Fondateur de B1-AKT Leading Sustainable Strategies and Paragon Communication, Yannick Le Guern livre son analyse la crise des « Gilets jaunes », un mouvement qu’il définit comme « l’apax du printemps des peuples ». Alors que nous serions entrés « dans l’ère de la déconstruction de la société », l’entrepreneur milite pour l’instauration d’une « démocratie entrepreneuriale, agissante, globale, participative et citoyenne ». Entretien.

Le mouvement des Gilets jaunes exprime-t-il la défense de la “décence ordinaire” ?

Non. La théorie de la décence ordinaire est le fantasme d’un peuple idéalisé, d’une action juste et positive, d’un sens morale inné. Nécessité et revendications disparates, rejet de la résignation et ras-le-bol généralisé pour toute unité, ne font pas vertu ni action en faveur du bien commun.

Nous ne sommes pas, à la base des revendications des gilets jaunes, (baisse des taxes sur l’essence, pouvoir d’achat individuel) sur un projet de société, ni dans un mouvement basé sur une anthropologie Maussienne du don, ou sur une décence commune chère à Orwell.

Les Gilets jaunes ne sont pas le moteur, mais l’étincelle de ce qui pourrait, ou devrait être une transformation sociétale et citoyenne. Leurs actes sont signifiants et révélateurs de la conscience d’inégalités criantes, salariales, fiscales, et de niveau de vie, perçues comme insupportables. Ils sont les oubliés de la société, le sans-grade, et les sans-projets ni avenir.

Ils vivent dans la difficulté du présent et l’incertitude de l’avenir. Les perspectives sont inexistantes et les peurs omniprésentes : peur du chômage, de ne pas avoir de retraite, peur du terrorisme, des maladies, du pouvoir d’achat insuffisant pour demain. Le quotidien apporte par ailleurs son lot de frustrations, des fins de mois difficiles, ses difficultés angoissantes sur les besoins primaires à assumer.

Le gilet jaune comme symbole de la protestation est une résurgence-réappropriation de l’esprit français révolutionnaire. Il rend visible et alerte sur une quintuple perte : d’identité individuelle et collective, de symboles et rites communs, de valeurs traditionnelles ou à transmettre, de considération, de dignité et de respect de l’individu, de sens, de repère, et de modèle et enfin de confiance dans les représentants politiques avec un ascenseur social en panne.

Dans notre société de l’information et de l’opinions, les sans-voix ni voie veulent prendre une parole qu’on ne leur donne pas afin de s’exprimer, d’être visibles, d’exister, et d’être reconnus.

Que témoigne-t-il de la fracture hexagonale ?

Malheureusement, la situation actuelle est celle que les modèles prospectivistes prévoient depuis plus de 10 ans. La question n’est plus celle de la fracture hexagonale, sociale, politique, culturelle, ou même de la crise. Nous sommes entrés dans l’ère de la déconstruction de la société telle que nous la connaissions. Les piliers occidentaux, capitalistes, démocratiques, économiques, sociaux de notre société s’effondrent.

Ces années sont celles de la mutation. La phase chaotique et violente débute seulement et balayera nos anciens rapports, certitudes, modes de représentation dans le rejet généralisé de l’autre, des autres, de « l’ancien monde ». Dans cette phase les tensions, incompréhensions, violences individuelles, communautaires, collectives se cristallisent.

Ces « salauds de pauvres », ces ignorés, délaissés, cette force de travail, ces bouseux, ces cousins de province incultes, parfois bien gentils et un peu cons, ces brutes de décoffrage, ces médiocres sans éducation, sans pensée formée, sont pénibles et agaçants comme des enfants turbulents et médiocres. Ils occupent des ronds-points, nouveau théâtre d’un « zadisme-populiste » qui tourne en rond au son des « Macron-Démission ».

Mais ne nous y trompons pas, derrière les quolibets dont on les affuble, les rangs de leurs sympathisants se multiplient au sein de l’ensemble des classes sociales et culturelles, des sensibilités politiques diverses. Ils mettent la critique, la réflexion sociétale, les interrogations sur le monde actuel à la portée de tous, intellectuels ou non, et investissent l’agenda politique.

A l’étranger, le vent de protestation est perçu à la fois comme populiste et citoyen. Populiste avec ses dérives et ses excès. La France soumise se réveille et ne veut plus se résigner. L’individu veut se faire peuple. La révolte populaire n’est pas un mouvement citoyen mais elle doit le devenir.

