Par Catherine Muller, docteur en psychologie, membre de l’American Academy of Experts in Traumatic Stress

Tribune. D’après un sondage effectué par le Comité international de la Croix-Rouge dans différents pays, dont le Liban, l’Afrique du Sud, le Royaume-Uni et la Suisse, une personne sur deux dans le monde a vu son état psychologique se dégrader au cours des derniers mois.

Cette fragilisation du psychisme correspond à ce qu’on appelle les « états de stress post-traumatiques », dans lesquels les sujets produisent toutes sortes de symptômes, comme des troubles du sommeil ou de l’alimentation, le plus souvent passagers, mais qui peuvent aussi s’installer plus durablement, et prendre des formes plus graves comme des phobies ou des addictions.

Le naufrage du Titanic

La meilleure image qu’on puisse donner de ce qu’est l’état de stress post-traumatique, c’est le naufrage du Titanic ; ce qui s’est passé le 14 avril 1912 dans l’Atlantique Nord est aussi ce qui peut nous arriver quand nous subissons le choc, non pas d’un iceberg, mais d’un évènement dramatique. Le Titanic avait été conçu pour être insubmersible, grâce à une double coque contenant seize compartiments étanches séparés par des cloisons de sécurité ; en cas d’accident, la structure du bateau pourrait supporter que quatre de ses caissons soient envahis par l’eau de mer sans en être alourdi au point d’en sombrer.

Tout avait donc l’air prévu et contrôlé, sauf que la route du Titanic allait croiser celle d’un iceberg à la forme totalement inhabituelle, une bizarrerie de la nature qui dissimulait sous ses flancs une sorte de gros bec de glace, invisible du haut de la passerelle d’où le commandant dirigeait la manœuvre. Ne voyant que ce qui était visible, les deux pics au-dessus de l’eau, et ignorant le danger qui menaçait en-dessous, il ne put empêcher la collision. Sa violence éventra la coque et ouvrit d’un seul coup cinq compartiments, un de trop ! Après quoi, avec le poids de l’eau envahissant les cales, le bateau deviendrait trop lourd pour continuer à flotter et coulerait fatalement dans l’océan.

Le « syndrome de stress post traumatique »

La même description peut s’appliquer au psychisme humain, qui lui aussi, à force d’affronter épidémies, guerres et cataclysmes en tous genres, a développé une aptitude fantastique à surmonter des chocs, mais la pandémie que nous subissons depuis le début de l’année, en bouleversant nos certitudes et nos habitudes, pourrait avoir le même effet sur nous que l’iceberg sur le Titanic. Heureusement, nous avons mis en place un système de défense pour y parer !

Ce système, c’est notre inconscient, qui est un peu comme la cale de notre personnalité. Nous y entreposons tous nos souvenirs, et le plus au fond possible pour ceux qui sont synonymes de honte ou de culpabilité, donc de mauvaise image de soi. Pour qu’ils restent là où nous les avons mis, nous avons aussi besoin de « cloisons mentales », qui vont les empêcher de s’échapper et de venir au grand jour nous faire souffrir.

Pour les construire, nous avons besoin d’un matériau spécifique qui s’appelle « estime de soi » ; nous savons en effet que ce qui provoque le traumatisme, ce n’est pas l’évènement en lui-même, aussi tragique soit-il, mais l’interprétation qu’on s’en fait. Quand elle est positive, qu’on pense avoir agi de façon intelligente et utile aux autres, nous conservons alors une bonne image de nous-mêmes, les « cloisons mentales » gardent leur efficacité et notre psychisme son étanchéité ; la frontière entre ce qui se passe à l’extérieur dans le monde et ce qui se passe à l’intérieur de nous-même continue à jouer son rôle de protection, ce qui nous empêchera de nous perdre dans le labyrinthe de la dépression.

Mais si elle est négative, si on se sent rétrospectivement nul et mauvais, la détresse sera forte, et d’autant plus vive qu’elle fera écho à d’autres blessures du passé, plus ou moins bien cicatrisées et qui pourront se rouvrir d’un seul coup ! Notre psychisme devient alors poreux et se retrouve sans défense face aux agressions du monde extérieur ; tous les troubles mentaux deviennent possibles, et, dans les cas extrêmes, on ira jusqu’à observer des « états dissociatifs », la personnalité se fragmente et s’enfonce dans la psychose, conséquence de la trop grande charge d’angoisse, comme la coque du Titanic s’était scindée en deux sous l’effet du choc, précipitant sa plongée dans l’océan.

Le rôle bénéfique de l’entreprise

Dans ce contexte Covid-19, où la clé de l’équilibre des individus est d’entretenir et d’optimiser l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, l’entreprise a un rôle essentiel à jouer. Lieu des échanges avec les autres et de la mise en œuvre des compétences, elle occupe une place privilégiée dans la vie des adultes. Ils en retirent deux bénéfices, le premier, immédiat et matériel, c’est le salaire, qui leur permet d’assurer leur vie quotidienne, et le second, à plus long terme et mental, et sur lequel il faut mettre un accent tout particulier, c’est la reconnaissance par l’entreprise de la valeur psychologique de ses salariés et de leur contribution personnelle au développement et au bonheur de tous.

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