Photo Pierrick Villette/ABACAPRESS.COM

Par Marc Alpozzo, Philosophe et essayiste

Tribune. Aymeric Caron, ex-chroniqueur de Laurent Ruquier, militant antispéciste, qui s’est rêvé en Zemmour de gauche, et qui a soutenu Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle, se présente aux législatives dans la 18e circonscription de la capitale, et propose que l’on supprime le droit de voter à des gens aux idées non conformes aux siennes.

Certes, chez les Insoumis, on relativise ces malencontreux propos qui ne sont pas des plus rassurants. Voyons ça : depuis qu’Aymeric Caron a décidé d’interrompre son métier de journaliste pour se lancer en politique, on est en droit de craindre le pire, surtout depuis son intervention en 2017, à C à vous, lorsque ce dernier expliquait très tranquillement, vouloir instaurer « un permis de voter », afin que « le citoyen inculte et irresponsable » (c’est moi qui souligne !) ne puisse plus avoir « voix au chapitre ».

Une sortie qui avait fait déjà polémique à l’époque, mais Aymeric Caron n’était encore qu’un simple pamphlétaire avec un talent approximatif. Aujourd’hui, le voilà propulsé candidat de l’Union populaire pendant la campagne des législative.

Bien sûr, chez les Insoumis, où le « défenseur des moustiques » (et de la liberté d’expression ?) a été intronisé, on dit déclare immédiatement : « Circulez y’a rien à voir ! » Forcément ! autrement dit, on prétend que le sieur Caron aurait évolué, et que l’on doit effacer le passé. Ce que les médias de gauche s’empressent de faire. On peut donc en déduire une chose étonnante : là où l’on a considéré qu’Éric Zemmour n’avait certainement pas changé, quant à ses écrits sur les femmes, publiés dans un essai, Premier sexe, qui datait de 2006[1], là où l’on avait reconnu les changements de Marine Le Pen pour aussitôt affirmer que c’était là la preuve qu’elle n’avait pas changé, quand il s’agit d’Aymeric Cayron, tout est différent. Ses propos d’alors peuvent être oubliés sur un simple soupçon : il aurait évolué dans sa pensée, et, immédiatement, voilà que les signaux passent au vert. Déduction, là où Éric Zemmour n’aura eu droit à aucune indulgence, avec Aymeric Caron, quand on vous dit « Circulez y’a rien à voir ! » circulez donc, bon sang !

Aymeric Cayron ne penserait donc plus un seul mot écrit dans son livre Utopia XXI[2], qui n’a finalement que 5 ans ! Et surtout, il ne défendra pas ces idées-là aux législatives, nous garantit-on. Soit ! Pourtant ce n’est pas la première fois que des représentants ou des intellectuels de gauche demandent l’interdiction des idées du camp d’en face. Les images datent de l’émission C à vous, diffusée sur France 5, le 21 novembre 2017. On y voit un Aymeric Caron invité pour faire la promotion d’un livre qui présente, cinq cents ans après Thomas More, une nouvelle utopie qui se résume à ceci (quatrième de couverture) : « l’urgence d’une société écologiste, antispéciste, pacifiste, et solidaire : semaine de travail limitée à 15 heures, plafonnement des revenus à 10 000 euros par mois, fin du scrutin majoritaire à deux tours, instauration d’un permis de voter, gratuité de l’information, interdiction de la spéculation, abolition partielle des frontières, reconnaissance des crimes contre l’animalité, limitation des naissances, instauration d’un quotient de bonheur à la place du PIB, instauration d’une biodémocratie. » Whoua ! Rien que ça ! Nous revoilà replongé en pleins stalinisme (ou en plein Orwell !). Relisez donc, au moins pour être sûr de ce que vous avez lu ! Entre « anti », « plafonnement », « interdiction », « limitation », « instauration », nous sommes bien là, plongés dans un programme d’extrême gauche, violent et liberticide : il s’agit de limiter, défaire, interdire, empêcher la liberté de chacun au nom du Bien de tous ! Ceux qui se disent donc démocrates aujourd’hui, ne sont rien de moins que les dictateurs de la modernité.

Aussi, lorsqu’Anne-Élisabeth Lemoine, pourtant pas très virulente, insiste sur le plateau de C à vous, Aymeric Caron ne semble nullement mal à l’aise de défendre un permis délivré par la société pour pouvoir voter ; il a même cette remarque hallucinante à propos du « vote obligatoire » : « Pourquoi je fais cette proposition ? C’est parce que lorsque je vois que certains proposent d’instaurer le vote obligatoire, je trouve que c’est une hérésie. Ça, c’est une atteinte à la liberté. Si quelqu’un n’a pas envie de s’impliquer dans la vie politique de son pays, c’est sa liberté. » Obliger à voter : c’est moche ! Interdire de voter : c’est bien ! Est-ce qu’il comprend ce qu’il dit, ce garçon ? Donc voilà à quoi on en est rendu : si certains seront tout simplement déchargés de leur droit le plus strict dans un état de droit, c’est tout simplement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes idées qu’une petite minorité qui sait voter, et qui sait ce qui est bien pour tout le monde. Voilà que Caron vient de balayer 240 ans d’histoire des Lumières, qu’il serait bien avisé de relire, notamment le petit opuscule de Kant Qu’est-ce que les Lumières ?[3], livre qui doit visiblement gêner sa vision personnelle du débat démocratique.

