Covid-19 : ou les conséquences du choix de la santé au détriment de l’économie

Par Bernard Chaussegros, président de Smart Consulting.

Le seuil fatidique et psychologique du million de morts dans le monde a été atteint le 27 septembre 2020. Les multiples impacts socio-économiques de la pandémie de la COVID-19 sont globalement peu rassurants. En effet, le bilan humain s’aggrave de jour en jour, certains pays entrant dans des deuxièmes vagues inévitables.

En parallèle, nous assistons incontestablement à la montée des tensions partout dans le monde : une rentrée politique agitée au Royaume-Uni, l’interdiction de rassemblements en Tunisie, le conflit en Azerbaïdjan, un coup d’état au Mali, fissure du statu-quo autour de Taïwan, et Vendredi dernier un couvre-feu a été mis en place en France. Cette pandémie et la crise qui en découle sont uniques. Uniques principalement par la gestion qui en est faite. Notamment concernant les outils et dispositions de lutte mis en place dans la plupart des pays du monde.

En effet, il s’agit de la première fois dans l’histoire de l’Humanité que l’on choisit la santé au détriment de l’économie, ce qui nous conduit aujourd’hui dans cette catastrophe économique en chaîne majeure. Les déficits budgétaires des pays croissent de façon exponentielle, les dépenses de santé atteignent des niveaux impensables, le nombre de faillites d’entreprises grandit chaque jour davantage et ne devrait pas s’arrêter là. Et ce partout dans le monde.

L’impact économique de la crise sur le plan mondial

Dans un premier temps, et pour mettre en perspective la situation mondiale, nous ne pouvons ignorer et négliger le bilan humain de cette crise. Des pays en voie de développement aux pays développés, en passant par ceux émergents, tout le monde doit continuer à vivre malgré son lot de décès. Prenons l’exemple des États-Unis, pays le plus touché par cette crise avec près de 7,9 millions de cas et 220 000 décès. Le pays représente à lui seul près de 20% du nombre de morts dans le monde alors que sa population est seulement de 4% de la population mondiale. Nous voyons ainsi que même la plus grande puissance mondiale, avec toutes les ressources et les moyens dont elle dispose, n’a pas réussi à contenir cette pandémie. Il convient de mentionner également, à titre symbolique, que le président des États-Unis Donald Trump, considéré comme l’Homme le plus puissant du monde, n’a lui-même pas pu échapper à la maladie de la Covid-19 et fustige aujourd’hui Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des maladies infectieuses. Qui sait quelles seront par ailleurs les conséquences de ces anecdotes sur le résultat de la campagne, lui qui, le premier, minimise l’impact de cette condition ?

Aujourd’hui, et pour encore toute l’année à venir, les répercussions économiques de la crise sont conséquentes. L’ensemble des pays du monde est impacté. A des degrés différents, certes, mais aucun n’a été épargné. Certains pays ont par ailleurs vécu une crise bien plus difficile du fait de leur dépendance à certains secteurs. D’un côté, ceux dont la dépendance à l’extérieur, témoignée par sa part dans le PIB, est forte, ont connu un véritable déclin avec la mise en place des mesures de confinement mais aussi à cause des restrictions de déplacements internationaux : en termes d’importations agroalimentaires ou d’exportations de matières premières dont les prix ont chuté (e.g. Azerbaïdjan), en termes de tourisme (e.g. la Croatie ou la Grèce), mais également en termes de transferts de fonds de la diaspora (e.g. la majeure partie des pays d’Afrique Subsaharienne). De l’autre, les pays dont l’activité est principalement centrée sur un secteur qu’ils considèrent comme moteur, ou sur un nombre en tout cas limité de secteurs. Dans ce cas, l’économie a été complétement à l’arrêt durant ces derniers mois. La Slovaquie en est le parfait exemple. Le pays étant fortement dépendant du secteur automobile européen et l’un des principaux producteurs d’automobiles mondial par habitant. La crise de la COVID-19 ayant mis ce secteur au « chômage technique », la demande et donc la production s’en sont vus réduits à l’arrêt complet. Dans ce cadre, la Slovaquie a connu une crise majeure avec un taux de chômage passé de 5,0% en Août 2019 à 7,5% en Août 2020.

La crise de l’emploi est donc bien mondiale. Les taux de chômage ont connu des niveaux records partout dans le monde avec des récessions historiques. Mais nous pouvons d’ores et déjà observer que certains signes de reprise économique se dessinent partiellement dans plusieurs pays. Aux États-Unis par exemple, le taux de chômage est tombé à 8,4 % de la population active en août, après être monté à 14,7 % en mai. Mais nous restons loin du niveau d’avant crise de 3,5 %.

