Après 40 ans passés au service de la justice, les avis de cet ancien Avocat Général de 76 ans font autorité. On peut le retrouver tous les jours sur Sud Radio à 17h, et lire son dernier livre Le Mur des cons, paru chez Albin Michel. Un ouvrage édifiant dans lequel Philippe Bilger livre ses vérités. !

La justice est-elle politisée ? Selon vous, l’affaire Fillon a-t-elle modifié le dernier scrutin présidentiel ?

Philippe Bilger : Je fais amende honorable. J’ai d’abord pensé qu’il était souhaitable, pour les électeurs, de savoir si ce qu’écrivait le Canard enchaîné contre François Fillon était exact. Mais par la suite, au fil de rencontres, de vérifications et de lectures, il m’est apparu que le PNF s’était saisi d’urgence d’une matière pour laquelle il n’était pas compétent et qu’il avait mis en œuvre un « matraquage » judiciaire indéniable. En plus avait été violée une tradition imposant une sorte de retenue judiciaire dans les périodes politiques sensibles, au premier chef celle de l’élection présidentielle. Cela ne veut pas dire que François Fillon n’a pas mis également du sien pour le désastre de son élimination au premier tour de cette élection.

L’affaire du « Mur des cons »a fait grand bruit… Faut-il interdire aux magistrats de se syndiquer ?

Le Mur des cons a représenté une ignominie qui, commise par une extrême gauche syndicale prétendue judiciaire, a noyé durablement l’ensemble de la magistrature dans ce naufrage. J’avais l’honneur d’être épinglé sur ce Mur. Ce n’était évidemment pas une pochade puisque quelques énergumènes avaient eu l’impudence d’afficher l’image du père d’une victime violée et assassinée et celle d’un autre ayant créé une association en faveur des victimes. Plus quelques politiques au détriment de toute impartialité pénale future. La présidente du Syndicat de la magistrature, en poste alors, a été sanctionnée de manière dérisoire. Je n’ose imaginer le sentiment public si une relaxe totale avait été décidée.

Et l’interdiction de magistrats syndiqués ?

Dans les conférences que je donne et qui m’offrent l’opportunité de pouvoir dialoguer avec de multiples publics, la question du syndicalisme judiciaire est à chaque fois posée. Je suis contraint de répondre qu’il ne convient pas de rêver d’une suppression qui ne surviendra jamais. Il faudrait déjà un courage politique inouï pour au moins imposer une expression syndicale, à gauche, qui ne déborde pas sur le partisan et appréhende les problèmes judiciaires dans leur complexité et leur urgence. Il y aurait déjà de quoi faire !

Malgré ses aléas, vous continuez de défendre la magistrature. Pourquoi ?

Je sais que le reproche d’être une justice politisée est en permanence adressé à la magistrature. On pourra trouver des pustules de choquante politisation sur le visage judiciaire d’aujourd’hui mais telles des exceptions. On a connu les juges du pouvoir puis la découverte sous la première cohabitation 86-88 et les années 90 du pouvoir des juges et enfin l’émergence d’une justice qui n’est plus politisée au mauvais sens du terme. D’une part la Justice ne choisit pas ses cibles de droite et de gauche. Ce sont les dérives et les transgressions que l’actualité fait surgir qui lui apportent sa nourriture pénale. D’autre part que des politiques soient poursuivis, condamnés ou non ne représente pas une perversion de la République mais au contraire une avancée, un progrès. J’ai bien conscience que pour le peuple de droite la Justice sera coupable de s’en prendre à son camp et pour le peuple de gauche, de pourfendre le sien. C’est inévitable mais le pluralisme judiciaire, dans ses enquêtes et ses informations, démontre que l’accusation de politisation maligne est absurde et de mauvaise foi. Pour les politiques impliqués, plus facile d’accuser l’institution de partialité que de reconnaître leur culpabilité.

Avez-vous une devise ?

Ma devise ? Longtemps j’en ai cité deux. L’une tellement connue qu’on ne sait plus de qui elle est. Exister, c’est insister ! Je vais privilégier la seconde qui me semble définir mon caractère et une ligne de conduite estimable. C’est une phrase de Balzac : je suis de l’opposition qui s’appelle la vie !

Et votre avis sur les avocats ?

Je ne raffole pas des avocats en gros mais j’ai de vrais amis, au détail, dans cette profession. Coup de chance pour moi : ce sont les meilleurs à mon sens sur le plan pénal. Temime, Le Borgne, Dupond-Moretti, Berton, Herzog, Haïk notamment. Pour être un « ténor » il faut plus que du talent. De l’intelligence, tout court et celle du procès, de la sensibilité, de la modestie – les suffisants sont insuffisants -, de l’oralité et ce qu’on oublie trop souvent et que les médias négligent dans leur classement parfois fantaisiste : de la morale. Je récuse l’opinion dominante qui laisse croire à une multitude d’avocats que tout leur serait donné par miracle. Par le simple exercice de leur dénomination d’avocats.

Pourquoi ce livre « le Mur des cons » ?

Le Mur des cons est un livre en quelque sorte testamentaire – qu’on se rassure, je n’aspire pas à voir se rapprocher l’échéance fatale – qui a pour principale ambition de montrer, contre toutes les pratiques dévoyées, que la magistrature est un très grand métier au service du public et des citoyens. J’ajoute trois autres idées. Chaque magistrat a le devoir d’être libre et indépendant en se battant pour ces vertus capitales. La Justice n’est pas politisée et, enfin, le citoyen doit être l’alpha et l’oméga de notre action. Quand il s’occupe de nous, il se mêle de ce qui le regarde.

Le citoyen est-il assez considéré ?

J’insiste sur le citoyen parce qu’à l’évidence le commun des magistrats privilégie la perfection formelle de ses démarches juridiques – à la supposer possible – par rapport à la satisfaction des attentes du citoyen. Celui-ci est trop souvent déçu, amer, voire désespéré face à une institution qui ne prend pas assez la peine de lui parler et de l’informer. Il se sent abandonné par un service public dont l’honneur devrait être de dispenser, à la fois, équité et efficacité. Ce dernier marche mieux que des critiques compulsifs et de mauvaise foi le prétendent, moins bien qu’il le devrait.

Et si c’était à refaire ?

Si c’était à refaire ? Au bout de quarante années de magistrature qui m’ont confronté à deux justices de luxe – durant 5 ans : le droit de la presse et la liberté d’expression et durant plus de 20 ans : avocat général à la cour d’assises de Paris – et fait connaître des expériences, des aléas et même des risques disciplinaires, je ne bougerais pas pour l’essentiel d’un pouce. Mais si c’était à refaire, je tenterais de faire mieux. Peut-être ai-je trop cultivé l’art de déplaire ? Mais requérir ou rendre la Justice est une trop belle et exigeante mission pour la laisser être gangrenée par le conformisme, la servilité et la médiocrité. Il faut au moins tenter de se hausser autant qu’on peut pour être digne d’elle.

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