Rencontre avec Robert Papin qui a résolument changé le visage de l’entrepreneuriat et du management en France, en enseignant à ses élèves d’HEC devenus chefs d’entreprise à cultiver courage et générosité. Des conseils essentiels à suivre à l’heure où la France renoue avec la relance économique.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour nous livrer dans votre dernier ouvrage l’autobiographie d’un parcours hors du commun ?

Robert Papin : La vérité, c’est qu’auparavant, je n’en voyais pas l’intérêt. Ce sont mes anciens élèves et enseignants entrepreneurs qui m’ont incité à écrire ce livre. En y réfléchissant, j’ai pu faire le lien entre l’expérience humaine de mes deux années dans les nageurs de combat et mon parcours d’enseignant en entrepreneuriat et management. J’ai compris comment cela a fortement influencé la création d’HEC-Entrepreneurs, la formation des écoles de management que j’ai accompagnées, et le programme Field d’Harvard. En fait, dès le départ, j’ai toujours voulu former des leaders.

En quoi cette expérience d’officier dans les nageurs de combat a été essentielle pour forger le manager et mentor que vous êtes devenu ?

R.P. : Dans les nageurs de combat, j’ai eu la chance d’avoir un chef qui m’a confié une mission qui semblait impossible : construire en seize mois un engin sous-marin capable d’acheminer sur leurs objectifs deux nageurs de combat avec leurs explosifs. C’est en me faisant totalement confiance que cet homme m’a incité à me dépasser. Lorsque j’ai quitté l’armée pour devenir professeur de management, je voulais former des leaders capables de créer des entreprises et de les développer pour contribuer au développement de nos régions et de notre pays. C’était un rêve un peu fou, mais j’étais convaincu que je n’étais pas plus intelligent que mes étudiants. Si je leur faisais confiance d’emblée en leur donnant directement des responsabilités, eux aussi seraient capables de faire des prouesses. Et ils ont dépassé toutes mes espérances !

HEC-Entrepreneurs s’est révélée une innovation majeure unique en management avec des résultats exceptionnels.

R.P. : Je dirais que je n’ai vu chez mes enseignants que les qualités qui pouvaient servir à mes étudiants… jamais les défauts ! Je n’ai jamais porté de jugement de valeur, j’ai toujours personnellement adopté un profil bas, et j’ai toujours admiré tous ceux qui rendaient service aux autres. Sincèrement, je me suis éclaté aux côtés de mes enseignants-entrepreneurs en formant des jeunes et je suis très fier que la plus grande partie d’entre eux aient découvert par notre formation ce qui les rendrait heureux dans la vie.

La formation-action par apprentissage que j’ai initiée a changé la vie de milliers d’étudiants. Mes anciens élèves ont créé un millier d’entreprises et des centaines de milliers d’emplois. Plus de la moitié d’entre eux sont aujourd’hui président ou directeur général d’une société. Ma pédagogie a prouvé son efficacité aussi bien dans des lycées, que dans des universités en France et à l’étranger. La business-school d’Harvard s’en inspire avec son programme Field qui constitue son axe de développement pour la formation de vrais leaders.

Peut-on dire que votre principale force est d’être un entrepreneur de terrain et d’action qui utilise l’intelligence émotionnelle pour enseigner, manager et diriger ?

R.P. : Je crois intimement que les plus grands dirigeants d’entreprise sont ceux qui utilisent avant tout leurs qualités humaines et celles de leurs équipes pour faire réussir le collectif. Si l’on prend l’exemple de Robert Lafont, le fondateur d’Entreprendre illustre parfaitement ce profil d’entrepreneur. Je serais très étonné que la rentabilité soit son moteur. Non, l’important pour lui, ce sont les qualités des hommes et les valeurs qu’ils incarnent. J’ai toujours été convaincu que mes étudiants seraient capables de réaliser leurs missions et j’ai toujours été persuadé que leur réussite professionnelle future reposerait sur leurs qualités humaines plutôt que sur leurs connaissances en management : leur curiosité, leur imagination et surtout leur courage, leur générosité et leur capacité à travailler en équipe. Force est de constater que je ne me suis pas trompé.

