Il n’en a fait qu’à sa tête et cela ne lui a pas trop mal réussi ! À en faire perdre son latin à tous les experts du management et pourtant la France lui doit tellement… Même si la réciproque reste vraie !

« Les banquiers, il ne faut pas les écouter », m’avait glissé un jour celui que Bernard Arnault qualifie déjà de  « dernier grand créateur de la génération miraculeuse de l’après-guerre, un immense talent ! » Comment ne pas éprouver de curiosité devant le parcours d’un homme si singulier, polymorphe, indépendant, inattendu et aussi génial par moments ? Pierre Cardin fit trois fois la une du magazine Entreprendre. Au-delà de la réussite économique sans pareil de l’homme aux 850 licences, 500 usines et 200 000 personnes, classé 146éme fortune française encore en 2016, nous étions convaincus que sa démarche avait de quoi inspirer nos entrepreneurs et pas seulement dans le secteur de la mode justement, mais dans de nombreux autres activités !

Cardin avait chevillée au corps l’irrésistible envie de pouvoir faire ce qu’il voulait sans qu’on l’empêche. Peut -être une revanche par rapport à son enfance, lui qui né en 1922 dans une famille de paysans de Vénétie ruinés par la grande guerre, avant de s’exiler en France.
Pas fasciné par l’argent : « Je déteste vendre. D’ailleurs, je n’ai jamais rien vendu. Je n’aime qu’acheter, pas pour posséder, ni pour spéculer, bien que tout ce que j’ai acquis ait pris de la valeur. »

« L’argent, je m’en fiche » avait-il coutume de dire.

On le croit ; sa liberté semblait sans prix ! Il pouvait sur un coup de cœur décider de racheter un village entier dans le Luberon (celui du Château du Marquis de Sade à Lacoste – Vaucluse- en 2001), se faire construire une villa futuriste sur la côte d’Azur (le Palais-Bulles à Theoule -sur-mer), reprendre un théâtre parisien pour en faire l’Espace Cardin, ou déjouer tous les pronostics en restant à la tête de son empire jusqu’à l’âge de 98 ans, record battu en la matière. On peut comprendre que cela suscite l’admiration du patron de LVMH qui a dû lui aussi faire partie de la cohorte du bal des prétendants d’un tel empire hétéroclite. Sans pouvoir jamais le racheter comme on le sait.

Ce n’est pas le moindre de ses mérites. Ce créateur aux doigts d’or, premier couturier à faire la une de Time en 1974, n’avait pourtant qu’une formation de simple comptable. Ayant démarré comme apprenti a 14 ans chez un petit tailleur de Saint-Etienne avant de monter à la capitale pour se faire embaucher par Paquin avant de devenir en 1946 le premier collaborateur de Christian Dior à 24 ans. « Je suis un enfant des faubourgs ». Sa vie a basculé le jour où a Vichy, un médium lui a prédit que : « Jusqu’à la fin de sa vie, il serait au plus haut de l’arbre qui donnera des fruits et des fleurs et que ses drapeaux flotteraient partout dans le monde. » (Entreprendre 108)

Restant fidèle au principe édicté par le publicitaire Jacques Seguela selon lequel « on ne gagne jamais autant d’argent que quand on ne cherche pas forcément à en gagner », la liberté et les fulgurances du prince de la mode parisienne, dont les robes s’adressaient aussi bien « à la duchesse de Windsor qu’aux concierges » furent à la base de son succès. Non pas qu’il chercha forcément à choquer et provoquer pour que l’on parle de lui. Comme le conseillait par exemple l’écrivain Pierre Louys à son ami l’apprenti
poète Paul Valéry avant de monter de Sète à Paris. Cardin avait en lui ce désir de mouvement permanent et de perpétuelle ébullition. Alors, forcément, il y a des moments où cela peut déboucher sur quelque chose. Et d’autres où cela fait un bide. C’est le principe même de la
création.« Il vaut mieux se copier soi même que d’être copié par les autres ! » disait-il au magazine Entreprendre (février 1997).

Un jour d’interview dans les années 1997, où je me retrouvai en face de lui dans un bureau avenue Marigny à Paris, placé sans doute pas complètement par hasard en face du palais de l’Elysée, alors que je lui demandai s’il allait déménager bientôt tant la pièce où il me reçut, était exiguë et pleine de cartons ; il répliqua avec cette phrase étonnante : « J’ai besoin de me retrouver éternellement dans des ambiances provisoires de déménagement incessant. Souvent, le dimanche, je viens quand les bureaux sont vides, et je bouge les meubles… »

Insaisissable mais pas seulement ; à la fin des années 90, j’eus la chance de nouer une relation de confiance avec l’un de ses bras droits, il en avait beaucoup, Gérard Blaufoux. Celui-ci avait pour mission de négocier les innombrables accords de licences pour la marque Pierre Cardin dans le monde ! Réputée mondialement, n’importe quel producteur qui sur la planète voulait l’apposer sur ses produits : champagne, papiers mouchoirs ou cahiers scolaires, pouvait le faire moyennant redevances. Une démarche planétaire avant l’heure, un peu mégalomane aussi mais qui fit aussi partie de son succès. Un procédé repris d’ailleurs par d’autres à l’image d’un autre inclassable, le patron de Virgin, l’inégalable tycoon anglais Richard Branson !

Que va devenir Maxim’s, le restaurant gastronomique le plus chic de Paris, fondé en 1893, symbole de la Belle Époque ? Cardin n’hésita pas à en faire une marque de confiture, un label de résidence hôtelière, une brasserie chic sur le parvis de La Défense et même sur le tard une guinguette – bateau naviguant en face de la Tour Eiffel. Je me souviens qu’une fois en faisant une balade sur la Seine sur un bateau -mouche, la guide au micro n’arrêtait pas au fil de ses commentaires de présenter les façades des nombreux hôtels particuliers (58 au total) détenus en propre par le célèbre couturier. Cela émaillait quelque peu la visite des ponts de Paris.
Il était comme cela Pierre Cardin, unique en son genre. C’est dans doute le plus beau compliment qu’on puisse lui faire. C’est peut-être aussi ce compliment dont aimeraient sans doute être gratifiés tous les entrepreneurs qui se respectent.

La création ne s’arrête jamais… Merci Monsieur Cardin. La France vous doit tellement !

Robert Lafont

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