Philippe Juvin, chef des urgences de l’hôpital Pompidou, candidat à la primaire de Droite

Personne ne l’attendait à la primaire de la droite. Le professeur Philippe Juvin, maire de La Garenne-Colombes (92) veut mettre du bon sens et du pragmatisme dans un monde politique par trop administré. Entretien.

Vous l’affirmez depuis plusieurs années : l’hôpital va mal, le système des strates administratives ne fonctionne pas, on manque de médecins et de lits. C’est tout notre système de santé qu’il faudrait revoir ?

Philippe Juvin : Oui, tout est à revoir. Notre système de santé se paupérise, comme tous nos services publics, alors que la santé devrait être considérée comme une priorité et non pas uniquement comme une dépense. C’est une activité économique, source de croissance et de prospérité. Il n’y a qu’à voir l’effet du développement du vaccin ARNm sur le PIB allemand. Parmi mes chantiers prioritaires : la débureaucratisation de la santé, la priorité donnée à la prévention, une meilleure articulation entre le public et le privé, entre la médecine de ville, l’hôpital et le médico-social.

Mais aussi la nécessité d’utiliser les données pour améliorer la qualité, la recherche et l’innovation. Sans oublier la question clé des déserts médicaux. Je ferai en sorte que chaque Français puisse avoir un médecin en augmentant leur nombre et en les déchargeant de multiples tâches. En permettant aussi à des infirmières spécialisées d’effectuer le suivi des maladies chroniques en ville.

Vous êtes très critique sur l’action gouvernementale que vous qualifiez « d’impréparation permanente », vous affirmez qu’Emmanuel Macron « fait mal le job ». Parlez-vous seulement de gestion de la crise sanitaire ou beaucoup plus largement ?

P.J. : Beaucoup plus largement ! Regardez par exemple la situation économique du pays qui est extrêmement mauvaise : nous avons un déficit qui va être cette année deux fois égal à nos recettes, nous avons une dette qui s’envole. Sur les 9,2% de déficit enregistrés en 2020, il n’y en a que 2,8% qui sont contextuels. Les 2/3 sont des déficits structurels. Emmanuel Macron, qui a été élu sur un programme de réformes et de modernisation du pays, fait bien pire que tous ses prédécesseurs réunis. Je suis effrayé des résultats. On est en train avec cet argent magique de préparer une banqueroute. Les budgets des administrations s’envolent. La crise a bon dos. On fait porter à l’épidémie le poids d’une dépense publique qui s’envole, alors que cette dernière est liée non pas à la crise mais à une suradministration de notre pays.

Vous venez d’annoncer cet été votre candidature à la primaire de la droite et du centre en vue des présidentielles de 2022. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

P.J. : Je crois à l’intérêt des primaires. Il est important qu’il y ait plusieurs candidats, plusieurs propositions sur la table et que les gens puissent choisir. Ce qui m’a poussé, ce sont trois choses. Premièrement, l’observation d’une paupérisation du pays et des Français, paupérisation tant économique qu’intellectuelle. Deuxièmement, le fait que nos dirigeants passent leur temps à commenter les choses comme s’ils n’étaient pas concernés, alors qu’ils ont été élus et sont là pour apporter de vraies réponses. Troisièmement, on applique les mêmes vieilles solutions depuis des années, avec des profils de candidats toujours identiques. Il faut tout changer. Moi, j’ai un parcours différent des autres qui me permet d’avoir une très grande liberté de parole et d’action, et donc de proposer des méthodes alternatives.

Un exemple ?

P.J. : Quand vous avez été maire vingt ans, vous proposez des solutions à votre population. Pour ma part, j’ai désendetté ma commune, je l’ai modernisée, j’ai équilibré les comptes publiques. Les administrés y trouvent leur compte puisque je suis réélu avec des scores très satisfaisants. D’autre part, ayant été député européen, j’ai vu que des pays qui avaient dû affronter des crises comme la nôtre s’en sont remis. Il suffit souvent de voir ce qui marche ailleurs et de s’en imprégner. De plus, en tant que médecin, je sais qu’écouter n’est pas une faiblesse. Etant un scientifique, je sais que le débat est essentiel, c’est une discussion qui fait toujours avancer les choses là où d’autres y voient une polémique.

