Sobriété versus Gentillesse !

Par Emmanuel Jaffelin, philosophe et sage, auteur notamment de Célébrations du Bonheur ( Michel Laffon, 2021)

Finie la mode de la gentillesse, et, soyons francs, finie la gentillesse. Quasi tout le monde s’en fout, à commencer par les médias qui ne fêtent plus – ou, seulement a minima et avec misère, « la Journée de la gentillesse ». Il faut dire que la journée de la Gentillesse a son histoire qui laisse entendre que ce n’est pas en 2023 qu’il y aura une « année de la Gentillesse ».

La revalorisation de cette attitude consistant à être gentil ne vient ni de la Gaule ni de De Gaulle, mais, en 1963, du Japon (Shinsetsu signifie gentillesse en japonais) à l’initiative d’un universitaire qui décida de s’y intéresser et d’attirer l’attention de ses concitoyens pour cette petite vertu engloutie par les flots et les bombes de Nagasaki et d’Hiroshima. Puis, la commémoration de l’attitude de gentillesse s’étendit hors du Japon, notamment au pays qui largua ses bombes nucléaires sur les villes de Nagasaki et de Hiroshima, à savoir aux Etats-Unis. En 2000 naquit à Singapour, l’organisation internationale anglo-saxonne « World Kindness Day » qui arriva tardivement en France (en 2009) où elle fut pour la première fois pensée par un philosophe1 ; puis elle disparut rapidement dans la foulée d’attentats islamistes (Stade de France et Bataclan, notamment le 13 Juillet 2015). Ne voulant pas faire la commémoration de la Gentillesse lors de la journée d ‘un massacre ( qui fit 131 morts ), l’autorité politique – qui se foutait de cette vertu depuis toujours – contribua à en empêcher la commémoration. Ainsi, ce qui vaut le 13 novembre pour la journée de la Gentillesse, à savoir sa disparition en France (mais pas dans le reste du monde) et son remplacement par une commémoration des victimes des attentats, constitue un type de phénomène que les saints ont bien vécu ! Les années changent et se ressemblent !

Cette société dont les représentants politiques se soucient plus de la quantité que de la qualité, n’est autre que la France dont le Président de la République invite les français à pratiquer unesobriétéénergétique et plus du tout la gentillesse ! Il s’agit, dans le contexte d’une guerre en Europe entre la Russie et l’Ukraine, de réagir à la punition qu’exerce la Russie contre les pays européens, telle la France, qui soutiennent politiquement l’Ukraine. La punition consiste à interrompre l’alimentation en gaz de l’Europe par la Russie. Ainsi, pour rassurer les français, Macron précise sa définition de la sobriété : » cela ne veut pas dire produire moins ou aller vers une économie de la décroissance. Pas du tout, la sobriété, ça veut juste dire « gagner en efficacité » en « traquant à chaque instant les coûts cachés […] tout ce qu’on peut faire pour produire encore davantage, mais en dépensant moins »2

D’une part, E.Macron ne veut pas laisser croire que sa décision de sobriété énergétique vise la décroissance économique volontaire chérie par les écologistes, d’autre part il dit implicitement, donc sans l’avouer, aux citoyens que l’État n’aura bientôt plus de moyens pour les aider et qu’« ils » – à savoir les citoyens – doivent donc se préparer à compter sur eux-mêmes, comme les citoyens de la Lybie ou du Liban auxquels le Chef d’État n’a donné aucun conseil de ce genre!

Il faut rappeler que Macron avait commencé à faire des études de philosophie, ces études qui enseignent plus les concepts qu’une sage manière de vivre, et qu’il a pu se souvenir de Saint Thomas qui écrivait que « le vin pris avec sobriété est une seconde vie ; si vous en prenez avec modération, vous êtes sobre3 ». Or, Saint Thomas appuyait sa morale chrétienne sur la conception aristotélicienne de la vertu définie et pensée comme un « juste milieu ». Il s’agissait ainsi, selon Aristote, pour vivre moralement, d’éviter les extrêmes, le courage étant le juste milieu4 entre la témérité (excès de courage) et la lâcheté (défaut et donc absence de courage).