Mais le candidat des Insoumis s’en explique ainsi : « C’est gênant dans une démocratie que, à un vote, puissent participer des gens qui n’ont parfois aucune connaissance des enjeux du vote en question. Vous voyez très bien que pour certaines élections, si vous allez poser la question dans la rue à des gens, ils ne connaissent pas les noms des ministres. Ils ne connaissent pas les programmes, ils ne connaissent pas les enjeux des questions. Donc en effet, je propose qu’on instaure un permis de voter, exactement comme il y a un permis de conduire. Et qu’ensuite, à chaque élection, on s’assure que les connaissances liées à l’enjeu du moment sont bien maîtrisées, grâce à ce que j’appelle une clé de vote, où là à chaque fois, on répondrait à un petit QCM qui vérifie que vous avez bien les connaissances, on va dire de base, de maîtrise du sujet. »

La question est donc là : aurais-je le droit de voter si, à la question : « Qui est Aymeric Caron ? » je réponds un antidémocrate, totalitaire, ennemi du peuple ? J’imagine déjà la réponse (d’Aymeric Caron). Autre problème : quelle sera la teneur des questions ? Devra-t-on interdire le droit de vote à des électeurs qui préfèrent Éric Zemmour à Aymeric Caron (qui pourtant singe Zemmour jusque dans ses outrances, mais en se positionnant à gauche) ? Devra-t-on interdire le droit de vote à des électeurs qui préfèrent le droit des moustiques à celui des êtres humains ? Est-ce que l’on retirera le droit de vote, à un polémiste, qui confond le droit d’exprimer ses idées, aussi nauséabondes soient-elles pour ce polémiste, comme par exemple les idées de Marine Le Pen, qui recueille 41,45% des suffrages contre 58,55% pour le président sortant Emmanuel Macron tout de même, aux élections présidentielles de 2022, ou qui veut nous imposer un monde dans lequel la liberté sera empêchée au nom de la morale hygiéniste ? On imagine déjà la réponse de l’intéressé, lui qui défend un Bien supérieur à tout, au-delà de tout : « l’indépassable moralité, partagé par quelques-uns », comme le disait Philippe Muray.  

Alors, est-il possible d’affirmer, sans risque de passer pour un irresponsable ou un inculte (aux yeux d’Aymeric Caron), que ce « permis de voter », que le polémiste d’extrême-gauche propose dans Utopia XXI, livre qui cherche à « prolonger le projet de Thomas More, écrit-il, en explorant tout un tas de domaine : l’économie, le travail, la notion de liberté, et aussi la question de la démocratie », est le projet le plus anti-démocratique qui soit, et doté d’un seul objectif : faire interdire l’adversaire, nommer et abattre le prétendu « axe du mal », « dissoudre le peuple » selon les mots de Berthold Brecht, si ce peuple ne vote pas selon les critères du Nouveau monde, le faire taire, l’éliminer purement et simplement, au nom du camp du Bien, de l’hygiénisme politique et moral, du politiquement correct ? Peut-on se risquer à rajouter, que l’extrême-gauche de Mélenchon, en accueillant dans ses rangs Aymeric Caron, reconnait implicitement, qu’il n’est pas un mouvement démocratique, mais totalitaire, et dont le but premier et d’enfermer dans les goulags de la diabolisation morale, toute opposition à son projet révolutionnaire ? (Une méthode assez courante à l’extrême-gauche, soit dit en passant !)

Les propos d’Aymeric Caron ne sont pas juste ignobles, ils sont indignes d’être tolérés dans une démocratie. Écoutons-le une dernière fois, et pas juste par coquetterie, mais pour avoir bien en tête les intentions de celui qui se présente aux législatives : « Je constate qu’il y a un truc étrange : nous avons déjà un permis de voter mais qui ne s’appelle pas ainsi. Nous avons un permis de voter qui est fondé sur l’âge. Le législateur estime que pour voter, il faut avoir une certaine maturité, connaissance. D’emblée, le législateur pose le principe qu’il faut avoir une certaine épaisseur culturelle, un certain corpus de connaissances pour pouvoir donner un avis sur les orientations qu’on veut donner à ce pays. Mais c’est bizarre, on n’appelle pas ça un permis de voter. » En réalité, il aurait dû dire, que son « permis de voter » était un permis de bien voter. C’aurait été plus clair !

Et si, nous, en retour, nous proposions un « permis d’interdire Aymeric Caron » ? Serions-nous encore des démocrates comme l’est semble-t-il l’insoumis Caron ?

Marc Alpozzo
Philosophe, essayiste
Auteur de Seuls. Éloge de la rencontre, Les Belles Lettres


[1] Le Premier Sexe est un pamphlet écrit par Éric Zemmour en faveur des idées masculinistes. Il est publié en 2006 aux éditions Denoël dans la collection « Indigne ».

[2] Utopia XXI (ill. Ambrosius Holbein), Paris, Flammarion, 2017.

[3] Was ist Aufklärung ? est un essai du philosophe allemand Emmanuel Kant datant de 1784. Son titre complet est Réponse à la question : qu’est-ce que l’Aufklärung ?

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