Le débat politique se crispe et le pauvre sourire qui virevoltait encore sur les os décharnés du malheureux Voltaire a tendance à s’effacer. Pourquoi malheureux Voltaire? Parce qu’il le sait bien, pardiche, on va lui faire bientôt procès post mortem de ses moeurs légères et de son indépendance d’esprit !

La foule des énergumènes chapîtreurs et moralistes n’en a pas fini avec la société : Churchill, et son cigare en peau de caca, Colbert, Napoléon, demain Voltaire… A quand Jésus? La France a supprimé le vote par correspondance en 1975 parce qu’il était vecteur de fraudes. L’Amérique non. On en voit le résultat. En tout cas l’affaire Trump aura réveillé les USA. C’est une bonne chose. C’est bon pour le débat.

On peut se tromper et même très lourdement, mais ça ne reste pas sans conséquence pour la conduite des affaires publiques. J’avoue avoir le sentiment de me trouver parfois devant ce prestidigitateur espagnol des années 70, l’excellent Garcimore qui ratait systématiquement ses tours, et qui concluait ses échecs par un désopilant « Et voilà ! »

Une certaine forme d’incompétence et d’approximation semble miraculeusement donner des ailes aux indécis et proscrit toute nuance du débat public. Les mêmes qui doutent de l’élection de Joe Biden et soupçonnent le port des masques dans la rue de ne servir à rien se font copieusement insulter par le chaland. Où sont donc les débats apaisés que tenaient dans le salon de la bibliothèque de l’Arsenal les écrivains et les hommes politiques conviés à débattre par le charmant Charles Nodier qui en était le conservateur ? Est-on contraint de constater que les bons usages et la courtoisie cèdent progressivement le pas à l’imbécillité donneuse de leçon?  Plus que jamais il importe de se ressaisir par un rigoureux contrôle de soi. C’est de l’avenir de l’humanité éclairée qu’il est en définitive question.

L’avocat Jean-Pierre Versini Campinchi ébouriffe la télévision en proclamant haut et fort, que pour ce qui le concerne, il n’a pas l’intention de mettre de masque bien qu’il soit au coeur de la cible parce qu’il a soixante-seize ans. C’est une question de liberté. Les personnes à qui j’ai fait part de cette position redoublent de colère et de rage en souhaitant ni plus ni moins lui couper le sifflet. Ainsi pouvons-nous le constater, amateurs de la ferme que nous sommes culturellement , c’est souvent de l’animal et non pas du berger que viennent les exigences les plus dures pour que la liberté soit strictement mesurée. Prenons en notre part, cette situation délétère va durer, et si  nous ne changeons pas de philosophie nous ne pourrons pas surmonter l’événement. Changer de philosophie ça veut dire accepter les risques et refaire la place à la notion de mort, qui jusqu’alors dans le monde Chrétien était le fondement de la vie collective. On célébrait la mort du Sauveur à Noël et sa résurrection à Pâques. Faute d’avoir des représentations symboliques d’une haute tenue morale, la société se délite par le bas, la définition d’un surmoi collectif et commun étant la seule réponse que l’on peut apporter à l’angoisse. Ceux qui nous haïssent et tuent les nôtres dans les rues, les églises, les basiliques, en réalité nous méprisent parce que nous avons oublié ce qui nous faisait grand: la croyance que nous valons plus que nous-mêmes.

Avoir remplacé une société d’hommes libres par un souterrain peuplé de taupes lubriques, ce n’est pas un progrès. Les jours qui viennent vont apporter à n’en pas douter un durcissement des mesures, qui je le crains ne serviront qu’à parachever la ruine des classes moyennes de ce pays; elles seront accompagnées bien évidemment d’une moralisation du débat et d’une promotion de l’auto-censure. Ces gens-là qui nous gouvernent devraient relire au plus vite La vache tachetée d’Octave Mirbeau. Je ne peux résister au plaisir de vous livrer les premières  lignes de cette nouvelle:

Depuis un an que le malheureux Jacques Errant avait été jeté dans un cachot noir comme une cave, il n’avait vu âme qui vive, hormis des rats et son gardien, qui ne lui parlait jamais. Et il ne savait pas, et il ne pouvait pas savoir de quoi il était accusé, et s’il était accusé de quelque chose.

Il se disait souvent :

— C’est curieux qu’on m’ait retiré de la circulation sans me dire pourquoi, et que, depuis un an, je sois toujours en quelque sorte suspendu à la terreur d’un procès dont j’ignore la cause. Il faut que j’aie commis sans m’en douter un bien grand crime !… Mais lequel ?… / …

Le dix-septième jour de la seconde année de sa prévention, Jacques Errant fut extrait de son cachot et conduit entre deux gendarmes dans une grande salle où la lumière l’éblouit au point qu’il manqua défaillir… Cet incident fut déplorable, et le malheureux entendit vaguement quelques personnes murmurer :

– Ce doit être un bien grand criminel !…

– Encore un qui aura proclamé une vérité !…

Jean-François Marchi

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