Le Président de la République nous invite alors à comprendre qu’en modérant notre consommation, nous ne serons dans aucun extrême : ni donc dans la sur-consommation, ni non plus dans l’absence de consommation. L’avenir social serait par conséquent dans le juste milieu, une modération dans la consommation et une modération dans la vie sociale et politique. Rappelons qu’Aristote faisait du juste milieu ( médiété en grec antique) une affaire éthique, mais pas du tout sociale et politique. Disons que Macron aime la sobriété, donc la modération ou le juste milieu comme stratégie politique pour prendre le pouvoir entre la gauche et la droite, sans être centriste, mais en ayant l’art d’avoir politiquement le cul entre deux chaises (ni droite ni gauche), ce qui l’amène à prendre des décisions qui ne sont ni franches ni claires pour les français. Le 18 mars 2020, il avait laissé le ministre de la santé, Olivier Véran, déclarer : « le masque est totalement inutile pour toute personne dans la rue » ; mais depuis la veille, le mardi 17 mars 2020 un dispositif de confinement sur l’ensemble du territoire français avait été mis en place et prolongé jusqu’au 11 mai 2020 !

Et n’oublions pas la réaction du Président de la France face aux Gilets Jaunes, des citoyens appauvris qui manifestèrent d’abord contre la hausse exagérée du litre d’essence et contre la limitation exagérée de la vitesse sur les routes nationales, Hausse et limitation que Macron finalement annula. La France a donc un Président qui marche et qui recule sans cesse ! Il est pour l’Ukraine et les Usa sans avoir les moyens d’entrer en guerre contre la Russie ! Plus que Sobre, dans cette guerre, il se révèle un président actif dans les images et fictif dans la réalité.

Il suffit de comprendre que la sobriété du XXIe siècle est une hypocrisie sociale qui masque, aux militants macroniens – mais à eux seuls -l’hypocrisie incessante5 de ce président !

Moralité : soyez sobres et méchants dans ce monde décadent et rappelons que la sobriété pour saint Thomas pouvait s’exercer sur le vin (le sang du Christ) alors que pour saint Macron, l’objet motivant la sobriété n ‘est plus un liquide, mais un gaz ! Disons que du XIIIe siècle au XXIe siècle, la sobriété évolue de la foi au con-sumérisme !

Emmanuel Jaffelin

1– Emmanuel Jaffelin et son Eloge de la Gentillesse ( éditions François Bourin, 2010 ; Pocket éditions, 2016) , puis son Petit éloge de la Gentillesse ( éditions François Bourin, 2011;Editions J’ai Lu, 2016) ainsi que son Eloge de la Gentillesse en Entreprise (First éditions, 2015, également paru en poche sous le titre Osez la Gentillesse en Entreprise, éditions Le Passeur, 2020) et enfin son Petit Cahier d’Exercices de la Gentillesse ( éditions Jouvence, 2016, traduit et publié au Brésil)

2– dsiscours du Président de la République devant les Entrepreneurs au Boifrance InnoGénération (BIG) à Paris le 6 octobre 2022, AFP

3– Saint Thomas, Somme Théologique, 2e partie de la 2e Partie, question 149 : De la sobriété

4– Aristote : Ethique à Nicomaque, Livre II, Chapitre IV

5– Il y eut toutefois de nombreux articles indiquant qu’au début de son second mandat, Macron s’avérait fatigué. C’est ainsi que Mathilde Siraud, dans Le Point, écrivait le 11 juin 2022 : « il est arrivé fatigué et sans conviction ». Comme si un homme sobre, donc de la médiété, devait avoir des convictions ! Et, le 13 juillet 2022, le journal Gala décrit ainsi le Président de la République : « Emmanuel Macron « fatigué » et « moins flamboyant »

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