Je suis frappé par nos dirigeants actuels qui restent campés sur leurs certitudes au lieu de proposer et d’expérimenter de nouvelles solutions. D’autres pays ont connu d’immenses crises et aujourd’hui ils s’en sont sortis. D’où l’intérêt de regarder ce qui marche ailleurs. Vous savez, j’ai été militaire volontaire en Afghanistan, ceux qui me parlent de l’amour de la Nation, je leur dis que j’ai fait la preuve de l’amour de mon pays. Donc toutes ces expériences qui constituent mon parcours, je pense qu’elles peuvent être utiles dans la recherche de solutions en les mettant au service du pays.

Comment la droite peut-elle gagner si après la désignation d’un candidat à la primaire, Xavier Bertrand reste lui aussi candidat ?

P.J. : S’il y a deux candidats de la droite et du centre au premier tour, il n’y a évidemment pas de chance que la droite gagne. C’est pourquoi, moi, je ferai en sorte qu’il n’y ait qu’un seul candidat de notre famille politique au premier tour, en tous cas je me battrai pour cela. Celui qui sera issu de la primaire devra passer un accord politique avec Xavier Bertrand. Ce sera dans son intérêt comme dans celui du vainqueur de la primaire. Je suis un homme pragmatique, je crois en l’intelligence collective, donc si on vote pour moi, je tournerai toute mon énergie vers la victoire et cela passe par l’unité de notre famille politique.

On a bien vu que le « quoi qu’il en coûte » avait ses limites. Si vous gagnez la primaire puis l’élection présidentielle, quelles mesures économiques d’urgence prendrez-vous ?

P.J. : Je veux que l’on produise de nouveau « made in France ». J’adapterai ainsi la fiscalité des entreprises pour cela. Un travail très intéressant de l’Institut Montaigne a montré que 15 métropoles réunissaient 30% de la population pour 80% de la croissance. C’est une anomalie majeure qui se fait au détriment de l’industrie. Si je suis élu, je ferais donc dès la première année une baisse massive des impôts de production de toutes les sociétés qui ne sont pas dans une métropole, pour réindustrialiser le pays et le rééquilibrer, tant en termes d’aménagement du territoire qu’en termes économiques. Le 2e point n’est pas une mesure mais un principe beaucoup plus important : nous devons être en rupture avec la priorité donnée aux rentes.

Il faut repositionner l’économie sur les secteurs clés du 21ème siècle : le numérique, la santé, la transition écologique, la connaissance, en améliorant tous les facteurs de production. Parmi ceux-ci, il y a la question de la formation. Je suis frappé de voir que la 2e épidémie qui nous frappe – bien plus grave que la Covid car elle va durer longtemps – c’est l’épidémie de l’ignorance. Nous avons un problème majeur en France : le niveau général s’écroule dans tous les classements internationaux, cela a des effets économiques majeurs et désastreux. Parmi tous les exemples que l’on peut citer, la France est le seul pays du Conseil de sécurité à ne toujours pas avoir de vaccin.

Pourquoi selon vous ?

P.J. : Parce que nos chercheurs sont obligés de quitter le territoire faute de moyens, parce que nos sociétés sont contraintes de quitter la France compte-tenu des complexités administratives. Il faut bien comprendre que l’innovation passe à la fois par un système éducatif qui fonctionne, mais aussi par un système de recherche libéré et un système administratif qui ne soit plus cette pieuvre qui nous étouffe. Il faut donc passer par une réforme en profondeur de la formation, qui va de l’école primaire jusqu’à la formation professionnelle, en permettant aux branches professionnelles de délivrer elles-mêmes des diplômes, en libérant les énergies et en mettant fin au millefeuille administratif et bureaucratique français.

Comment baisser la dépense publique ? En réduisant notamment le nombre de fonctionnaires ?

