Rafi Baghdjian, Libanais d’origine arménienne, après une riche vie professionnelle au sein du groupe pétrolier, décide de s’installer en Arménie en 2017. Il y travaille comme CEO de l’ONG IDeA. Récemment, il est devenu conseil de plusieurs fondations de premier plan. Reportage inédit sur ce francophone devenu expert en commerce international, en leadership, en management, et, qui est, aussi, un amoureux de La Fontaine.  

Il a pris l’habitude de recevoir dans ce que l’on peut appeler son QG. Aussi discret, intelligent que précis, il émane de lui une vraie bonhomie. C’est sans doute son visage rond et ses yeux souriants, ainsi que sa façon de parler très élégante, qui explique cela. Il ne le dira pas, mais Rafi Baghdjian est un négociateur hors-pair. Car des contrats à la Shell, il en a signé dans le monde entier, sous toutes les latitudes, et, dans toutes les langues. Ou presque, puisqu’il n’en parle qu’une demi-douzaine. Ces contrats se chiffrent en dizaines de milliards de dollars cumulés. Aujourd’hui, il n’est pas si éloigné de cette vie trépidante et internationale qui l’a mené aux quatre coins du globe.

Dans l’hôtel-restaurant Tufenkian (son QG), qui se situe à 3 mn à pied de la célèbre place de la République, des tapis ornent les murs de l’entrée, ceux de Tufenkian Artisan Carpets. A l’extérieur, le bâtiment est splendide, il est en pierre de taille volcanique. C’est un gris-noir royal, qui rappelle les riches heures de la Grande Arménie, quand ses terres ancestrales s’étendaient de la mer Caspienne à la Méditerranée (vers l’an 100 avt JC), parsemées de petits palais en tuf, cette pierre volcanique extraite des carrières proches du mont Aragats, en Arménie. Au toucher, on ressent l’âpreté de la pierre. Les colonnes qui entourent les fenêtres de la façade de l’hôtel, et, qui soutiennent les balcons supérieurs et les corniches se terminent par des modillons sculptés oranges, typiques du pays. Cet hôtel-restaurant appartient à James Tufenkian (en photo avec Rafi Baghdjian). Il fait partie de sa chaîne, Tufenkian Heritage Hotels. C’est une pure merveille architecturale des 19è et 20è siècle, qui a été entièrement remaniée pour son ouverture, il y aura 10 ans, en septembre 2022.

Une histoire de famille au service de la France

Avec Rafi Baghdjian nous plongeons dans l’histoire de sa famille, qui se mêle à l’histoire de France du début du siècle dernier. Quand la France rayonnait en Orient. « Mon grand-père était officier dans l’armée française du Levant. Au départ, il était traducteur. Puis, ensuite, il a travaillé au renseignement militaire, au 2è Bureau. Mon grand-père s’appelait Joseph et ma grand-mère Marie. » Sa famille est originaire de Marache, en Turquie, dans l’ancienne Cilicie. Rafi a remonté son arbre généalogique jusqu’au 17è siècle. Son grand-père parlait un français littéraire. C’est pour cela qu’il s’est engagé dans l’armée française à la sortie de la Première Guerre Mondiale. Parmi ses anecdotes inédites, il faut retenir la lettre qu’il a reçue un jour du Général de Gaulle, qui l’encourageait à approfondir son amour de la France.

Ses parents, Albert et Anahid, se sont connus au Liban. Son père est décédé, il y a quelques années. Sa mère, qui aura 90 ans l’année prochaine, vit à Beyrouth. Né au Liban en 1956, Rafi a fait toutes ses études supérieures en France. Il démarre sa carrière professionnelle sur les routes du monde. Dans les années 80, cet ingénieur de l’Ecole Nationale Supérieure de Chimie de Lille, intègre Shell en 1982. « J’ai vécu dans une dizaine de pays, en Hollande, en Angleterre, en France, au Japon, en Oman, à Dubaï, à Doha, à Abu Dhabi et à Beyrouth. J’ai fait plusieurs fois le tour de la planète pour signer et mettre en place des contrats industriels de plusieurs milliards de dollars, pour la Shell. » En 1987, il se marie avec Sevan. Plus tard, ils enverront leurs deux fils étudier aux Etats-Unis. Avec cette famille cosmopolite, le globe terrestre est toujours en mouvement. Difficile de suivre leurs pérégrinations familiales.

