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« Depardieu, un corps rabelaisien au pays des wokes »

On ne trouve pas plus binaires que les wokistes : soyez des Élus de notre nouvel ordre moral, sinon vous serez les Damnés. Dernière cible en date : Gérard Depardieu

Gérard Depardieu (Photo par Lucie Choquet/ABACAPRESS.COM)

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Deux personnages se tiennent debout autour d’une femme allongée (Miou-Miou). Ils se parlent. Jean-Claude (incarné par Gérard Depardieu) dit à Pierrot (Patrick Dewaere) : « Elle ferme les yeux ? – Non. – Elle s’mord les lèvres ? – Non. – Elle transpire sous les bras ? – Non non. – Oh merde, moi j’raccroche. J’vois pas pourquoi j’m’userais l’chibre. Tiens, tu veux que je te dise ? C’est un trou avec du poil autour et puis c’est tout. Rien qu’un boyau insensible. Non mais r’garde-moi cette espèce de, de… Tiens, on dirait une opérée sur le billard. On pourrait aller boire un canon au bistrot du coin, on la retrouverait dans la même position en rentrant. »

Ces dialogues, écrits par Bertrand Blier et Philippe Dumarçay, semblent aujourd’hui surréalistes quand on voit ce que la société française est devenue en 50 ans. Les valseuses, film culte des années 70, qui a révélé Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, respirait l’esprit libertaire et gauchiste d’une époque où l’on cherchait à scandaliser le bourgeois, pétri de principes rigides, abreuvé de morale, l’esprit fermé et les œillères l’empêchant de voir la vie en grand.

Cette insolence libertaire qui a bercé notre jeunesse

L’idée, qui respire dans ces quelques dialogues cités plus haut, est celle de la subversion, celle de la jouissance sans entrave, de la dérision. Le corps est l’objet central de cette révolte des jeunes, et particulièrement celui de la femme, femme qui va bouleverser les mœurs des années 70, en s’autorisant à jouir, ce que la morale bourgeoise lui interdisait, dévolue essentiellement à la procréation. Ce n’était donc pas les idées qui allaient précisément renverser l’ordre bourgeois, mais le corps de la femme, corps se mêlant à ceux de ses amants, qu’elle se choisirait pour un soir ou deux, entamant un nouvel ordre, celui de la pornographie.

Rappelons-nous Brigitte Bardot, poussant la chansonnette avec Serge Gainsbourg, entonnant le refrain suivant : « Tu vas, tu vas et tu viens / Entre mes reins / Tu vas et tu viens / Entre mes reins / Et je te rejoins. » Cette liberté, cette insolence libertaire a bercé toute notre jeunesse. Nous nous sommes nourris au lait de cet esprit anarchiste, à la mamelle de l’effronterie. Nous aimions cette audace, cette impudence. L’irrespect, l’outrecuidance, la beauferie, la veulerie, les calembours, parfois la goujaterie et la grossièreté venaient égayer notre monde trop rigide, souvent austère, où l’esprit de sérieux, souvent, nous dérangeait.

Et puis, voilà que nous sommes tombés en 2023. 

Le 7 décembre, sur France 2, la diffusion du documentaire de Complément d’enquête à propos de l’acteur iconique Gérard Depardieu déclenche un tonnerre au sein de la société française. Dans une courte séquence, l’acteur tient des propos graveleux et grossiers à l’égard d’une fillette dans un haras, en Corée du Nord, en 2018. À peine âgée d’une dizaine d’années, il l’appelle « fifille », et il multiplie les propos déplacés et dégradants à son égard ainsi qu’à l’égard d’autres femmes présentes. Le quotidien Le Monde titre « Gérard Depardieu : la chute de l’ogre », sur France 2 : une enquête sur un acteur hors contrôle ».

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Macron, admirateur de Depardieu

Concernant les propos sexuels tenus par Gérard Depardieu, lors de cette séquence, la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, estime que l’acteur Gérard Depardieu « fait honte à la France ». Enfin, après une quasi-chasse aux sorcières, le président de la République, Emmanuel Macron, vient siffler la fin de partie, en répondant aux journalistes de l’émission C à vous, sur France 5, affirmant qu’il est « un grand admirateur de Gérard Depardieu », que c’est « un immense acteur […] un génie de son art ». Répondant même à sa ministre, il a assuré que le comédien « rendait fière la France », tout en soulignant qu’il détestait « les chasses à l’homme ».

La presse s’est alors emparée de ces propos, pour les qualifier de « gifle pour toutes les victimes », les jugeant « sidérants, anachroniques », proches d’« une déconnexion totale ». Le wokisme américain, qui a touché nos contrées depuis déjà une décennie, s’enflamme et se déchaine. Tout l’esprit libertaire des années 70, notamment à propos du corps de la femme, qu’il fallait libérer des griffes puritaines de la bourgeoisie morale, est ici remis en cause, au nom d’une injonction : « Stay Woke » (« Rester éveillé.e » ou « rester vigilant.e »), en bref être attentif aux discriminations que les vieux, ceux qui n’appartiennent pas à la Génération Z (1997-2010), continuent de pratiquer sur un mode inconscient, voire conscient et totalement décomplexé.