Quel regard portez-vous sur les entrepreneurs français d’aujourd’hui ?

R.P. : Les patrons de PME-PMI sont face à leur plus grand défi : transformer des difficultés en opportunités. Je suis confiant sur leurs capacités à se relever de la crise actuelle même s’ils vont être obligés de licencier et qu’ils vont en baver. Si je suis relativement optimiste pour notre économie qui va repartir grâce justement à nos PME-PMI au cœur des territoires, je le suis moins dans le management des grands groupes et de notre pays. Le système français a formé plus d’analystes que de leaders à la tête des grands groupes français.

La plupart des grandes écoles de management ont privilégié les analyses mathématiques à l’intelligence émotionnelle et humaine. J’aimerais qu’on ressemble un peu plus à l’Allemagne qui a su pour sa part miser sur le développement des régions, les PME-PMI et l’apprentissage.

Si vous étiez à la tête de l’Etat, quelles mesures économiques prendriez-vous d’urgence ?

R.P. : Si j’étais aux manettes suprêmes de l’Etat, je déléguerais le maximum de responsabilités aux régions et aux villes et je miserais sur les PME-PMI et non sur les grands groupes. Ensuite, je procèderais à un sacré nettoyage dans les services de l’Etat. Quand on compare l’Allemagne et le style de vie de la chancelière Angela Merkel, ça fait réfléchir sur le nombre d’économies à faire en France au plus haut niveau.

Vous êtes cependant optimiste quant à la capacité de nos entrepreneurs français à innover et à rebondir ?

R.P. : Oui, mais à condition de sacrément les aider, car nous sommes confrontés à une compétition internationale et les coûts de nos entreprises ne sont pas compétitifs en raison des coûts fiscaux et sociaux qui pèsent sur elles. Ils font donc baisser les charges qui les pénalisent fortement. D’ailleurs, c’est le bon moment, c’est même une occasion inespérée de le faire, car la Banque européenne est en train de lâcher des milliards d’euros.

Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

R.P. : J’ai un rêve, qui est déjà en projet et que je compte bien initier avec d’autres, car l’âge est en train de me rattraper. Il s’agit de monter un Institut européen des entrepreneurs, non pas à Paris mais en région, avec un cursus de formation rapide et non sur 5 ans, où tous les enseignements seront confiés à des entrepreneurs actifs. L’idée est d’y former les futurs patrons avec un corps professoral de professionnels de l’entreprise, dans un système d’apprentissage (25% en formation, 75% en mission dans l’entreprise) où tout le monde serait gagnant : les étudiants et les chefs d’entreprises enseignants.

Car aujourd’hui, la stratégie pratiquée par les grandes écoles de management n’est plus adaptée à la situation actuelle, qui est préoccupante pour nos jeunes. Leurs droits de scolarité atteignent 45 000 euros pour un bac + 2 et 75 000 euros pour un bachelier. A cette somme, il convient d’ajouter les frais de logement et de nourriture soit un investissement global de 100 000 à 150 000 euros, voire plus. A défaut d’appartenir à une famille aisée, les jeunes sont condamnés à emprunter des sommes importantes et à s’endetter de longues années.

Un message à faire passer aux entrepreneurs qui nous lisent ?

R.P. : Oui, j’en ai même deux ! Le premier me vient de la devise des nageurs de combat : « Qui ose gagne ! », mais pas n’importe comment ! Le secret de la réussite des grands leaders, c’est d’avoir deux qualités : le courage et la générosité. Le courage d’accepter l’idée que vos collaborateurs ont des objectifs qui diffèrent des vôtres et la générosité de les écouter, de les respecter et de les aider à atteindre leurs propres objectifs. Deuxièmement, c’est de ne pas les juger sur leurs défauts, mais de ne voir en eux que leurs qualités qui peuvent être mises au service à la fois de leur bonheur individuel et de la réussite collective de l’entreprise.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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