Est-ce une invitation à repenser un nouveau modèle de démocratie ?

Ce n’est pas une invitation mais une convocation à créer une démocratie entrepreneuriale, agissante, globale, participative, citoyenne, dans une république aux valeurs incarnées et partagées, pour progressivement passer du rejet au projet.

Contre les symboles insolents de la société de consommation, du luxe et de l’asservissement économique, les Gilets jaunes sont l’apax du printemps des peuples, de la nécessité de changement, et de refondation de notre société.

L’enjeu est de le faire dans la coopération et non dans le nationalisme, le rejet et le repli identitaire. Dans la compréhension de ce renouveau démocratique, nous partageons les théories basées sur les « identity politics » qui expliquent les revendications populaires ou populistes, gilets jaunes et hausse de la violence contre les représentants du pouvoir, de l’autorité et parfois contre l’autre en général (migrant, communauté, religions…).

Quid de votre théorie politique des identités hybrides apportant un regard original sur les mutations actuelles ?

Oui, pour aller au-delà des travaux et réflexions de Fukuyama, de Huntington, de Perec, d’Orwell et d’Hugo, de Mauss et de Durkeim, nous analysons, avec Laura Petrache, les mutations actuelles en matière d’identités politiques individuelles et collectives et la nécessité de créer un système démocratique d’engagement citoyen basé sur des identités hybrides se retrouvant dans des projets communs de société.

Dans notre observation et analyse des systèmes politiques actuels et des discours de campagne électorales occidentaux (mais pas seulement), nous voyons se dessiner des tendances. Les ressorts de la politique et des discours des partis portent sur la question de l’identité à la fois collective et individuelle.

Les enjeux des élections, des référendums, sont posés comme des problèmes d’identité collective et de retour à une grandeur nationale traditionnelle fantasmée, un modèle idéal-type : make america great again, la grande Russie, la grandeur de la France, la fierté Magyar, le Brésil locomotive de l’Amérique du Sud, … Le Brexit est posé comme un problème d’identité nationale contre l’Europe, autorité supranationale.

Cela correspond aux aspirations individuelles de sens, de réponses aux peurs générées par les gouvernants et le système libéral actuel.

Sauf que ces identités dont parlent les candidats aux élections, puis les gouvernants ne sont pas des identités ouvertes, de partage, de relation, mais de repli basées sur des peurs, de la perte d’identité, d’envahissement, de grand remplacement, de la fierté mal placée et de sursauts d’orgueil.

Les partis et candidats véhiculent des discours simplistes, populistes, prometteurs de grandeur de la patrie et de souveraineté rendu aux Etats-Nations contre les autorités supranationales. Cette identité collective et la communauté nationale se referme et se refonde grâce au bouc-émissaire, au rejet de l’autre quel qu’il soit.

Concernant l’identité individuelle, les campagnes politiques basées sur les questions d’identité ou « identity politics » sont à la base du clientélisme électorale. Les stratégies de campagnes électorales sont élaborées selon un savant mix de communication symbolique et archétypale, de storytelling et de psychologie sociale basé sur les identités propres à chacun des groupes sociaux.

Cela participe d’une perte accrue de repère, à des identités désagrégées, fragmentées, renforçant un morcellement de la société en mondes distincts qui ne se comprennent pas, ne s’aiment pas et se repoussent comme l’analysait N. Luhmann dans sa théorie des systèmes.

L’individu perd conscience du tout, du monde et de sa relation à l’autre. Il est seul, perdu, et errant. Il ne va plus voter, ou au contraire, attend tout de ses gouvernants, et espère le leader charismatique.

De l’identité à l’image, il n’y a qu’un pas : la politique se transforme en métacommunication, les peurs sont entretenues, les émotions manipulées, les messages simplistes diffusés avec une omniprésence de la métacommunication politique. Les gens intériorisent le fait qu’ils ne sont rien, n’ont pas d’espoir de progression, ni pour eux, ni pour leurs enfants. Ils n’en peuvent plus, et se révoltent.

Quel est le degré de conscience des politiques ?

Depuis des années, la politique se fait malheureusement sans conscience, vision et projet. C’est l’ère du vide. Nous sommes au degré Kelvin de la conscience politique faute de quoi les innovations politiques, citoyennes, démocratiques, les nouvelles approches ne pourront être développées.

