L’étrange métaphore d’Emmanuel Macron

Tribune.

« Dans ce moment où l’année tourne sur ses gonds » : c’est par cette métaphore pour le moins étrange qu’Emmanuel Macron a commencé son intervention sur TF1 le 15 décembre dernier ! Etrange,  parce que, si vous visualisez la situation, vous allez tout de suite comprendre que, quand la porte aura fini de faire son tour, vous la prendrez alors inévitablement en pleine face. 

Espérons pour lui que cette image n’augure pas de la suite de son mandat ! Sans doute a-t-il voulu honorer à sa façon un mythe de la Rome antique, celui de Janus, le dieu des portes qui se ferment et des portes qui s’ouvrent. Représenté avec deux faces, l’une regardant vers le passé et l’autre vers l’avenir, afin que rien ne lui échappe, il était célébré au mois de Janvier, mois qui lui était dédié, par des échanges de cadeaux, figues et dattes, fruits très sucrés qui devaient garantir une année toute de douceur et de paix entre voisins.

Tradition encore plus ancestrale, puisque les Romains perpétuaient ainsi un genre inauguré cinq siècles avant eux,  dans la Babylone de Nabuchodonosor, mais où les biens troqués n’étaient pas symboliques mais strictement matériels, et avec la même intention, faire régner l’harmonie dans la cité! Dans ces temps ancestraux, en effet, les hommes vivaient essentiellement du travail de la terre, et devaient fabriquer par eux-mêmes, et avec peu de moyens, les outils dont ils avaient besoin. Moyens insuffisants supposent quantité insuffisante, alors les agriculteurs s’empruntaient fréquemment du matériel les uns aux autres, oubliant tout aussi fréquemment de se les rendre,  et cette habitude était à l’origine  de nombreuses querelles de voisinage.

Mais heureusement, le dieu des Babyloniens avait la sagesse comme attribut, et comme tous les grands sages, il avait les conflits en horreur. Alors, pour l’honorer et s’attirer ses bonnes grâces, ses fidèles avaient à coeur de rendre à leurs légitimes propriétaires  les objets qu’ils leur  avaient empruntés durant l’année, histoire de commencer la nouvelle année sur des bases saines, et de renforcer l’esprit de groupe et la cohésion sociale.  Une sorte de team building avant l’heure !

« Libérer, protéger, unifier »

Macron, Nabuchodonosor, qu’ont en commun ces deux hommes ? A part la volonté d’unir tous les peuples d’une même région,  le continent européen pour l’un, le bassin mésopotamien pour l’autre, ils ont surtout la caractéristique d’être des maris très, mais vraiment très amoureux de leur femme, presqu’en adoration devant elles ! De Brigitte, Emmanuel dit, « elle c’est moi, moi c’est elle », comme s’ils étaient les deux moitiés de la même orange, figure emblématique de l’amour romantique. Quant à Nabuchodonosor, sa passion pour son épouse lui inspira l’une des sept merveilles du monde, les Jardins suspendus de Babylone, conçus pour lui rappeler les paysages iraniens  de son enfance dont elle se languissait.

Arrivés tous les deux au pouvoir avec la volonté de réformer et de moderniser l’État dont ils avaient pris la tête, ils eurent à affronter bien des tempêtes, pandémie pour l’un, guerres interminables pour l’autre, s’efforçant de tenir leur cap envers et contre tout, et « quoi qu’il en coûte » !

Si Nabuchodonosor investit dans l’architecture pour assurer la pérennité de la culture babylonienne, Macron, lui, compte sur les valeurs d’humanité que sont l’empathie et la compassion, pour que notre société garde son ADN, le respect des Droits de l’Homme. « Je suis pour l’entraide et la solidarité, c’est ça une grande nation », a-t-il déclaré, à titre de profession de foi, formant le vœu, « que chacun tende une main à chacun ».  Et, dans son élan mystique, il propose, en lieu et place de « liberté, égalité, fraternité », une nouvelle devise pour sa République Française, « libérer, protéger, unifier », formule plus conviviale et mieux adaptée sans doute au monde post-covid auquel, tous, nous aspirons !

