On n’a pas assez insisté sur l’annonce surprenante du président américain, Joe Biden, lorsque ce dernier, avant même l’invasion de l’Ukraine par la Russie, clamait urbi et orbi ne pas vouloir intervenir dans une riposte militaire.

Tous les stratèges militaires le savent. On ne dévoile jamais à l’avance à son « rival » ce que l’on va faire après. Ou alors, c’est pour lui envoyer un message et en l’occurrence le piéger. Une telle annonce ne pouvait que l’inciter à tomber dans le traquenard ukrainien.

Après tout, l’administration américaine s’est déjà prêtée à ce type de stratagème. On se souvient qu’en août 1990, Saddam Hussein s’était cru autoriser à pouvoir envahir le Koweit. On le sait aujourd’hui, il ne faisait que suivre en cela les messages rassurants envoyés par la diplomatie américaine. Le traquenard était parfait. Saddam croyait que l’on le laisserait tranquillement envahir cette ex-province irakienne. On connaît la suite.

L’occupation dura avant qu’une coalition internationale emmenée par les USA (à laquelle le président Chirac refusa magistralement d’adhérer) et qui permit au président Georges W. Bush de prendre le contrôle de l’Irak en 2003. Une opération qui n’aurait pas été possible sinon. L’invasion du Koweït a eu le mérite de faire apparaître Saddam Hussein à la face du monde comme un dangereux dictateur sanguinaire capable de faire toutes les vilénies. Comme en plus, il disposait, à entendre les mots du vice-président Dick Cheney, de la « quatrième armée du monde », la planète et les forces américaines étaient en droit de s’opposer ferment à l’éventuelle montée en puissance du chef d’Etat laïc. La morale était sauve.

Les affaires « made in USA » pouvaient reprendre par exemple et mettre à mal la position des opérateurs français (Total, Bouygues, Dassault…) qui dans la lignée du président Chirac et de la diplomatie franco-irakienne avaient pris une sacrée importance à Bagdad. Demandez aux grands groupes français comme Total ce qu’ils ont perdu dans l’opération.

Quand les Américains se mêlent de politique internationale, leurs intérêts commerciaux ne sont jamais bien loin. Observez ce qui s’est passé en Iran, un grand pays avec qui les groupes tricolores (Peugeot, Accor, Airbus…) avaient su bien tirer leur épingle du jeu. Qui a le plus perdu au boycott iranien ? C’est sans doute aussi nous.

Il serait hasardeux dans la crise ukrainienne de faire le parallèle avec l’affaire irakienne, même si de grands industriels à l’instar de Loïk Le Floch-Prigent ne se privent pas de faire remarquer qu’avec le boycott décidé contre la Russie, ce sont les intérêts français qui risquent le plus d’être pénalisés. Rappelons que le gazoduc allemand Nord Stream n’est pour l’instant pas arrêté et que les livraisons de gaz se poursuivent. Chat échaudé craint l’eau froide. Il n’est certes pas question de justifier ou d’excuser bien sûr l’horrible agression de Vladimir Poutine contre un pays indépendant, même s’il est frère et qu’il fait partie de l’histoire de la Russie. Mais les choses évoluent, Madagascar était bien Français en son temps.

Poutine a-t-il été piégé ? C’est possible. Lui a-t-on laissé penser qu’il avait une fenêtre de tir pour récupérer l’Ukraine ? Certes, on ne touche pas aux frontières des nations. Mais remarquons qu’il y a des précédents récents. Qu’a-t-on fait récemment au cœur même de l’Europe avec la Yougoslavie, pays non aligné qui pouvait du point de vue américain être un précédent qui fasse des émules ? Mieux valait tuer l’expérience dans l’œuf en soufflant sur les braises d’un nationalisme régional qui ne demandait qu’à prospérer. Remarquons que Bernard-Henri Levy est également en pointe sur le sujet là où Dominique de Villepin freine des quatre fers pour donner sa chance à la diplomatie.

Le drame de l’Europe actuellement est qu’elle semble évoluer de manière pavlovienne dans un mouvement hostile à la Russie, certes justifié, mais qui nous fait perdre des chances d’aboutir à une négociation diplomatique propre à faire arrêter le drame humain qui se déroule à Kiev ou ailleurs en Ukraine. Cet unanimisme est non seulement dangereux mais suspect. Quand tout le monde pense la même chose, c’est qu’il y a un problème.

Remarquons également et sans malignité aucune que l’affaire ukrainienne est une bénédiction pour les intérêts américains. D’abord parce qu’il affaiblit l’économie européenne. D’autre part, cette invasion est en train de resserrer les rangs de l’OTAN comme jamais depuis l’après-guerre. Un organisme qualifié le 7 novembre dernier par Emmanuel Macron d’organisme « en état de mort cérébrale ».

L’organisation du Traité de l’Atlantique Nord célébrée pour contrer et se protéger de l’Union soviétique n’avait plus de raison d’être avec l’ouverture au monde de la Russie. Avec l’invasion de l’Ukraine, l’OTAN redevient aujourd’hui aux yeux des Européens l’instrument incontournable de la défense européenne. Cela fait-il pour autant l’intérêt de la France ? Rien n’est moins sûr. Disposant de la 7ème puissance militaire du monde et d’un réseau diplomatique de qualité (même si, bizarrement, le président actuel s’est escrimé à l’écorner) aux quatre coins de la planète, nous avions le droit de nous adresser au monde entier.