Les puissances européennes particulièrement touchées

Par ailleurs, selon la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), le PIB des pays membres de l’UE devrait baisser de 3,9% en 2020 avant de se relancer avec une hausse de 3,6% en 2021. Cette baisse ne sera pas sans conséquences pour les pays concernés et représente un indice important quant au recul économique que l’Europe va subir de plein fouet. De plus, d’après une étude de la BERD, la part des ménages français et allemands déclarant avoir souffert économiquement de la crise est respectivement de 24,8% et 19,8%. Ceci se matérialise tout particulièrement par une énorme crise dans le monde du travail, mondiale certes, mais très hétérogène comme on peut le voir en Europe. Seulement 3,4% des Allemands déclarent avoir perdu leur emploi, tandis que pour la Grèce ou l’Ukraine par exemple, le taux s’élève à plus de 15% de la population.

Le dernier rapport du 1er octobre 2020, toujours publié par la BRED, met en lumière et en parallèle la situation d’aujourd’hui par rapport à celle de la crise financière. En effet, la situation du marché du travail ces derniers mois était pire que celle observée lors de la crise financière de 2008. L’impact sur l’emploi est donc naturellement d’autant plus important.

Par ailleurs, une forte hausse du taux de défaillance a été enregistrée pour les plus grandes puissances européennes. Sur la période de fin 2019 à fin 2021, le Royaume-Uni, l’Espagne, les Pays Bas et l’Italie devraient voir leurs taux de défaillance augmenter respectivement de 37%, 22%, 36% et 37%. Pour sa part, l’Allemagne ayant subi un recul économique plus faible du fait de la meilleure gestion de la crise et de l’efficacité du plan de relance mis en place, devrait avoir une hausse du taux de défaillance de près de 12% sur la même période. Tandis que pour la France, cette hausse devrait être de 21% et concernerait près de 200 000 emplois directs, soit plus de 60 000 entreprises. Si l’on compare ces chiffres à ceux de la crise des « subprimes » et l’impact conséquent qu’elle a pu avoir sur les défaillances d’entreprises, on note que la situation actuelle est très semblable, tout particulièrement en France. En effet, sur la période entre 2007 et 2009, le Royaume-Uni et la France ont vu leurs taux de défaillance augmenter respectivement de 53% et 25%.

En France, le couvre-feu ne va pas arranger les choses

D’après l’Insee, le taux de chômage devrait atteindre les 9,7% fin 2020 après avoir frôlé les 9% au troisième trimestre et 7,1% au premier. Ceci nous démontre que la reprise de la machine économique française et le retour à un niveau d’avant crise sont encore loin. Les répercussions économiques de la pandémie sont réelles et la deuxième vague, de faillites cette fois, est bel et bien à craindre.

Notre pays met en place divers plans de relance ciblés dans le but de soutenir les secteurs les plus impactés par la crise. Dans cette perspective, le plan « France Relance » mobilisera près de 35 milliards d’euros en soutien à l’industrie française. Ce dernier se fera à travers plusieurs formes et aura différents objectifs avec notamment : la transition numérique et écologique ; le soutien à l’innovation ; le développement de nouvelles productions en France ; le développement à l’export ; le conseil ; et l’aide au financement.

Néanmoins, certains secteurs en France ont pu profiter, tant bien que mal, de la crise actuelle. On fait référence notamment aux entreprises dans le domaine du digital qui sont les principaux bénéficiaires d’un changement radical et inévitable du mode et des habitudes de consommation des individus, dont l’appétence pour le e-commerce progresse chaque jour.  Ou encore, le secteur de l’agroalimentaire, qui a su tirer son épingle du jeu pendant le confinement, ou bien celui de la mobilité électrique, également en plein essor dans un contexte où le réchauffement climatique constitue un sujet de discussion dans tous les gouvernements des plus grandes puissances mondiales. Enfin, l’industrie manufacturière a, elle aussi, bien entamé sa reprise économique et est actuellement en bonne voie pour retrouver ses niveaux d’avant crise. Tous ces secteurs, dont l’impact économique a été relativement moindre voire nul comparé aux autres, sont actuellement dans une période encourageante et favorable au développement, comme nous le démontre la hausse des recrutements dont ils font preuve.


Cependant, les entreprises ne sont pas encore tirées d’affaire.