Les représentants politiques et gouvernants sont gestionnaires, clientélistes, à la traine, dépassés et défenseurs d’un système obsolète.

D’ailleurs, les réponses apportées à la crise, à la critique sociale, aux émeutes actuelles sont inadaptées et sécuritaires exacerbant les tensions. Un rapport de force se joue de part et d’autre, une violence de rue répondant à la violence symbolique du discours politique.

Les réponses politiques doivent être faites d’accompagnement, de négociation, d’implication faute de quoi des conditions insurrectionnelles se créeront. Le spectre de la radicalisation se dessine fasse au sentiment qu’il n’y a « plus rien à perdre » et le ras-le-bol « d’être pris pour des cons ».

Or, l’enjeu politique est de passer à la déconstruction créatrice. Il nous faut passer à la société de communication, du dialogue et de la coopération. Cela appelle à une nécessité de changements profonds sur nos modèles de société, notre projet commun et sur la place de chacun dans ce projet.

La politique, et le gouvernement de la cité et de la nation ont besoin d’être repensés par une citoyenneté individuelle et collective active. Des projets locaux, nationaux et supranationaux doivent être mis en œuvre, porteurs de visions et d’actions concrètes, basées sur des identités hybrides, ouvertes et incarnées, sur une volonté d’innovation sociétale et sur un pilotage. L’Etat doit devenir entrepreneur-sociétal.

Comment imaginez-vous la situation évoluer ?

Dans ce que nous observons et analysons, les tendances ne sont pas en faveur de l’évolution mais de l’involution. Même si les protestations s’essoufflent ponctuellement, elles se renforceront au gré du contexte.

Les occasions ne manquent pas : accélération de la fin du modèle de croissance économique, chômage de masse, suppression du travail salarié, fin des états-providence et de la redistribution collective, économie de la connaissance et robotisation en cours, intelligence artificielle et transhumanisme pour quelques-uns, pollution généralisée et changement climatique, surpopulation et saturation du modèle agricole ultrapolluant, marginalisation des populations les plus pauvres et faibles, augmentation du pouvoir répressif et de contrôle des individus et des masses créent des conditions de tensions accrus… tous les modèles prospectifs donnent un futur distopique et conflictuel.

La seule solution pour éviter cela, qui est malheureusement la voie la moins probable mais la seule souhaitable, est celle de la réflexion, de la coopération, de l’intérêt commun, de la pensée et de l’action ternaire.

On observe déjà de nouveaux engagements individuels et collectifs pour repenser la vie et construire des projets ensemble : développement de l’entrepreneuriat sociétal, initiatives de territoires en transition, de permaculture, d’activisme citoyen, de nouvelles solidarités, bénévolat, projets associatifs, clusters et incubateurs de projets responsables, écosystèmes créatifs, nouveaux quartiers.

La question fondamentale est : comment vivre et construire ensemble une société prospère où chacun peut se réaliser individuellement et apporter sa pierre à un projet présent et un futur commun. Il faut pour cela nous aligner sur des valeurs et des pratiques de coopération.

Un grand débat est fondamental, mais surement pas sur les thématiques imposées par le gouvernement, pour passer de la colère individuelle, à la réconciliation de nos différentes identités et pour arriver à produire des bénéfices mutuels et collectifs.

Comment peut-on individuellement mieux vivre, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment notre identité individuelle, notre unicité peut s’exprimer et s’affirmer de manière assertive dans une identité collective, dans une unité de projet, local et national basé sur des valeurs partagées et incarnées, vers un nouveau républicanisme et une citoyenneté active, globale, hybride et ouverte ?

Comment passer des notions d’emploi à des notions d’activités, de production et plus de simple consommation de services collectifs. Comment valoriser l’essentiel, le non marchand, la philanthropie, le bénévolat, l’entrepreneuriat pérenne ? Comment redéfinir et se répartir l’action citoyenne, locale, nationale et supranationale ?

Du rejet au projet de société, notre devoir est de construire dès aujourd’hui et tous ensemble, les bases d’une démocratie pas simplement participative ou délibérative, mais véritablement agissante. Il nous appartient de bâtir une humanité meilleure pour élever l’Homme et la Société, voilà le débat, voilà le projet pour tirer parti de la crise, sortir du chaos, et accompagner une mutation vers un avenir souhaitable.

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