Shell, le mastodonte des énergies fossiles

Dans les années 1980, lorsqu’il intègre le groupe, Shell est alors « le premier groupe mondial. Total, qui s’appelait Compagnie Française de Pétrole, ne représentait même pas la moitié de Shell. Et Amazone n’existait pas encore », explique Rafi. « Les origines du groupe remontent aux années 1830. C’est, seulement, à la fin du 19è siècle que les descendants de Marcus Samuel, le fondateur, s’intéressent au pétrole. Les frères Samuel sont très innovants. On leur doit le premier transporteur maritime de pétrole. Le pétrole était extrait du Caucase et il était vendu en Extrême-Orient. » En 1907, le groupe pétrolier Shell naît de la fusion de Shell et de Royal Dutch.

A la fin des années 80, Rafi est le représentant, à Tokyo, de toutes les activités de la compagnie. Il a en charge le projet Brunei LNG. Ensuite, le globe-trotter continue ses activités au Moyen-Orient, en étant basé pendant 5 ans à Muscat, dans le Sultanat d’Oman. Là, encore, il met en place le projet Oman LNG et dirige toutes les équipes administratives, commerciales, juridiques, et marketing, du pays. Comme à son habitude, les contrats qu’il opère se chiffrent en milliards de dollars. Après Oman, toute la famille change de continent et atterrit à Londres. Ensuite, ce sera Dubaï, Doha, puis, Abu Dhabi pour finir. « En tout, j’ai vécu une quinzaine d’années au Moyen-Orient », précise-t-il.

Son pays préféré serait le Qatar. « C’est un pays incroyable. Il y a 50 ans, il n’y avait rien. Il est sorti du sable, grâce au pétrole. Le Qatar est devenu l’une des premières économies mondiales, à son échelle. Les Qataris ont su développer au fil de leurs investissements et de leurs diversifications, une économie solide, qui fait référence. A tel point, que pour anticiper la fin des énergies fossiles, il est devenu incontournable dans le secteur du football, par exemple. » Au Qatar, Rafi a dirigé les services d’assistance technique, supervisé les activités de R&D. Il a, également, co-piloté les relations avec le gouvernement sur les sujets de RSE. Il a été le Vice-Président de cette branche d’activités. Au cours de son mandat, les investissements ont dépassé la vingtaine de milliards de dollars.

« 45 leçons de vie » et les fables de La Fontaine

Lors de ses 35 années de carrière à la Shell, Rafi a acquis des expertises multiples qu’il appelle ses « 45 leçons de vie ». A 60 ans, il part à la retraite et écrit son livre, Do Not Fly Blind, (Ne volez pas à l’aveugle). Il continue, cependant, à parcourir le monde entier. Cette fois-ci, ce ne sont pas les champs pétrolifères qu’il arpente, mais, plutôt, les ambassades, les champs universitaires et les grands cabinets de conseil, aux Etats-Unis (George Washington University), au Koweït (The Australian College), au Liban (The American University), à Moscou (Skolkovo School of Management). « Je donne des cours dans le monde entier, pour des étudiants, mais, également, pour des cadres, et, des personnes qui souhaitent devenir consultant ». A partir de cas réels (case study), des contrats, des négociations et des ventes, des mises en place d’équipes, des lancements de business dans des nouveaux pays, qu’il a réalisés, il donne les clefs de la conduite et de la réussite d’affaires. Il y parle d’administration, de culture, de gestion, de leadership et de management.

Ses cours sont un vrai succès. Pour cela, le francophone devenu francophile fait intervenir un partenaire rare en la personne de feu Monsieur Jean de La Fontaine. « Oui, c’est un auteur incroyable. Il est très moderne. Ses fables n’ont pas pris une ride. Elles devraient être enseignées dans toutes les écoles de management. » A l’énoncé de son nom, Rafi change de ton et devient plus enjoué. Quoi de plus normal, car il connaît, presque, toutes les fables par cœur. Il raconte celle de L’ours et de l’Amateur des jardins. « L’ours devient l’ami de l’homme. Mais au cours d’une sieste, il lui fracassa le crâne, en voulant écraser avec une pierre une guêpe qui avait atterri sur le bout du nez. » Quelle leçon tirer de cette fable, pour soi-même ? « Moralité, il vaut mieux avoir des ennemis intelligents, que des amis ignorants ! » 

A comme Armenia, I comme IDeA

A 60 ans, celui qui avait des idées et du pétrole s’est, donc, retiré des affaires : pour une retraite passive ? Non, car, sur le ring de la vie, il n’a pas raccroché totalement les gants. Il a un rêve : celui de s’installer en Arménie.