 « Quelque chose est en train de changer qu’il faut accompagner »  

Changer quelque chose, en soi-même ou dans le monde, est un parcours de longue haleine, et semé d’embûches ; ça revient un peu à gravir l’Everest, et comme pour une course dans l’Himalaya, on ne peut le réussir d’une seule traite, il faut aller de camp de base en camp de base, pour s’acclimater à chaque étape et ne pas risquer l’asphyxie ou le « mal des montagnes ». Il existe ainsi, dans notre cerveau, un circuit du changement, et j’ai pu observer et modéliser, en analysant mes patients, qu’il se fait en quatre étapes, chacune accompagnée par la production d’une hormone spécifique et le ressenti d’une émotion particulière.

D’abord, on se projette dans la nouveauté, et c’est l’enthousiasme, on imagine tout ce qu’on va pouvoir réaliser, et réussir, et, à cette idée, notre cerveau va secréter  de l’adrénaline, l’hormone de l’excitation, qui produit une énergie immédiate, quasi magique, mais dont l’effet s’estompe rapidement. Et nous avons tous fait l’expérience de « vœux pieux », pris dans une certaine exaltation le soir, et déjà envolés au matin. C’est qu’entre temps nous sommes passés à la deuxième étape du circuit, de loin la plus difficile, le rappel au réel, qui nous fait prendre conscience de l’étendue du travail qu’il faudra accomplir, et c’est inévitablement très frustrant. Le cerveau réagit à cette frustration en produisant du cortisol, l’hormone de la détresse, qui vide l’organisme de ses réserves de glucose, et provoque un état de fatigue généralisée.

A ce point du processus, l’émotion ressentie est un profond sentiment de découragement, et, selon les statistiques, 80% d’entre nous abandonneront là leurs bonnes intentions ! Ceux qui auront résisté à la déprime et n’auront pas renoncé, passeront alors au stade suivant, celui de l’anticipation, où l’on dresse l’inventaire et où l’on réfléchit à l’organisation concrète des moyens dont on dispose pour la mise en œuvre du projet. L’idée cesse d’être un simple idée pour se transformer en opérations programmées, condition obligatoire pour obtenir des résultats tangibles. C’est un processus qui doit se faire soigneusement, pas à pas, et pour y arriver il faut rester d’humeur égale, quoi qu’il arrive, et éviter les « ascenseurs émotionnels » et les incessantes remises en question. Heureusement nous avons, à ce stade, une alliée, et c’est la sérotonine, hormone de l’humeur, qu’elle régule, et de la motivation, qu’elle entretient.

Après avoir accompli ce parcours du combattant, nous connaîtrons enfin un sentiment de satisfaction, celui qu’on éprouve une fois arrivé à la quatrième étape, celle où l’on a atteint son but. C’est un moment de plénitude, on est fier de ce qu’on a réussi, on ressent du bonheur à être là, comme un bébé qui vient de boire son lait, et qui, repu, produit de  l’ocytocine, l’hormone de la lactation, mais aussi l’hormone du bien-être. L’état de béatitude qu’elle engendre est la récompense de nos efforts, et nous allons vouloir les continuer pour retrouver ce moment de bonheur, et éprouver à nouveau cette euphorie. On se sent alors motivé pour refaire un nouveau circuit, et, fort de cette réussite, on se sent parfaitement capable de tenter un pari plus difficile !

Les leçons d’Eisenhower

Mais si, hélas, ça ne fonctionne pas aussi bien que vous le voudriez, inutile de stresser, Dwight Eisenhower est là pour vous soutenir ! Commandant suprême du Corps expéditionnaire des forces alliées, c’est lui qui a planifié le débarquement en Normandie, la plus importante opération militaire de tous les temps. Après la victoire, devenu Président des États-Unis, il a fait voter à l’automne 1957 le Civil Rights Act, qui donnait de nouveaux pouvoirs au Département de la Justice pour poursuivre tous ceux qui appliquaient des lois de ségrégation raciale. Alors, c’est sûr, cet homme savait de quoi il parlait quand il disait : « ce qui est important est rarement urgent et ce qui est urgent est rarement important ». De quoi nous déculpabiliser tous !

Catherine Muller
Docteur en psychologie
Member of the World Council of Psychotherapy
Member of the American Psychological Association

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