wokisme

La chronique économique hebdomadaire de Bernard CHAUSSEGROS

La France, pays de traditions, a une vocation démocratique d’humanisme et d’universalisme. Dans un contexte de numérisation et de globalisation des échanges, où l’information se diffuse de plus en plus rapidement et sans entraves apparentes, les débats publics deviennent plus difficiles que jamais, voire empreints d’une grande violence.

Certes, notre histoire recèle bien des querelles entre les anciens et les modernes, la plus connue ayant opposé au XVIIème siècle au sein de l’Académie française, les tenants du classicisme et les partisans de la modernité.

Aujourd’hui, les enjeux sont tout à fait différents : il ne s’agit plus de promouvoir prudemment des idées nouvelles en fonction des progrès de la pensée ou de la science, mais de bouleverser en profondeur les fondements historiques de notre démocratie, avec, comme préalable, la déconstruction systémique du passé et de notre héritage culturel et sociétal. Car qui contrôle le passé, préempte l’avenir !

Esclaves du « politiquement correct »

Il arrivait que l’on se moque du « politiquement correct » qui pousse certains comportements jusqu’à l’absurde. Désormais, on en est esclave et on devrait s’en inquiéter. Tout système meurt de ses contradictions internes. La tradition d’accueil et de tolérance mourra de la prépondérance progressive de l’intolérance, la liberté risque de mourir d’une excessive permissivité et du refus de la Loi, et la victimisation catégorielle et essentialiste empêchera tout débat.

Une communauté de vie comme l’est une nation a besoin de rigueur et de maîtrise, donc de leaders intègres et responsables qui sachent définir des stratégies claires et constructives. Les valeurs fondamentales de la République sont fondées sur les textes constitutionnels et sur les lois. De leur côté, les élus sont chargés de représenter le peuple et ont vocation soit à légiférer, soit à gouverner dans l’intérêt collectif. Si la défiance s’installe, c’est le suffrage des électeurs qui doit arbitrer le devenir du gouvernement ou du parlement.

« Tous pourris ! »

Les élites dont a besoin la nation agissent pour l’intérêt public et le devenir collectif. Et pourtant, les électeurs, trop souvent trompés, mais souvent habilement manipulés, se sont mis à craindre les élites, à s’en défier et à les mépriser, pour finir par refuser l’idée même de leur existence. De cette défiance sont issues les récentes théories du « complot ». « Tous pourris ! », comme on l’entend si souvent.

Dans la déclinaison du phénomène complotiste, le parallèle peut être fait avec l’obligation qui consiste désormais à parler, dire ou faire, d’une manière « politiquement correcte » et on pourrait citer, à titre d’exemple, de nombreux sujets qui ne peuvent plus être évoqués dans le débat public au prétexte qu’ils ne le seraient pas : l’écologie et la lutte contre le réchauffement climatique, le nucléaire et les énergies renouvelables, le racisme que l’on subit et celui que l’on fait subir aux autres, la parité « femmes/hommes » et ses excès, etc.

Le wokisme, une idéologie mortifère

Mais on choisira ici de parler du « wokisme » qui semble vouloir passer pour la dernière mode, mais qui n’est souvent pas autre chose qu’une idéologie mortifère destinée, notamment, à bouleverser l’état de droit, et les fondements même de la civilisation occidentale.

De même que l’on identifie la baisse de la qualité des formations générales, au moins depuis la seconde guerre mondiale, et que l’on constate que le niveau culturel général est tiré vers le bas et la superficialité, de même faut-il bien comprendre que le monde économique et politique subit plus en plus les effets pervers du populisme.

Le concept appelé « wokisme », peut s’analyser tant du point de vue de ses effets collectifs que du point de vue du devenir individuel. En quelque sorte, on peut se demander s’il s’agit d’une volonté de transformer la société, quitte à la faire exploser, ou d’une mode qui altère la perception que chaque citoyen a de sa propre existence ?

Il s’agit en tout cas d’une lame de fond, venue des États-Unis, qui après avoir radicalisé une partie importante de l’aile gauche et racialiste du Parti Démocrate, a désormais envahi les Universités Américaines, forgeant de fait la future élite ralliée à sa cause, en l’occurrence la génération des « millenium » qui s’apprête à prendre le pouvoir. Le « wokisme » a depuis distillé son venin totalitaire à Hollywood au point que la créatrice de Harry Potter a été exclue du 20ème anniversaire de la saga qu’elle a pourtant écrite au prétexte qu’elle a osé appeler « femme » une personne qui a des cycles de menstruation, ce qui constitue une offense pour les personnes non genrées et les trans, celles que l’on peut désormais appeler par le pronom « IEL » qui a fait son entrée au Petit Robert numérique.

