Franck Julien

Il est grand temps de mieux protéger notre capitalisme familial à commencer par celui de nos belles ETI.

Encore une belle entreprise familiale française qui cède aux sirènes des grands fonds américains du Capital-investissement. Atalian devenu un leader des services externalisés aux entreprises (3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 132 000 collaborateurs dans 37 pays) semble assez emblématique de l’hémorragie en la matière avec un nombre non négligeable d’ entrepreneurs qui se croient obligés de céder à des ensembles plus vastes pour pouvoir résister dans la compétition mondiale.

Franck Julien, diplômé de droit à la Sorbonne, avait pourtant tout du profil de chef d’entreprise indépendant et audacieux, à l’abris de ce type de tentations. Digne représentant d’une belle lignée entrepreneuriale, Il était parvenu à 54 ans à hisser le groupe de nettoyage industriel fondé par son grand-père dans le Top 5 mondial du facility Management  (nettoyage, sécurité, restauration collective …).

Un parcours émérite qu’Entreprendre a déjà raconté à multiples reprises, un sans-faute parsemé d’erreurs inévitables pour un chef d’entreprise aussi pressé qu’ambitieux. J’ai connu Franck Julien dans les années 2000 lorsque, ce battant au physique d’un Jacques Chirac jeune, vous recevait avec entrain dans le salon privé d’un grand restaurant parisien proche des Champs-Élysées. C’est notre ami  Michel Clerc (ex Paris Match et Jours de France ) qui me l’avait présenté. À l’époque, tel un jeune loup de la finance, Julien allumait cigarettes sur cigarettes (c’était autorisé encore à l’époque) de façon ininterrompue et, durant tout le repas, en répondant 3 ou 4 fois à des appels téléphoniques presqu’incessants présentés comme urgents de ses collaborateurs. Pas facile d’avoir une conversation.

L’homme pressé, comme dirait Paul Morand, chef d’entreprise au rythme trépidant bien à l’image de la croissance externe de son groupe Atalian, menée tambour battant ; 270 entreprises rachetées en 70 ans ! À ses côtés, son épouse, Sophie Pécriaux, grande, blonde et complice, n’est pas en reste. Elle a développé avec talent et modestie une affaire, City One, qui est devenue la première dans son domaine, l’accueil clients avec quelques 220 millions d’euros de chiffre d’affaires. Chapeau également. Elle en contrôle toujours 95 % du capital.

Le couple affiche une ambition de tous les instants. Comme tous les entepreneurs qui veulent se faire entendre en France, ils envisageaient de se payer un journal ou un média à l’instar d’un Francois Pinault (Le Point), d’un Christian Latouche (Sud Radio), d’un Bernard Arnault (Le Parisien-Les Échos), Patrick Drahi (BFM/ RMC), Vincent Bolloré (Canal, Prisma…), Frédéric Jousset (Beaux Arts Magazine), Alain Weill (L’Express), Rodolphe Saadé (La Provence) ou Xavier Niel (Le Monde).

Pour les Julien, ce fut finalement La Tribune, ancien quotidien financier de Georges Ghosn (avec qui Entreprendre-Lafont presse est aujourd’hui associé sur le magazine VSD, une des réussites de l’année avec pas loin de 50 000 exemplaires vendus chaque mois). La Tribune à qui ils confièrent à notre ami, le talentueux Jean-Christophe Tortora (ex patron d’un groupe de RP à Toulouse ) le soin de développer le titre, notamment sur le numérique et l’événementiel.

C’est donc avec surprise que l’on voit aujourd’hui Atalian, (même si le groupe était lourdement endetté, plus d’1,2 milliards d’euros ?) passer sous les fourches caudines d’un conglomérat international plus vaste en alliance avec le britannique OCS (905 millions d’euros de chiffre d’affaires).

Certes, l’ensemble présente belle allure ; puisqu’il devient leader mondial du Facility management, mais il sera détenu et contrôlé par le fonds américain CD&R (Clayton,Dubilier & Rice). Un fonds qui a réalisé depuis 40 ans pas moins de 180 milliards de dollars de transactions et qui,avec le mariage Atalian/ OCS, n’en est pas à son coup d’essai. Il fait même de la fusion de groupes complémentaires une véritable spécialité.

C’est CD&R qui, en 2020, a regroupé But et Conforama pour constituer le premier distributeur de meubles en France.

Prenons garde malgré tout que, sous la pression d’offres financières mirobolantes, nos capitaines d’industries ne soient pas tentés par de tels montages avantageux à court terme mais assez délétères à long terme pour notre indépendance industrielle. Nos entreprises familiales constituent actuellement sans doute le meilleur des remparts de la souveraineté économique et sociale face à la montée croissante des groupes multinationaux aux centres de décisions anonymes et hors frontières.

Les Allemands l’ont bien compris, eux qui à l’image de leurs clubs de foot de la Bundesglia, interdisent à tout investisseur étranger de devenir majoritaire. Pas de Quatar au Bayern Munich ! Eux qui protègent comme la prunelle de leurs yeux toute cession de leurs ETI familiales ; on les comprend, le fameux Mittelstand germanique. Nous serions bien avisés de nous en inspirer et d’exonérer ainsi totalement les droits de succession pour nos PME comme le font nos voisins allemands voire italiens. Quand à Franck Julien, il a trop de qualités pour ne pas nous devoir une belle revanche sur le théâtre de l’industrie française !

Robert Lafont

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