise. Il faut chercher à faire partie de ceux la. Sinon, il faut accepter nos choix. La facilité n’a pas toujours bon goût. Cest à force de vouloir comparer les biens d’un médecin avec ceux d’une personne qui na pas fini Le secondaire qu’on détruit la société. Que chacun accepte de vivre selon ses choix et soit heureux. Sans les entreprises comme Nike dont vous parlez, la Chine ne serait pas développée. Vous parlez de bas salaire? Les niveaux de vie sont différents. 1$ ici n’est pas 1$ la bas. Une entreprise qui veut survivre sait voir les opportunités et les saisir. des millions de gens vivent très bien dans le monde grâce à des multinationales. Si votre gentillesse c’est rester avec une entreprise locale, qui peine à produire faute de main d’œuvre, et qui choisit de monter les salaires et donc les prix, d’où l’inflation qui suivra… j’appelle cela de l’égoïsme pur et simple.
    Essayez juste de résoudre les différences sociales à la base, et non au sommet!

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