Analyse sociologique

C’est curieux chez nous ce besoin de créer de nouveaux mots pour ne rien dire de plus que ce qui existe déjà.

Le mot ou plutôt le concept « wokisme » sous-entend une prise de conscience des problèmes de justice sociale, voire de racisme, que rencontre notre société. C’est prendre en compte la réalité des rapports de domination qui seraient systémiques au sein de celle-ci et qui seraient, de ce fait, induites par le système social et politique en place. Le « wokisme » prône donc la lutte exacerbée contre les inégalités. Sous ce prétexte qui pourrait en soi être louable, le « wokisme » est en fait aux Etats-Unis une tyrannie des minorités qui se proclament victimes et offensées, non pas par des individus pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont, à savoir des blancs occidentalisés qui sont invités à s’excuser, à se déconstruire, et à dénoncer leurs pairs qui ne le feraient pas.

Ce nouveau totalitarisme érige le victimaire en vertu cardinale, organisant de fait des degrés et des catégories qui finissent par se haïr entre elles. Aux Etats-Unis, les féministes historiques sont désormais vilipendées par les féministes noires, qui sont elles mêmes dénigrées par les féministes noires homosexuelles, qui sont elles-mêmes jugées en dessous des trans de couleur qui se veulent au sommet de la pyramide de la victimisation. Le « wokisme » consiste ainsi à déconstruire l’histoire, le genre et l’origine ethnique, pour exiger des citoyens ordinaires qu’ils s’éveillent et comprennent ainsi tout le mal que l’on a fait aux minorités opprimées, afin qu’ils s’en excusent et réparent en s’effaçant devant cette souffrance.

Cet avertissement qui consiste à conseiller aux citoyens de rester « éveillés », cela s’appelle « de la vigilance ». Pour défendre son pays contre toutes les dérives potentielles, point n’est besoin de se chercher des sources justificatives dans un discours de Martin Luther King ou de se rattacher à des concepts nés aux États-Unis, comme « Black Lives Matter ».

La vigilance, c’est la nature même du citoyen éclairé qui fonde son engagement sur des racines historiques et juridiques. Notre République est un état de droit dont le mode d’organisation est la démocratie et qui est fondée sur des textes constitutionnels.

En fait, on peut craindre que cette théorie ne soit qu’une habile manipulation qui masque une volonté profonde de transformer radicalement la société, certes en se fondant sur quelques réalités critiquables, certes aussi en observant l’évolution récentes des technologies, mais malheureusement en se nourrissant largement des théories du complot.

Dans la perception que l’on doit avoir de l’organisation sociale, le « wokisme » est assimilable pour certains à une démarche complotiste. Mais à qui profite cet envahissement démesuré de théories tendant à culpabiliser les Français pour leur histoire et à rejeter leurs échecs sur le système ou sur l’État ?

Ce complotisme « systémise » tout et n’a donc pas forcément besoin de conspirateurs pour exister. C’est ainsi que l’on peut également parler du « mensonge systémique », un mensonge sans menteur. Et comme tout complotisme, tout ce qui peut « affaiblir le système » devient de fait à la fois légitime et urgent.

Il s’agit donc d’un concept politique travesti en mode d’organisation sociale, qui se caractérise par différentes attitudes, la lutte contre l’ordre établi, le rejet de la loi et le rejet, par extension, du pouvoir étatique.

Il suffit d’observer ce qui se dit dans les médias, journaux télévisés par exemple, pour se rendre compte à quel point l’ordre établi (non pas artificiellement ou de façon dictatoriale, mais sur le fondement d’un contrat social liant les citoyens et leurs représentants) est remis en cause dans certaines villes ou dans certains quartiers. Les forces de l’ordre, mais aussi les sapeurs-pompiers ou les services d’urgence y sont accueillis par des jets de pierre. Mais assister à une audience correctionnelle d’un tribunal donne une image encore plus précise de l’attitude de certains face à l’ordre souhaité par la majorité.

Il en est ainsi du refus de respecter la loi, aussi bien pour des infractions banales comme le tapage nocturne, que pour des délits plus graves comme la consommation de stupéfiants ou la délinquance routière.

