Pourquoi l’ancien ministre des PME de Nicolas Sarkozy, qui s’est rapproché depuis d’Emmanuel Macron, s’est mis en tête, à 47 ans, de redonner vie au célèbre « Pif Gadget » ? Passionné de BD, l’homme politique s’est mis en tête de relancer le magazine afin de mener un combat sur trois fronts : défendre la planète, promouvoir une action solidaire et soutenir la cause animale.

Pif Gadget, c’est une longue histoire ?

Frédéric Lefebvre : Pif a vu le jour en juin 1948 sous le crayon d’Arnal à l’initiative des éditions Vaillant. Après avoir prospéré dans le groupe L’Humanité jusqu’au début des années 90 et être devenu Pif Gadget, Pif a cessé de paraître entre 1993 et 2004. Après cet interlude, le cycle de vie de Pif est devenu plus chaotique avec des sorties plus patrimoniales pour faire plaisir aux passionnés. Les numéros publiés s’apparentent plus à des rééditions, avec de jolies créations et parfois des tentatives visant à accrocher un public plus contemporain et plus jeune mais qui n’ont jamais véritablement abouties. Malgré une vie instable, les Super Pif ont néanmoins tenu huit numéros à raison d’un ou deux numéros par an.

Plus récemment, le groupe L’Humanité a essayé de refaire vivre Pif en 2018 à travers un projet complètement nouveau, mobilisant une équipe de dessinateurs et de scénaristes. Ils ont réussi à susciter un espoir en imaginant plusieurs versions de Pif, mais le projet de relance du magazine a finalement avorté, suscitant un profond sentiment d’amertume de tous côtés. Malgré une histoire en dent de scie, Pif a marqué les esprits de plusieurs générations. Il est immortel !

Comment l’idée de relancer Pif a-t-elle germé ?

Comme de nombreux fans, j’étais orphelin. Je suis un amoureux de Pif et de ses amis depuis mon enfance : Pifou et ses Glop/ Pas Glop, Placid et Muzo, La jungle en folie… Pour moi, le projet de relance de Pif est simultanément régressif et transgressif. Régressif au sens où je me plonge dans mon enfance, et transgressif car mon père, qui était profondément anti-communiste, m’interdisait la lecture de Pif qu’il jugeait trop « rouge ». Par le biais de mon ami Daniel, un homme bon et généreux militant du Parti communiste et cadre du club de foot local qui vendait L’Humanité dimanche, je m’étais abonné à Pif que je recevais en cachette chez ma grand-mère (rires).

Allez-vous rester fidèle à son ADN ?

J’ai toujours aimé et suivi attentivement ce personnage, humain et populaire, là où Picsou, qui se baignait dans des tas d’or, me tapait sur le système ; jusqu’au moment où les renaissances chaotiques m’ont déçues. Pif avait perdu le sens de son « combat » initial. Niché au sein du groupe L’Humanité, Pif portait originellement des valeurs humanistes et de justice, y compris à travers des séries un peu avant-gardistes, telles que Rahan, Docteur Justice… Dans toutes les tentatives de réédition animées par la volonté de moderniser le personnage, l’ADN de Pif s’est étiolé. Je ne le reconnaissais pas toujours. Il est vrai que nous avons chacun notre Pif. D’abord, parce qu’il a été dessiné par au moins sept dessinateurs, chacun ayant son style. Et surtout, parce que nous l’avons idéalisé.

Entouré d’associés eux aussi passionnés et d’une équipe composée de graphistes, de scénaristes et de journalistes, beaucoup plus jeunes que moi pour la plupart (Alix, Thomas, Clémence, Adrien, Frédéric, Sébastien, Quentin, Jean-Luc, Charlotte et Bernard), j’ai décidé de faire renaître un Pif qui mène de grands combats, en lui redonnant son essence première. Notre Pif, plus humaniste que jamais, a aussi décidé de s’engager pour la planète et pour la défense des animaux. Il ne plaira pas à tout le monde. Mais c’est le Pif que j’aime et j’espère de tout cœur que les plus jeunes vont l’aimer autant que je l’ai toujours aimé.

Comment adapter les nouvelles aventures de Pif à la lueur des problématiques actuelles ?

Nous devons aujourd’hui mener un triple combat : défendre notre planète, promouvoir une action solidaire et soutenir la cause animale. « Pif Le Mag » se positionne comme un magazine défenseur de la planète et de l’écologie à travers des reportages, des interviews, des engagements citoyens autour de combats qui ont du sens…

Quant à Pif, il porte un sac à dos vert quasiment en permanence, au fil d’aventures qui le mènent aux quatre coins de la planète. Les deux albums sur lesquels nous travaillons — le premier devrait sortir en 2021 et le scénario du second est en construction — sont intimement liés aux problématiques actuelles attenantes à l’environnement. Les sujets concernant les menaces qui pèsent sur la planète irrigueront les nouvelles aventures de Pif, d’Hercule, de Pifou et du méchant Krapulax.

Dans le même temps, Pif reste ce personnage profondément solidaire et humaniste, que l’on croise dans la vie, au coin de sa rue, en allant au stade ou au parc. Le premier numéro du magazine sortant pour Noël, nous menons des actions de solidarité, comme Pif l’a toujours fait, avec le Secours Populaire, en allant au-devant des personnes sans domicile et démunies qui n’auront pas la chance de passer un Noël en famille ou dans la bonne humeur. Les jeunes lecteurs sont invités à écrire des messages qui seront remis à des personnes seules et isolées grâce à mon ami Thierry Velu, avec qui j’ai parfois fait des maraudes (…).

