Par Jean-François Marchi

Tribune libre. D’abord un bruit léger, rasant le sol comme l’hirondelle avant l’orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche vient le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?

Ainsi parle Beaumarchais par la voix de Don Bazile dans Le Barbier de Séville.

L’atmosphère de procès permanents en violences sexuelles intentés aux célébrités du passé s’amplifie, et comme le dit si bien Bazile, le tumulte gonfle et finit par éclater comme un coup de canon. Et c’est ce que nous voyons tous les jours dans des débats publics où l’on ne voit guère briller les droits de la défense. Tous coupables avant d’avoir été jugés!

Que reste-t-il à ces malheureux suspects, semblables au Meschino calunniato, avvilito, calpestato de Rossini? Et tout le monde d’entrer dans la danse! Supprimons donc la prescription! Allongeons les peines pour bien faire! Et pourquoi ne pas déterrer les cadavres des bienheureux qui ont eu la chance de mourir avant le déchaînement de cette terrible bourrasque négatrice de la présomption d’innocence?

Je dînais un soir chez le conseiller Barrassol avec quelques belles âmes rompues, car c’est leur fonction, aux procédures de ce type et je fus surpris sinon même paniqué d’entendre énoncer le terrifiant axiome suivant: « Dans ces affaires là, si on attendait d’avoir des preuves, on ne pourrait jamais condamner personne ».

Et ce serait heureux car j’avais jusqu’alors cru que l’honneur du système démocratique était de préférer un coupable en liberté qu’un innocent en prison. Et si l’on disait une fois pour toutes aux allumeurs de bûchers que sont ces sycophantes, que leurs affaires nous indiffèrent au mieux quand elles nous ne révoltent pas. Mais nous savons aussi qu’il est une technique de gouvernement  bien éprouvée qui s’appelle la diversion. Rappelons-nous l’affaire Landru qui fut montée en épingle judiciaire au sortir de la Première Guerre mondiale pour distraire l’opinion, afin qu’elle ne s’alarme pas des difficultés rencontrées lors de la négociation du traité de Versailles.

L’affaire Petiot, en 1946 a rempli le même office: égarer le citoyen en captant son attention par un fait divers pouvant le détourner des problèmes qu’accompagnait la restauration de la République, quelque peu compromise par la collaboration. Comme au tourniquet, les têtes sont distribuées presqu’au hasard, comme une compensation offerte à la colère qui sourd (elle sourd, elle sourd la colère…). Avons-nous besoin de croire à ces fadaises et plus encore nous contenterons-nous une fois encore, selon la recette révélée par Voltaire dans Candide, du sacrifice d’un amiral concédé par la couronne afin d’excuser un désastre?

Qui fera l’amiral en question? La liste n’est pas si longue.

Il serait très convenable de reprendre la lecture du merveilleux livre de Jean de La Varende , Les Manants du Roi, pour nous plonger dans un bain de vérité, ce qui serait plus qu’utile. Cela vaudrait mieux qu’entendre sur les ondes en continu les raticides vaticinations qui servent d’oraisons funèbres aux victimes expiatoires des accumulateurs d’échecs que sont nos maîtres. Je propose en résumé que l’on écoute désormais leurs remontrances toujours déguisées en recommandations, en les qualifiant de raticinations par un néologisme sévère mais mérité.  – Ah c’est vous le raticinateur? – Ratiocineurs peut-être, pourrait-on leur concéder.

Le masque étant devenu pour l’homme du XXIème siècle ce qu’était la perruque pour celui du XVIIème, serons-nous demain capables de nous en servir pour dissimuler, comme il se doit, nos pensées à ceux qui nous bafouent, avant l’épreuve du vote final? « Mes pensées, rentrez dans mon âme » murmure Gloucester, futur Richard III, avant d’accueillir son frère Clarence qu’il projette d’assassiner.

Le romain eut conclu en conséquence: Méfie-toi des sondages et de ceux qui les payent.

Le peuple n’est pas en définitive si maladroit qu’il ne puisse emprunter à son tour l’art et les subterfuges des souverains en dissimulant ses choix jusqu’au dernier moment.

Jean-François Marchi

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