Le rejet du pouvoir étatique peut, exemple récent, se révéler dans l’attitude contestataire et parfois d’une grande violence de ceux qui refusent la vaccination contre le COVID19 au prétexte que cela viole leur liberté personnelle fondamentale.

Le monde économique est en train de changer, et ce d’une manière fondamentale, par exemple dans le domaine bancaire, où le métier de banquier évolue avec l’arrivée d’innombrables banques en ligne. Certes, celles-ci sont parfois éphémères, mais elles remettent progressivement en cause cette toute-puissance inquisitrice des banques traditionnelles.

Autrefois, le client qui souhaitait obtenir un prêt, devait prendre rendez-vous avec son conseiller, supporter son regard interrogateur, répondre à diverses questions qui permettaient à son interlocuteur de se faire, parallèlement à l’étude des mouvements du compte, une idée très subjective des capacités du client à supporter un nouvel endettement.

Aujourd’hui, ce sont des algorithmes et l’intelligence artificielle qui permettent à des programmes informatiques de gérer ce type de sujet. Les échanges entre particuliers, mais surtout les échanges commerciaux commencent à se faire non plus en devises, mais en bitcoins ou via une d’autres monnaies virtuelles. Le commerce se dégage des contraintes bancaires classiques, et au niveau international, des problématiques douanières et fiscales.

L’utilisation progressive du Métaverse et de l’intelligence artificielle risque de favoriser une marginalisation du rôle des États dans le contrôle des échanges économiques. L’importance progressive des plateformes de vente en ligne contribue déjà à favoriser une fuite fiscale « pseudo-légale » qui, malgré tous les efforts réalisés par les États pour créer de nouvelles taxations, les privent en réalité d’importantes rentrées fiscales.

Cette évolution se fait, bien évidemment, au détriment de ceux qui par leurs emplois ou leurs positions, ne sont pas en mesure d’échapper au poids des impôts, salariés, usagers des services vitaux (énergie par exemple) ou automobilistes.

Analyse psychologique

Que devient l’individu et de quelle identité se recommande-t-il dans cet univers nouveau du « wokisme » ? Si certains recherchent à transformer radicalement notre organisation sociale, c’est notamment parce qu’ils ont fait le constat de la fragilité récente des systèmes politiques. C’est aussi parce qu’ils ont connaissance des désarrois individuels et des crises de conscience politique des citoyens. C’est notamment le cas des plus jeunes qui n’ont pas le recul dont dispose encore les « baby-boomers » qui ont grandi dans les démocraties européennes au lendemain de la seconde guerre mondiale et qui ont acquis une conscience légitime des évolutions nécessaires et utiles, comme des échecs qui n’ont pas toujours été formateurs.

Ces « boomers », justement, sont mis au ban de la société Américaine par les milléniaux « wokistes » qui considèrent qu’ils ont préempté toutes les ressources, pour leur seul bénéfice et au détriment des minorités qui aujourd’hui doivent déconstruire ce passé opprimant. Ce tiraillement se voit jusque dans le Parti démocrate où l’aile gauche commence à créer un schisme, tout comme dans le parti républicain a eu le sien avec le trumpisme qui a fait exploser son cœur idéologique en radicalisant une sorte de « résistance » face au « wokisme ».

Il s’agit donc en partie d’un effet de mode, qui traduit le désarroi des citoyens, leur manque de recul dans l’analyse des bouleversements qui se profilent et qui trahit sans doute aussi un certain manque de culture et de références.

L’identité individuelle est perturbée aujourd’hui. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le niveau de formation des jeunes générations, au lieu de s’améliorer, a considérablement chuté. La consultation des classements internationaux sur le niveau des formations montre à quel point la France n’a plus la notoriété d’autrefois. Sans parler des premiers coups de boutoirs du « wokisme », notamment à Science-Po qui forme nos futures élites politiques et médiatiques, où l’écriture inclusive est un marqueur de ses premiers effets destructeurs.

Il faut réellement s’interroger sur l’adéquation entre les besoins du marché du travail et le niveau de formation des nouvelles générations. La politique de la formation scolaire et universitaire met en cause la responsabilité des décideurs politiques successifs. Il a été décidé, dans les années 80 de favoriser le parcours général au détriment des parcours professionnels du fait de la vision péjorative qui a été donnée par l’État des parcours qualifiants.