Ils sont d’abord de formidables aventures humaines et ont pour intérêt de nous rendre extrêmement exigeants sur les combats que nous menons. L’association 30 Millions d’ Amis, à titre d’ exemple, ne veut pas entendre parler de gadgets liés à des animaux vivants, comme il y a pu en avoir par le passé dans le magazine, avec les pois sauteurs du Mexique. Quel souvenir. Et pourtant… Pour le numéro de Noël, nous avons l’idée de mettre des graines de sapin comme gadget. L’Académie du Climat nous encourage à aller plus loin dans notre opération « un sapin coupé un sapin planté » en insistant sur la nécessité d’étendre l’initiative à d’autres espèces d’arbres. C’est cette interaction et cette exigence que nous souhaitons partager avec le plus grand nombre.

À quel public vous adressez-vous ?

Nous avons pour ambition de reconquérir progressivement les cœurs des fans historiques de Pif, les orphelins, comme nous, de ce héros de leur jeunesse, mais aussi de séduire tous ceux, plus nombreux, dans les nouvelles générations, qui ne connaissent pas Pif. Nous sommes des centaines de milliers de passionnés en France à ne pas avoir oublié Pif et son univers. Mais des millions de jeunes n’en ont pas entendu parler! Le magazine imaginé est destiné aux « super jeunes » de 6 à 120 ans (rires). Si nous défendons la planète, nous serons tous en mesure de vivre beaucoup plus longtemps et beaucoup plus vieux…

Comment le magazine sera-t-il diffusé ?

Nous commencerons sur un rythme trimestriel avec l’objectif de devenir rapidement mensuel, voire hebdomadaire comme l’était Pif à ses grandes heures. Nous proposerons un abonnement annuel (quatre numéros) autour de 20 euros. Le magazine sera vendu en kiosque au prix facial de 5,90 euros. Nous pensons tirer le premier numéro entre 80 000 et 100 000 exemplaires. Nous réfléchissons à différentes hypothèses afin de limiter au maximum l’impact écologique du produit avec différents scénarios concernant l’emballage du magazine et du gadget qui l’accompagne.

Comment réaffirmer la notoriété de Pif et assurer sa visibilité ?

Nous discutons actuellement avec des magazines et des quotidiens pour insérer des petites histoires de trois cases de Pif, des « strips », où le personnage ferait des apparitions dans leur support, voire des planches originales. Nous gardons un lien fort avec L’Humanité bien sûr, mais travaillons aussi avec TAF ou Entreprendre et le groupe Lafont presse. Nous préparons également des programmes courts tous supports, pour la télévision et pour les plateformes avec « The Explorers ». A terme, l’idée est de donner à Pif une visibilité à 360 degrés, grâce à nos propres outils digitaux, ou à travers les supports de nos partenaires. Les partenariats constituent un puissant levier permettant de démultiplier la force du magazine.

Quelle originalité éditoriale apportez-vous par rapport aux anciennes versions ?

Le magazine est très riche en bricolage écologique – avec un nouveau personnage, TouChaTout -, en conseils pour une nutrition équilibrée et bio, et en jeux simultanément éducatifs et très ludiques. Passionné de bandes dessinées dès la première heure, j’étais abonné à Pif et à Tintin. J’ai dévoré ces magazines lorsque j’étais enfant puis adolescent en ne lisant pas les mêmes histoires au fil du temps. Petit, je zappais Docteur Justice ou Corto Maltese, que j’ai dévoré quelques années plus tard à l’adolescence. Fort de ce constat personnel, j’ai souhaité que chacun se retrouve dans le magazine que nous avons imaginé.

Certaines bandes dessinées originales et inédites s’adressent plus spécifiquement aux adolescents, d’autres sont destinées à un public plus jeune. L’idée est de faire un magazine familial sortant des schémas classiques des magazines pour enfant qui sont toujours extrêmement ciblés avec des tranches d’âge précises. Nous portons le projet d’un magazine durable. Grâce à la réalité augmentée, nous demanderons à nos invités – Nikos (Aliagas) pour ce numéro collector – de nous faire partager des instantanés de leur vie, quand il leur plaira, pendant 3 mois. Un mag papier qui se transforme en jeux interactifs, en vidéos originales et qui reste d’actualité des mois après sa sortie!

Faire renaître ce personnage n’est-il pas un pari audacieux ?

Nous avons bien conscience que nous risquons de créer une déception chez certains fans de Pif mais, en même temps, nous nous ferons un plaisir de rappeler que Pif n’a cessé de renaître, de changer et d’évoluer dans le temps à travers une petite rétrospective. Et il y aura quatre ou cinq pages dans chaque numéro, animées par des passionnés et des collectionneurs, qui feront revivre les grandes heures de l’ère Vaillant ou de Pif Gadget.

Un mag dans le mag permettra de redécouvrir des héros et leurs créateurs ainsi que des anecdotes sur Pif et ses amis. Nous préparons également quelques surprises avec de nouveaux personnages qui feront leur apparition dans la galaxie Pif. J’ai par ailleurs le sentiment de participer, avec des gens passionnément engagés, à la défense d’idéaux qu’il n’était pas facile de défendre dans le monde politique.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

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