Dans le passé, à chacune de ses visites, ce petit pays de moins de 3 millions d’habitants, tant convoité par ses voisins que sont la Turquie (à l’ouest) et l’Azerbaïdjan (à l’est), le fascine. Ses racines familiales y plongent le plus profondément. « J’ai vu l’évolution de ce pays. Malgré tous les drames, toutes les guerres, le génocide et les injustices qu’il a subis, la période soviétique, ce pays est resté debout. Il est d’une richesse vitale incroyable. La jeune génération a envie de transformer l’Arménie, de la développer, d’en faire une sorte de « start-up » nation. Elle relève de nombreux défis. »

En septembre 2017, il est recruté par Ruben Vardanyan, le célèbre milliardaire philanthrope. Un an après, ce sera la Révolution de Velours, qui verra une partie de la jeunesse arménienne s’engager en politique et prendre le pouvoir démocratiquement face à la vieille garde, celle de l’indépendance de 1991. Rafi, lui, préfère l’entrepreneuriat, les projets éducatifs, humanitaires et sociaux, à la politique. Après avoir refusé une première fois de parler de l’offre de Ruben, et, après l’avoir rencontré en face-à-face, Rafi décide d’accepter. « C’est sa dimension humaine, et, sa simplicité qui m’ont convaincu. Je pensais qu’il était un de ces oligarques décriés. Mais pas du tout. » Il devient CEO de l’une de ses structures en Arménie : une ONG qui s’appelle IDeA. Rafi s’installe avec Sevan à Erevan, la capitale, définitivement.

Sous son impulsion, il réalise des projets importants pour l’Arménie. Notamment, en ce qui concerne le centre touristique de Dilijan, dans le nord-est du pays. Pour réussir ce projet, il a su entraîner avec lui, entre-autre, l’Union Européenne qui finance, également, 5 autres projets dans les environs de Dilijan. Dans le tourisme toujours, il réalise des nouveaux projets de développement à Tatev (dans le sud-est) et à Gyumri (la capitale culturelle de l’Arménie, seconde ville du pays, dans le nord-ouest). Il se consacre à fond dans ses nouvelles missions.

R comme Rêve

Finalement, quel est le rêve de cet homme qui a eu « 3 vies », comme il le dit lui-même. « C’est vrai, mes voyages, ma vie dans les pays du Moyen-Orient, ont nourri mon rêve et ma vision de l’Arménie. La jeunesse arménienne est belle. Elle entreprend. La diaspora, dont je faisais partie, commence à s’installer et à rentrer au pays. Elle investit. Beaucoup de projets sortent de terre. Regardez Ruben Vardanyan et Noubar Afeyan, regardez James Tufenkian, ils investissent énormément dans le pays. Mon rêve ? Que le pays soit uni, que les divisions et les querelles politiques cessent, afin de développer encore davantage l’économie du pays. »

C’est vrai, Rafi Baghdjian est un homme de défis. C’est un éternel optimiste. A la retraite, il reste très sollicité. Il reçoit des appels de l’étranger, de cette diaspora qui veut rentrer au pays pour y développer des activités économiques et commerciales. Pour finir, il est devenu, depuis plus d’un an, « adviser », conseil, de fondations, comme celle du Centre pour l’Innovation Scientifique et l’Education (CSIE).

« Vraiment l’Arménie, d’ici 5 à 10 ans, sera un pays incroyable. Un pays aux standards européens, mais on ne fera jamais parti de l’UE. L’avenir, ici, c’est la jeunesse ! »

Ses fils Aram et Alex sont sur les pas de leur papa. Cette jeunesse de 30 et 34 ans investit, également, en Arménie. « Mon fils, Alex, s’est installé en Arménie l’année dernière. Il a lancé deux start-ups. La première était dans le secteur du réseau de partage de vélos, et, la seconde est dans le secteur du marketing et de la cryptomonnaie. » Aram est resté aux Etats-Unis. Mais, il est, toujours, connecté à l’Arménie.

Le futur de l’Arménie s’écrit avec les Arméniens, sa diaspora, sa jeunesse et ses rêves. Comme l’Arménie, les fables de La Fontaine, francophonie oblige, ont de beaux jours devant elles. Elles sont inspirantes. Et, Rafi en est devenu un des meilleurs ambassadeurs, surtout après avoir rencontré la Reine Elisabeth II, le Sultan d’Oman et l’Emir du Qatar !

Antoine Bordier

LAISSER UN COMMENTAIRE

Tapez votre commentaire
Entrez votre nom ici

deux × 4 =