Faut-il pour devenir leader tomber dans l’escarcelle d‘un fonds international ?

L‘histoire avait tout pour plaire. Pierre-Antoine Capton, jeune capitaine d‘Industrie normand, fils de commerçants à Trouville (une mère coiffeuse et un père moniteur d‘auto-écoles) fondateur de 3è Œil productions, allié à 45 ans à deux des plus brillants de nos hommes d’affaires, l‘entrepreneur sans limite Xavier Niel (Free) et le banquier d‘affaires intello, Mathieu Pigasse, ex-Lazard et actuel dirigeant de Centerview Partners, passionné de rock et de géopolitique. Il s‘agissait, à l‘instar de ce que fait Stéphane Courbit avec Banijay (et l’appui de Vincent Bolloré et Marc Ladreit de Lacharriere-Fimalac) de pouvoir constituer l‘un des plus gros groupes de production audiovisuelle du continent. Mediawan sut répondre aux attentes. Le financement fut à la hauteur des objectifs. À coup de croissance externe accélérée, le petit groupe télé créé en 2016 devient vite un géant, de fait premier groupe de production de fictions sur le territoire français. Le problème c‘est qu’avec l’accélération de la mondialisation des marchés, il y a toujours plus gros que soit. Et il faut aller vite. A peine a-t’on bouclé un rachat qu‘il faut en mener un autre… C‘est sans fin.

Sur un marché aussi convoité et porteur qu‘est l’audiovisuel, Lagardère Studios était à prendre. La cible (220 millions de revenus pour une fédération de 30 producteurs télé) était trop belle pour ne pas être tentée. D‘autant que Newen, l‘autre ogre français du secteur, celui du groupe de Fabrice Larue, l’autodidacte, ex-coursier devenu en son temps patron du journal La Tribune, était prêt à y mettre le prix On parle de 200 millions d‘euros. Oui, mais c‘était avant le Covid. Depuis Larue a renoncé au rachat. Une opportunité dans laquelle s‘est engouffré notre patron normand qui lui n‘a pas hésité. Il est vrai que le prix de Lagardère Studios aurait été divisé par deux, un deal à 110 millions d‘euros avec de surcroît un complément de prix de 15 millions exigible qu‘en 2023 ! Cela ne se refuse pas. Capton a accepté même si la reprise ne se fera qu‘avec l‘ entrée au capital du redoutable fonds américain KKR, devenant maître à bord de la nouvelle alliance de premier plan.
Puisqu’elle permet de mettre la main tant sur le marché espagnol avec Boomerang, filiale de Lagardère Studios qu’ allemand avec l‘apport minoritaire du producteur germanique Leonine appartenant à KKR et partie intégrante du deal. À terme, KKR prend la main sur le groupe Mediawan dont les trois fondateurs gardent 20 % avec la mutuelle MACSF (7%) mais c‘est la nouvelle structure Mediawan International détenue majoritairement par KKR qui portera les projets à l‘international. La messe semble dite même si les actionnaires français pourront toujours se dire avoir fait une belle opération patrimoniale ou financière. Il n‘empêche, c‘est encore un groupe de création français qui tombe dans le giron des fonds financiers internationaux et américains en particulier. Et pas dans n‘importe lequel des secteurs puisqu’il s‘agit, excusez du peu, de la création audiovisuelle. À l’heure où on se remet à parler de souveraineté, celui de l’audiovisuel semble bizarrement avoir complètement échappé à nos radars…

Plus généralement, la  question qui demeure au plan de la réflexion économique est de savoir si nos groupes d’origine hexagonale vont pouvoir continuer dans l’avenir à mener et développer des stratégies internationales d‘envergure sans tomber dans le giron des fonds internationaux. C‘est une vraie question.
Et pendant cela, nombreux sont ceux qui continent à vouloir pourfendre la finance française sans s‘apercevoir qu‘en l‘affaiblissant, on laisse le champ libre à l’arrivée massive des fonds financiers internationaux prédateurs.
A vouloir faire l’ange, on fait le diable !

Robert Lafont

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