P.J. : Non, je ne crois pas cela du tout. Un des pans de mon programme, ça sera d’être le candidat des services publics. Je m’explique. Jusqu’ici, la droite s’est un peu caricaturée sur la question des services publics en apparaissant comme le père fouettard. Or, on s’aperçoit qu’il nous manque des infirmières, des policiers, des juges, des enseignants… L’activité économique ne peut se développer que dans des zones où il y a toutes ces infrastructures, des réseaux, des transports, etc. Donc des services publics modernes – j’insiste sur ce point -, et présents sur le territoire sont absolument nécessaires à la vie et au développement économiques. Je prends l’engagement en 5 ans de mettre au contact du public 300 000 fonctionnaires supplémentaires par redéploiement. Je vais les prendre dans les trois fonctions publiques pour les mettre au contact de nos concitoyens.

On a davantage besoin de nouveaux policiers sur le terrain que de policiers qui font des procurations pour les élections, on a besoin de bureaux de poste qui soient ouverts, on a besoin de gares qui soient rénovées car elles sont dans un état déplorable. Et cette mesure ne coûtera rien car ce sera de la redistribution. Le 2e point, c’est qu’il faut rendre la fonction publique efficace. Je crois en l’autonomie que vous donnez aux fonctionnaires car elle les rend plus efficaces. Je crois aussi à la transparence des résultats, car en les publiant, on crée de l’émulation et plus de réactivité. Je ferai en sorte que toutes les données sur les services publics – qui je le rappelle sont payés avec nos impôts – soient communiqués à la population dans la plus grande transparence.

Les maires font partie des élus préférés des Français. Doit-on leur donner plus de pouvoir et renforcer leurs dotations, alors que c’est l’inverse aujourd’hui ? Sont-ils suffisamment entendus ?

P.J. : D’abord, je serai le candidat des maires et des élus locaux, parce que je crois en la vertu du circuit court des décisions et parce que l’action publique des maires est souvent plus efficace, mieux adaptée et moins coûteuse. Je ferai voter un nouvel acte de décentralisation. Il faut bien comprendre que depuis plusieurs années, on nous fait croire que l’on fait de la décentralisation, alors qu’on fait de la recentralisation. Par exemple, on prend des pouvoirs à des maires et on les donne à des échelons supplémentaires que l’on crée comme les intercommunalités. Moi, je suis pour les maires et non pour le « bloc communal » qui est un concept qu’on a inventé pour prétendre qu’on donnait du pouvoir aux maires pour mieux leur retirer. Donc, je redonnerai du pouvoir aux maires et ne les forcerai pas à donner certaines de leurs compétences aux intercommunalités.

Je laisserai les maires décider des compétences qu’ils veulent mettre en commun. Je faciliterai la reconstruction d’un pouvoir communal. Vous savez, le maire, c’est la seule relation des gens qui n’ont pas de relations. Il y a des gens qui vivent seuls et qui comptent avant tout sur leurs élus locaux. Quand vous affaiblissez le maire, c’est toute la population de la commune que vous affaiblissez. Mon acte de décentralisation concernera aussi les régions auxquelles je confierai la tutelle des Agences Régionales de Santé, qui passeront d’un statut d’administration d’Etat à celui d’administration territoriale, avec un contrôle politique.

Etes-vous favorable à supprimer une strate territoriale comme le département ou à réduire le nombre de députés et/ou de sénateurs ?

P.J. : Je supprimerai le Conseil économique et social. C’est une assemblée dont l’utilité semble être contestée alors qu’on ne donne pas à l’Assemblée et au Sénat tout le pouvoir qui devrait être le leur. Je crois à la vertu de la démocratie représentative et du contre-pouvoir, donc à l’Assemblée et au Sénat. Simplement, j’observe que depuis quelques années, non seulement on ne leur demande plus leur avis, mais en plus on les remplace par des organismes tirés au sort. Ne croyez surtout pas que l’Assemblée fait la loi, non, elle la subit. Dans ces conditions, où a lieu le débat ? Dans la rue et sur les réseaux sociaux, avec de la violence et de la haine.