Et effectivement, en se réfugiant derrière des avatars, ces internautes ne vivent plus dans le temps présent, celui de l’action, mais dans une fiction qui est la source de la révolution sociétale décrite supra.

L’identité de l’individu au sein de la société actuelle se joue sous forme de mascarade dans le contexte de cette virtualité mal comprise qui induit tous les excès du « wokisme ». En effet, quelle est désormais la légitimité du citoyen « avatar », perdu dans son univers virtuel.

Ainsi que l’écrit le journaliste Brice Couturier, « Le principe de la démocratie représentative, c’est la majorité. (…) Aujourd’hui, on court le risque d’une dictature des minorités ». On peut craindre que le « wokisme » soit de nature à briser le lien social traditionnel hérité des théories du Contrat social en les divisant selon des critères de race, de classe sociale ou de sexualité.

En se réfugiant derrière ses « avatars », le nouveau citoyen, façonné par différentes théories du complot, voit qu’il ne joue aucun rôle dans cette société, en éprouve un sentiment de frustration et manifeste une tendance à la rejeter. On entre là dans une construction caricaturale des rapports entre citoyens.

C’est à tort qu’un ancien membre du gouvernement défend le « wokisme », en le décrivant sommairement comme « le refus des discriminations et le combat les inégalités ». Il convient de rappeler que le « wokisme » est aussi la manifestation de la « cancel culture » c’est-à-dire de la culture de « l’effacement ». Cette théorie porte en elle de nombreuses dérives et tentent de remettre en cause l’idéal universaliste français, ce qui bouleverse les milieux universitaires, médiatiques et culturels.

Le « wokisme » impose une vision manichéenne et abstraite des sujets qu’il traite. Il fait passer le débat sur les idées à la critique de la personne qui les professent et proscrit la possibilité de pardonner, transformant la critique en harcèlement contagieux. Il débouche généralement sur un comportement sans nuances visant à maximiser la souffrance de l’autres.

Conclusion

Le « wokisme » est une mascarade et il est naïf de lui chercher une justification philosophique ! Les tenants de la pensée « woke » s’ingénient justement à détruire chaque jour toute possibilité de construction d’un idéal universaliste démocratique.

Récemment, plusieurs personnalités politiques ont tiré le signal d’alarme et tenté de mettre en garde contre ce « wokisme qui peut vous tomber dessus », cette « doctrine à laquelle la France et sa jeunesse doivent échapper ».

Le terme fait l’objet de vives discussions dans la sphère politique et intellectuelle, considéré à la fois comme un « système sémantique qui cherche à disqualifier certaines prises de parole », ou comme une « nouvelle culture morale dans laquelle le statut de victime devient une ressource sociale ».

Focus

Pour reprendre l’exemple des milléniaux, sans revenir sur la question de l’inadaptation et des carences de leur formation, on peut pointer du doigt une évolution de leurs « mentalités ». Ils sont en effet, pour certains, animés par l’esprit du jeu. Et dans ce cadre, le recours au Métaverse (qui est un monde virtuel fictif) a objectivement induit la création de personnalités virtuelles, que l’on appelle les « avatars ». Dans ce monde nouveau, les internautes se réfugient, pour ne pas dire « se cachent » derrière leurs avatars, ce qui leur permet d’avancer comme s’ils étaient masqués. Ils ne sentent pas responsables de ce qu’ils écrivent, de ce qu’ils publient et de ce qu’ils « forwardent ». Ils contribuent ainsi à une fausse information, et même à une désinformation qui se traduit le plus souvent par une forme de complotisme.

Le Metaverse est, il faut le dire, étroitement lié aux technologies de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée actuellement développées par les sociétés technologiques (GAFAMA).

On sait notamment que Facebook a créé une équipe spécialement dédiée au développement du projet visionnaire de l’univers numérique imaginé par son directeur général. Facebook aurait déjà bien avancé sur ce sujet et chercherait à développer une série de produits utilisant le Metaverse.

Alors qu’une parie de l’opinion publique prône une sorte de « retour à la terre », voue un nouveau culte à une nature protégée et souhaite une prise de conscience planétaire écologiste, devons-nous accepter de voir se transformer notre monde en un jeu virtuel ?

On peut être admiratif des progrès de la numérisation et des services qu’ils rendent à l’humanité dans bien des domaines. Il ne conviendrait pas d’en devenir les esclaves s’excusant de leurs propres faiblesses !

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