Puissance d’équilibre entre les blocs, le message indépendant d’une France universelle pouvait raisonner dans le monde entier. Se souvenir du discours de Phnom Penh en 1966 par le président De Gaulle.

Nous en sommes loin aujourd’hui avec une diplomatie française qui n’a qu’une obsession : celle de ne pas déplaire à nos alliés américains. Dans tous les domaines, nous leur collons au plus près. On a beau avoir été évincé d’un gigantesque contrat de sous-marins en Australie. Rien n’y fait ! Aux yeux de notre personnel politique (Pécresse compris, ce qui est étonnant pour une Gaulliste), à l’exception notable de Mélenchon, Zemmour, Le Pen ou Dupont- Aignant, l’Amérique semble rester notre référence suprême.

Et que croyez-vous qu’il advienne lorsque, le 11 février 2022, Poutine reçoit plus de cinq heures durant Emmanuel Macron au bout de cette table interminable ? Que croyez-vous qu’il se passe à ce moment-là dans la tête du président russe ? Celui-ci sait qu’il reçoit le président du conseil de l’Union ruropéenne, un ensemble de 27 pays qui a tout démontré sauf précisément son autonomie par rapport à l’allié américain et sa capacité à se doter d’institutions solides.

Difficile d’établir une négociation de confiance dans un tel climat d’autant qu’au plan français, Emmanuel Macron ne fait pas mystère de son atavisme pro-Atlantique. Il n’a pas vu Vladimir Poutine depuis 3 ans et demi. Cela fait beaucoup pour un voisin aussi puissant. Rappelons-nous ce détail révélateur lorsqu’au début de son quinquennat, le 21 janvier 2018, au sommet de Versailles, Emmanuel Macron reçoit Poutine en grandes pompes tout en prenant soin de préciser devant un parterre de reporters internationaux médusés que les journalistes de la chaîne russe RT ne seraient plus accrédités auprès des services de l’Élysée. Bonjour l’ambiance.

On a sans doute gâché trop de rendez-vous importants avec Poutine. On l’a même évincé du G7. Finalement, ne l’a-t-on pas précipité, même si ce n’était pas sa préférence, dans les bras de la Chine ? La question peut se poser. Un changement de pied diplomatique qui ne devrait pas trop mécontenter Washington dont la grande obsession est de ne pas avoir face à elle l’alliance continentale d’un vaste front européen jusqu’à l’Oural qui plus est politique et indépendant.

Le géant américain en prendrait pour son grade. Faut-il rappeler, et ce n’est pas neutre, que l’Union européenne avec 16 % du PIB mondial fait jeu égal avec la Chine et les USA. Il est donc grand temps d’éviter un tel scénario avec le maintien d’institutions européennes faibles et soumises aux lobbys et ne disposant pas de l’assise démocratique lui permettant l’affirmer un exécutif fort et affranchi. C’est donc tout bénéfice pour eux !

Il est du reste singulier de voir actuellement tous les « européistes » béats, à l’instar de Clément Beaune, en appeler, tels des « cabris », à un approfondissement de l’Europe telle qu’elle fonctionne. Ce qui serait un grave contre-sens. Car s’il faut plus d’Europe, ce n’est certainement pas avec le cadre institutionnel actuel où lobbys et commissaires non élus viennent supplanter chaque jour un peu plus les exécutifs de chaque pays.

La confédération libre des nations européennes reste à construire projets par projets. Du sur-mesure. Il est symptomatique de voir, la présidente de la Commission européenne, Madame Ursula von der Leyen qui n’a aucune légitimité sur le plan diplomatique, venir donner la position européenne en matière de relations extérieures. De même qu’elle n’était pas non plus mandatée pour agir au niveau de la politique de santé comme elle n’a fait au mépris des traités pour le Covid. Il s’agit d’un abus de droit.

Ce n’est pas moi mais Hubert Védrine qui est tout sauf excessif qui qualifie dans un article remarqué du Figaro (25/2/2022) que c’est l’Occident qui avec Poutine a créé un monstre. Ne prenons pas à la légère les avertissements de l’ancien ministre des Affaires étrangères de Francois Mitterrand : « Le Poutine de 2022 est largement le résultat, tel un monstre à la Frankenstein, des errements, de la désinvolture et des erreurs occidentales depuis 30 ans… Henry Kissinger déplorait qu’on n’ait fait aucun effort après la fin de l’URSS pour associer la Russie à un ensemble de sécurité en Europe … »

Alors que faire ? Il n’y a pas d’autre scénario que celui de la négociation et de la diplomatie, comme l’a rappelé à juste titre le président Sarkozy au sortir de l’Elysée le 25 février dernier. Là où son successeur, François Hollande, préférait jouer les matamores et l’ambassadeur zélé de la diplomatie américaine qu’il a toujours été (se souvenir de l’intervention en Syrie).

L’intérêt de l’Europe est plus que jamais d’éviter que le conflit dure ou dégénère. L’intérêt de l’Amérique : pas forcément ! Arrêtons là naïveté, c’est impardonnable quand la guerre sonne à nos portes. Sans oublier les malheureuses victimes civiles.

« Dans une guerre, il n’y a que des perdants ! »
Chamberlain

Robert LAFONT

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