Le corps de Depardieu

Ces propos sont les mots de trop pour ces « commissaires aux idées propres », comme Pierre-André Taguieff les nomme, ces nouveaux procureurs et censeurs auto-proclamés, se déplaçant en meute, plaçant l’ordre moral woke au-dessus des lois de la République, et attaquant tout ce qui ne rentre pas dans leur cahier des charges. Au corps de la femme d’hier, que la nouvelle génération voulait libérer, c’est le corps politique de Gérard Depardieu, que ces proxénètes de la haute morale veulent désormais enfermer. D’ailleurs, ce corps politique, que l’écrivain Richard Millet a si bien décrit dans un livre (Le corps politique de Gérard Depardieu, Pierre-Guillaume de Roux, 2014), renvoie, dans l’intervention télévisée du président de la République, aux Deux Corps du roi d’Ernst Kantorowicz, (Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2000).

Cette théologie politique rejoignant parfaitement la théologie littéraire d’un corps rabelaisien, excessif, gargantuesque, burlesque, facétieux, désopilant et gratuit. Le corps de Depardieu, 124 kilos (126 en pleine érection, selon ses propres dires), capable d’ingurgiter 14 litres d’alcool par jour, gaulois, vieille France, imposant, génial, excessif, débridé et libre. Voilà certainement ce qui dérange nos augustes modernes, qui ne s’amusent plus comme Depardieu, voire ne s’amusent plus du tout, qui ne se déploient plus comme Depardieu, qui ne se confessent pas en public comme Depardieu, qui ne dérapent pas moralement comme Depardieu, ne montrant par ailleurs, que peu d’épaisseur, aucune dimension littéraire, nulle hauteur.

Ces amibes, souffrants de l’esprit de sérieux, d’un zeste de vanité, d’un orgueil moral démesuré, agitent à tout va leur code des Wisigoths d’Espagne, punissant du fouet, réduisant la personne libre en esclavage, et condamnant ceux qui se sont rendus coupables de mots licencieux, voire de pensées licencieuses (car ils lisent désormais dans vos pensées), des pires châtiments. Cette génération de petits incultes n’avait donc pas les codes pour comprendre l’ironie, la capacité d’un Gérard Depardieu à tourner son propre personnage en dérision, à se moquer de tout, en commençant par lui-même. Cette génération de petits nervis, sans empathie, sans discernement, a condamné l’homme public, mais aussi l’homme privé, refusant de distinguer l’homme de l’œuvre, les confusions étant leur marque de fabrique. Précédant la justice, qui n’a pu encore se prononcer, ils l’ont d’emblée voué sans autre forme de procès au bûcher social, aux gémonies, l’attaquant de toute part, le transformant en paria en moins de 24 heures.

Weinstein français

À ce corps rabelaisien, que les wokes rêvent de transformer en Weinstein français, le haïssant pour son génie, pour sa couleur de peau, pour son âge, sa carrière, sa liberté de ton, son indépendance d’esprit, refusant toute âme torturée et tragique incarnant l’esprit français, répond ce double corps du roi, incarné par le président de la République, et montré par Ernst Kantorowicz, qui est à la fois un corps mortel, donc voué à la disparition, sûrement le Macron qui déclare son admiration pour l’acteur, et le corps politique, entité immortelle en soi, qui décide que la légion d’honneur est un ordre qui « n’est pas là pour faire la morale ».

Parmi ces wokes qui détestent le corps, et veulent le subvertir, à la fois grâce à l’idéologie transidentitaire, mais aussi par l’omniprésence du simulacre, notamment dans les jeux-vidéos et les avatars, contempteurs du réel qu’ils remplacent par des abstractions idéologiques et des combats politiques survoltés et hors-sol, deux corps se sont soudain interposés : le corps rabelaisien de Depardieu et les deux corps du roi, cette construction théologico-politique, reprise de la pensée chrétienne médiévale, et prenant racine dans la double essence du Christ, à la fois comme homme et comme Dieu, que les wokes et les néo-féministes vomissent, considérant, dans la confusion ambiante, que les femmes adultes elles-mêmes ne doivent plus être considérées « comme des sujets, mais comme des victimes potentielles, de petites choses fondamentalement passives devant se garder du « prédateur » qui sommeillerait en tout homme », comme le déclare fort à propos la philosophe normalienne Sabine Prokhoris[1].