Il a été constaté qu’au troisième trimestre, les défaillances d’entreprises sont en baisse, mais la part des liquidations, elle au contraire, augmente. Durant l’été 2019, plus de deux entreprises sur trois (68,4%) arrivant devant le tribunal de commerce étaient liquidées directement, mais cet été, elles ont été plus de trois sur quatre (75,8%). Le nombre de liquidations passe certes de 7097 à 5081, soit 28,4% de moins sur la même période et 30% à 40% des procédures sont habituellement déclenchées par l’assignation à comparaître d’un créancier. Mais pour ces entreprises, les échéances se rapprochent : des remboursements de crédits (pour lesquels le moratoire de 6 mois, décidé en mars dernier, a pris fin) aux bilans de fin d’année, les entreprises françaises comme partout ailleurs dans le monde sont dans une période critique et leur survie est en jeu… Le cabinet Altares spécialisé ajoute que sur les neuf premiers mois de l’année, « les tribunaux ont prononcé 24.000 ouvertures de procédures collectives, soit le plus bas niveau de défaillances depuis plus de 30 ans ». Un très faible niveau qui s’explique par les mesures prises par le gouvernement depuis le début de la crise sanitaire.

Des mesures pour limiter la casse

Nombreux sont ceux dont le travail a été mis en réel danger par les mesures de confinement, et qui s’apprêtent à subir à nouveau de plein fouet direct ce couvre-feu. Pour éviter alors les licenciements en masse et la lente descente aux enfers des entreprises, le gouvernement a mis en place des mesures de soutien immédiates aux entreprises. Aides qui seront également ajustées au niveau local :

On y trouve notamment la mise en place de délais de paiement d’échéances sociales et fiscales; les remises d’impôts directs ; report du paiement des loyers et factures pour les plus petites entreprises en difficulté ; aide de 1 500€ aux petites entreprises et indépendants grâce au fonds de solidarité financé par l’Etat et les Régions ; mobilisation de 300 milliards € pour garantir des lignes de trésorerie bancaires ; soutien de l’Etat et de la Banque de France pour négocier avec sa banque un rééchelonnement des crédits bancaires ; maintien de l’emploi dans les entreprises par le dispositif de chômage partiel simplifié et renforcé ; le PGE Prêt Garanti par l’Etat, dispositif sans précédent pour apporter les financements nécessaires aux entreprises confrontées à la baisse d’activité. Les PGE constituent d’ailleurs le maillon central de ce dispositif. Depuis mars 2020, plus de 580 000 entreprises ont pu bénéficier du soutien accordé à travers des PGE, représentant ainsi près de 120 milliards d’euros. Les principaux secteurs visés par les PGE sont le commerce et l’industrie manufacturière avec des montants respectifs de près de 29 et 20 milliards d’euros, talonnés par les activités scientifiques et techniques dont le montant s’élève à près de 12 milliards d’euros.

Le télétravail reste aussi un outil important pour réguler et appuyer certaines mesures sanitaires, mais qui ne peut pas être systématisé. En effet, ce dernier a assuré durant le confinement et continue aujourd’hui d’assurer la survie de milliers d’entreprises pour lesquelles un arrêt de l’activité aurait été fatal. Cependant, il demeure difficile de le systématiser essentiellement car son adaptation à tous les secteurs est impossible. De nombreux secteurs nécessitent la présence de leurs collaborateurs dans les locaux ou perdent en efficacité de manière conséquente en cas de mise en application du télétravail et ne peuvent donc se le permettre.

Par ailleurs une mesure légale très récente, parue le 20 mai et passée relativement inaperçue, permet au propriétaire d’une entreprise de la reprendre après un dépôt de bilan, sans aucune autorisation préalable. Le décret, paru le 20 mai, a été adopté par le gouvernement dans le but de limiter la casse économique et sociale post-Covid. En effet, la condition principale rattachée à cette mesure est de permettre le maintien d’emplois, et non pas seulement permettre aux dirigeants d’effacer leurs dettes, réduire leur masse salariale et reprendre leurs activités. A la rentrée, bon nombre de sociétés, petites ou grandes, pourraient en effet se retrouver en situation de faillite et sans candidats au rachat. Prenons l’exemple de la faillite d’Alinea, qui correspond à l’un des plus importants dépôts de bilan de France, où la famille Mulliez en a profité pour « sauver ses meubles ».


Le gouvernement n’a donc pas lésiné sur les moyens pour garder sous perfusion les entreprises les plus en difficultés et les secteurs dont les métiers se retrouvent aujourd’hui en danger. Mais au-delà de ces dispositifs gouvernementaux, nombre de mesures légales et d’outils existent pour faire face aux difficultés de l’entreprise de manière préventive.