Quant au millefeuille administratif, vous avez absolument raison, nous avons beaucoup trop d’échelons, c’est pour cela que je veux redonner du poids aux communes pour qu’elles reprennent la main sur les intercommunalités. Par ailleurs, depuis le redécoupage des régions qui sont devenues immenses, je ne suis pas du tout favorable à la suppression des départements. En revanche, je souhaite que l’on revienne à ce qui avait été fait par Nicolas Sarkozy, la réforme dite « du conseiller territorial », c’est-à-dire le même élu qui siège à la région et au département pour éviter les contradictions entre la politique d’un département et la politique d’une région.

On sent depuis les Gilets Jaunes que les Français sont en demande de plus de démocratie participative. Quel est votre avis sur cette question ?

P.J. : Je pense que si vous renforcez le pouvoir des maires qui sont les élus légitimes au contact de la population, vous commencez à changer la donne. Je crois que la République a tenu grâce aux maires et aux élus locaux. Ils sont la première réponse. Les Français sont effectivement en recherche d’expression démocratique. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a quasiment plus aucune expression démocratique à l’Assemblée et au Sénat. Prenez l’exemple du plan d’urgence sanitaire, il a été décidé une augmentation majeure des dépenses publiques ainsi qu’une réduction des libertés sans aucun débat en réalité. L’existence d’une majorité absolue fait que la discussion à l’Assemblée nationale est une discussion d’ombre. Nous sommes dans du théâtre.

La démocratie participative ne fonctionne pas. L’hyper présidentialisme de la Ve République conduit à un écrasement du pouvoir législatif. Ce qui me rappelle cet essai de Jean-François Revel intitulé « La Ve République ou l’absolutisme inefficace ». On en connaît aujourd’hui les conséquences avec notamment le phénomène des Gilets jaunes et les manifestations anti pass. Je ne me résous pas à ce que le débat démocratique à l’Assemblée nationale et au Sénat soit remplacé par Facebook et Twitter.

La France peut-elle se retrouver au 2e tour face à un nouveau duel Macron-Le Pen ? Craignez-vous une victoire du RN aux présidentielles ?

P.J. : Ce serait évidemment catastrophique pour le pays que Marine Le Pen gagne car, quoi qu’elle en dise, ce serait la disparition de la France de l’échiquier politique européen. Ce serait également une catastrophe pour nos entreprises. L’Union Européenne, nous devons à la fois la refonder et la maîtriser. Marine Le Pen n’est absolument pas en mesure de faire ce travail-là. Quant à Emmanuel Macron, lui qui voulait combattre le laisser-aller économique, il l’a encouragé ; il continue à distribuer des milliards par paquets, avec un discours qui se veut raisonnable alors que ses actions ne sont pas en accord avec ses mots.

La réalité, c’est qu’après 5 ans d’Emmanuel Macron, notre pays est plus pauvre, les services publics aussi et il y a une véritable tension dans notre pays qui est plus divisé que jamais. Je ne vois pas comment et par quel miracle un 2e quinquennat lui permettrait de faire le contraire de ce qu’il a fait au 1er quinquennat. Car soyons clairs, il faut tout changer !

Quel message avez-vous envie d’adresser aux entrepreneurs qui nous lisent aujourd’hui ?

P.J. : Je crois en la nécessité pour l’Etat de favoriser l’expression des potentialités des individus et leurs talents. Les pays et la France en l’occurrence ont un avenir quand ils laissent les génies individuels s’exprimer : le maire en le laissant prendre des initiatives locales, le chef d’entreprise en lui permettant d’entreprendre, le chercheur en lui donnant une grande liberté de recherche. Je crois à la possibilité d’améliorer l’économie de notre pays par la flexibilité, la prise de risques, la redéfinition d’un principe de précaution qui a été dévoyé… Tout cela, c’est la condition d’un pays moderne. On a fait l’inverse, on a bureaucratisé le pays, on a étouffé l’innovation, on a poussé ceux qui innovent à aller voir ailleurs. Je ne me résous pas à en faire une fatalité. Pour cela, vous avez compris qu’il fallait changer ces vieilles méthodes qu’on applique indistinctement depuis 20 ans.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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