Alors que dans la Ve République, ces deux corps n’ont jamais été très loin, dans toute l’œuvre de Depardieu, qui déborde sur sa vie, que sa vie nourrit, abreuvée par le cinéma, la littérature (Duras), la chanson (Barbara), l’esprit libertaire des années 70 (Les valseuses), c’est tout cela que l’anorexie morale du wokisme combat désormais, à travers la figure de l’icône déchue, et dont on veut effacer toute trace, toute inspiration, toute influence. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce qu’Ernst Kantorowicz écrit encore à propos du roi : « [le] roi a en lui deux corps, c’est-à-dire un corps naturel et un corps politique. Son corps naturel, considéré en lui-même, est un corps mortel, sujet à toutes les infirmités qui surviennent par nature ou par accident, à la faiblesse de l’enfance ou de la vieillesse […]. Mais son corps politique est un corps qui ne peut être vu ni touché, consistant en une société politique et en un gouvernement, et constitué pour la direction du peuple et la gestion du Bien public, et ce corps est entièrement dépourvu d’enfance, de vieillesse, et de tous autres faiblesses et défauts naturels auxquels est exposé le corps naturel. »[2]

De ce corps politique, et de ce corps rabelaisien qui déborde de toute part, les wokes ne peuvent rien en dire. Tout simplement, parce que c’est le contraire même du wokisme, du néoféminisme, de cette éthique protestante, flétrie par le puritanisme moral dont ils se revendiquent, ne cherchant pas à susciter le débat, mais imposant ses normes, ses codes, ses règles, à coups d’injonctions morales et de chantages affectifs, se fichant éperdument du peuple et du Bien public. Chasseurs, non de sorcières, mais d’offenseurs, leurs rituels sont toujours les mêmes : pénitences et excuses publiques, bannissement ou effacement.

Ces procureurs et évangélistes du XXIe siècle ne quittent jamais leur tour de contrôle, guettant les mauvaises actions, adeptes de l’inclusion, mais gare au gorille ! s’il vrille, il sera définitivement exclu de la société des hommes sains d’esprit et de corps. Au milieu des diverses cabales jalonnant notre actualité, et rappelant curieusement les deux minutes de la haine du roman 1984 de George Orwell, on peine à trouver une colonne vertébrale solide parmi ces militants échevelés et totalitaires, qui distribuent les bons et les mauvais points en fonction de leur charte morale, n’hésitant pas à déboulonner les statues, annuler les artistes aux âmes troubles, et ne rechignant pas à quelques autodafés en bonne et due forme. On ne trouve pas plus binaires que les wokistes : soyez des Élus de notre nouvel ordre moral, sinon vous serez les Damnés.

Rappelons toutefois, à ces mains pures qui n’ont pas de mains (pour reprendre la formule de Péguy), ces quelques lignes de Depardieu, en guise d’incipit à son livre Ailleurs (Le Cherche-midi, 2020) : « Je suis parfois un innocent, parfois un monstre. Tout ce qui est entre les deux ne m’intéresse pas. Tout ce qui est entre les deux est corrompu. Seuls l’innocent et le monstre sont libres. » Dont acte !

Marc Alpozzo
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres, 2014.


[1] « Entretien avec Sabine Prokhoris. Le néo-féminisme est-il un mouvement totalitaire ? », propos recueillis par Marc Alpozzo, in le site du magazine Entreprendre.

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[2] Ernst Kantorowicz, Les Deux Corpsop. cit., p. 21-22.


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10 commentaires sur « « Depardieu, un corps rabelaisien au pays des wokes » »

  1. Belle mise au point! Société de bobos hypocrites qui voudraient que plus personne ne jouisse.
    Depardieu est un grand acteur et représente la France (grivoise parfois, libertaire souvent)

    Répondre
    • Plus personne ne jouis? Si, un, l’irréductible Gaulois… Par contre pour ces femmes qu’il rencontre, c’est clair que la jouissance est définitivement partie. Un petit peu d’empathie, non, un immense saut d’empathie, nous permettre de souhaiter un monde de plaisir partagé et non de plaisir des uns au dépend de celui des autres. La grivoiserie, c’est un art qui se partage. Je vous ramène aussi à la définition du Larousse : adjectif « (argot grive, guerre)
      Qui est libre et hardi sans être obscène ; égrillard, licencieux : Propos grivois.
      Je pense que ça se passe de commentaires

      Répondre
  2. C’est le site du viol décomplexé ici , on appelle ca entreprendre !
    Et je suis de droite extrême pas woke !
    Bon ,je vous black list

    Répondre
  3. Excellent résumé. En réalité Gégé est une bénédiction pour nos woke, car il leur donne un étalon [si j’ose dire] leur permettant de définir leur doxa en négatif de ce qu’il est, en plus de les aider à affoler les pales du moulin médiatique qui fait battre leur coeur.

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  4. Texte très impressionnant, tant dans son fond que dans sa forme . On n’ a que trop rarement de lire une diatribe aussi pompeuse et à côté de la plaque. Du grand art!

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  5. Immondice de bêtise qui étend opposer ce qui n’est pas opposable. Depardieu est un porc, vouloir l’opposer avec le wokisme, le féminisme, le changement climatique est hors sujet.

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