Dans un premier temps, l’entreprise dispose de moyens amiables, internes à l’entreprise et qui sont complémentaires tels que le Mandat ad hoc et la conciliation. Concernant le MAH, il s’agit d’uneprocédure ouverte au chef d’entreprise qui éprouve des difficultés juridiques, économiques ou financières sans être en état de cessation des paiements. Il a pour objet de réunir, à l’initiative d’un tiers désigné, l’entreprise et ses créanciers, pour trouver des solutions par la discussion et l’échange organisé autour d’une procédure encadrée et confidentielle. La conciliation est également une procédure préventive confidentielle qui permet la finalisation des créances principales d’une entreprise en difficulté et d’établir un accord avec ses partenaires afin de remédier aux difficultés et d’éviter de se retrouver en état de cessation de paiement. La durée des conciliations a été allongée et peut désormais aller jusqu’à 10 mois. Aussi, le délai de carence de 3 mois pour la demande d’ouverture d’une nouvelle procédure de conciliation a été supprimé. Par ailleurs, si le créancier refuse la suspension de l’exigibilité de sa créance pendant une telle procédure, la société est en droit de demander par exemple un report des paiements au créancier sans pénalité aucune.

Une entreprise en difficulté peut également être concernée par une procédure collective interrompant alors le cours des poursuites, et faisant donc l’objet de mesures de publicité. On se trouve alors face à une procédure de sauvegarde ou de redressement judiciaire. La sauvegarde est réservée aux entreprises ou débiteurs personnes physiques qui ne sont pas en état de cessation des paiements, mais qui rencontrent des difficultés qu’ils ne peuvent surmonter, et qui sont de nature à les conduire à la cessation de leurs paiements. Une simplification des procédures de sauvegarde accélérée ou sauvegarde financière accélérée pour les entreprises en difficulté est notamment prévue. La surpression des seuils en termes de chiffre d’affaires, d’effectifs ainsi que du bilan total est assurée et permettra un accès plus facile à ce type de procédures, et ce pour un nombre d’entreprises plus large.

Par ailleurs, un droit au paiement par privilège sera accordé à toute personne consentant un nouvel apport de trésorerie dans le cadre d’un plan de sauvegarde ou de redressement d’une entreprise pendant sa période d’observation ; cet apport ayant pour but de permettre à l’entreprise de poursuivre son activité. Sur un même registre, un assouplissement des plans d’apurement est assuré, avec également la possibilité de réduire le délai de consultation des créanciers individuels à 15 jours.

Conclusion

La typologie de nos TPE/PME ne nous permet pas de baigner dans un optimisme béat… En effet, la France compte entre 15 à 20% de sous-traitants. Sans reprise même partielle, ces entreprises sont vouées à une mort quasi-certaine. Sans parler des activités de tourisme et de loisirs qui sont à l’arrêt depuis des mois. Alors oui, une fois la pandémie endiguée, nous avons espoir de connaitre une reprise, mais sera-t-elle suffisante ? Rappelons-nous la situation en 2008/2009. L’histoire, même si l’origine est certes différente, se répète. N’est-ce donc pas le moment de se rapprocher des réalités et donner aux territoires les moyens de se redéployer en s’appuyant sur leurs spécificités ? Redonnons confiance aux Français dans leur économie. Mettons en place une vraie stratégie et irriguons les idées créatrices d’emplois. Proposons à nos concitoyens de souscrire à un Grand Emprunt National pour financer cette refonte industrielle. A défaut de pétrole, nous avons des forces vives et des vraies intelligences. Il est urgent de les mettre au service de notre pays.C’est le « kairos ». N’hésitons pas à révolutionner notre modèle vieillissant et chroniquement déficitaire. 

Bernard Chaussegros est l’auteur de COVID-19 : et après ? co-ecrit avec Frédéric Lefebvre (ed. Robert Laffont)
Expert-comptable de formation, Bernard Chaussegros découvre le monde des médias et de l’audiovisuel dans le cadre de ses missions de conseil. Il dirige de nombreuses entreprises du secteur au cours de cette période et devient Président d’Euro Media France en 2011, le leader européen de prestations techniques audiovisuelles.Fort de ses compétences et de sa vision dans cette industrie, il décide en 2013 de créer Smart Consulting.

Il met son expérience, acquise au cours de nombreuses missions opérationnelles, au service de ses clients en France et à l’international.Conscient des évolutions et enjeux du secteur de l’audiovisuel et des médias, il crée en septembre 2017 l’Observatoire de Transformation Audiovisuelle.Par ailleurs, il accompagne le Ministre de la Culture du Sénégal pour les questions liées au numérique ainsi que le Ministre de la Francophonie concernant les questions liées au développement économique.Depuis le 1er janvier 2017, il est également expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris et près les Cours Administratives d’Appel de Paris et Versailles .

Il est auteur de nombreuses publications parues dans Les Echos.fr et La Tribune.fr et ouvrages (Découvrir l’audiovisuel et ses métiers, éditions ESKA, 2008; L’Audiovisuel de A à Z, éditions ESKA, 2011; Les cahiers de l’audiovisuel, Editions M&A, 2017).

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