Erik Orsenna (Berzane Nasser/ABACA)

Le syndrome du dirigeant qui sait tout n’est pas le bon chemin à suivre. En revanche, rester en éveil en permanence sur le monde qui nous entoure est une nécessité absolue. Un peu à l’image de ce que fait dans ses bouquins un certain Erik Orsenna. Suivez le livre.

Dirigeants, arrêtez de penser en silos. La vérité est partout : aussi bien dans les magasins, les bureaux, la comptabilité ou dans les ateliers. J’ai rencontré un jour un ancien salarié d’une usine Moulinex dans l’Orne qui me révéla que Jean Mantelet, le fameux créateur du presse-purée (qu’il avait inventé pour son épouse qui en avait marre d’écraser les pommes de terre), avait pour habitude de se déguiser en ouvrier en bleu de chauffe pour savoir ce qui se passaient dans ses usines. Cela rappelle l’émission de M6 « Patron Incognito » où un PDG se déguise pour découvrir ce qui se passe dans sa boîte.

La vérité est sur le terrain et rien n’est pire pour un chef d’entreprise que ne pas connaître les aspérités de la réalité de sa boîte, surtout lorsque cela dysfonctionne. C’est d’ailleurs le problème de ces grands managers interchangeables nommés parfois à la tête des groupes multinationaux qui deviennent des spécialistes du rapport Excel, sans connaître aucun salarié. Je me souviens que, dans les années 90, certains grands groupes côtés recrutaient des DG sur-diplômés très bien rémunérés rien que pour faire la sale besogne : à savoir manager des collaborateurs dont ils allaient devoir se séparer pour une partie ensuite.

Quel gâchis, car ces équipes auraient sans doute pu être relancées sur d’autres activités nouvelles. En économie, y a toujours des solutions mais encore faut-il qu’on s’essaye à les imaginer. C’est un autre sujet. Coller aux vérités du terrain reste un avantage basique. Je me méfie toujours des patrons qui ne s’intéressent que de loin à leurs équipes ou à leurs produits.

Vous souvenez d’Antoine Riboud, le bonhomme dirigeant de Danone, (celui qui a opéré l’un des belles métamorphoses industrielles du pays ; faisant passer BSN du verre à l’agroalimentaire avec Danone) : il n’était pas le dernier  à vouloir goûter au nouveau yaourt. Une vraie passion du produit et de son activité. Louis Le Duff, le patron de la Brioche Dorée ne manque pas non plus une occasion d’aller voir ses établissements. Un jour, le leader mondial des cafés- boulangeries (2,1 milliards d’euros de chiffres d’affaire – Brioche Dorée, Bridor, Del Arte, Frial… 30 000 salariés), qui a démarré en 1976 avec une modeste échoppe à Brest, me demanda si l’édition de presse ce n’est pas trop dur ? Je lui répondis : « la difficulté, Louis , c’est qu’il faut refaire entièrement le produit à chaque nouveau numéro.. ».

Sous-entendu, toi, tes croissants, ce sont toujours les mêmes. Fureur du self-made-man breton : « tu rigoles, Robert, moi chaque jour, il faut que je sois sûr que tous mes vendeurs dans mes 1250 restaurants dans le monde, qu’ils soient aimables … »

À chacun ses problèmes effectivement. Si on voulait résumer, on pourrait rajouter pour paraphraser de Gaulle que : « le propre d’un grand dirigeant est précisément de distinguer ce qui est important de ce qu’il ne l’est pas ». Cette fameuse capacité de discernement, dont on parle tant chez les coachs actuellement comme Max Piccinini, ne s’apprend pas dans les livres. Mais on peut affirmer, avec le volubile Erik Orsenna, qu’elle vient d’un esprit d’éveil et de curiosité tout azimuts.

Méfiez des hommes « d’un seul livre » dit le précepte. Un dogmatisme qui conduit à l’enfermement. Pour Orsenna : « la grande erreur cartésienne, suivie par les Lumières, a été de promouvoir une classification générale du vivant. Pour attaquer un problème, l’homme de la modernité s’est dit : je vais le découper en tranches, le classer, l’étiqueter, ce qui m’aidera à trouver des solutions. Ce qui induit une pensée de silos qui donne un sentiment grisant de maîtrise mais dont on voit combien elle est inopérante pour affronter le Covid ; un virus qui réclame de se battre sur de plusieurs fronts à la fois ». Et c’est ainsi pour la plupart des sujets.

Le syndrome d’impuissance des organisations technocratiques inaptes à laisser l’initiative à la base et aux responsables, fait des dégâts. L’heure est à la fédération de PME. Bruno Lecluse, l’heureux fondateur du groupe télévisuel Secom. (Melody TV, Muséum,
MyZen …) ne me disait pas autre chose (voir sur EntreprendreTV) ; « chaque structure, chez nous, ne dépasse pas un effectif de 10 ou 20, car après, il n’y a plus ni responsable ni solidarité ou initiative », ce fameux esprit commandos propre aux petites unités mobiles et autonomes.

D’une manière générale, continuez de vous intéresser à tout. Et ne vous contentez- pas d’internet qui se borne à répondre a des questions que vous lui posez mais qui n’ouvre en aucun cas à d’autres sujets comme peut le faire la presse. Continuez de lire des magazines et pas seulement Entreprendre même si notre revue a l’immense avantage de vous ouvrir en permanence sur d’autres secteurs ou d’autres tailles d’entreprises. Lisez aussi Le Point, Le Figaro, la revue du Vin de France, Science magazine, Capital, Le magazine des Arts, Philosophie magazine, Journal de France, Paris Match ; tout ce que vous voulez et même L’Equipe ou Le Foot aussi car ces derniers maintiennent votre âme de compétiteur. On a besoin de tout pour faire un monde et donc aussi pour faire un entrepreneur.


L’homme aux 40 châteaux viticoles, l’extraordinaire Bernard Magrez, que son père avait traumatisé en le traitant de « cancre », me raconta un jour qu’il aimait bien découper des articles de journaux pour les transmettre à ses collaborateurs afin qu’ils s’en inspirent.

« On m’a reproché de toucher-à-tout, mais ce n’est pas faute, c’est la vie qui est touche-à-tout. La biologie, c’est de l’interaction permanente… » Erik Orsenna, L’Obs 3007

Robert Lafont



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