emmanuel macron

C’est l’économiste qui monte. Professeur à l’ESCP Europe, chroniqueur sur BFM Business, Jean-Marc Daniel décrypte pour Entreprendre les enjeux de la politique économique conduite par le président de la République.

De quoi l’économie française souffre- t-elle aujourd’hui ?

Jean-Marc Daniel : La croissance d’une économie est la résultante de trois forces : la croissance de long terme, que les économistes appellent la croissance potentielle, la croissance cyclique ou conjoncturelle, et les aléas, dont l’exemple le plus frappant est une hausse brutale du prix du pétrole. Même si ces aléas sont souvent mis en avant avec insistance dans les commentaires, les enjeux réels portent sur la croissance potentielle et la capacité de lisser le cycle. La croissance potentielle de la France ne cesse de reculer. Elle est descendue de 5 à 6% dans les années 60 à 1,2% aujourd’hui. Cette croissance potentielle se nourrit de deux éléments : les gains de productivité, c’est- à-dire l’efficacité du capital et la durée du temps de travail, soit la mobilisation de ce capital.

La baisse de la croissance potentielle n’est pas propre à la France car toutes les économies développées connaissent le même problème. La spécificité négative de la France est une faiblesse relative de l’investissement qui affecte la qualité du capital, un système éducatif peu sélectif qui affecte la qualité du travail, et une faible mobilisation du travail, avec un chômage élevé, un âge de départ à la retraite bas et une exigence de travail hebdomadaire en dessous de la moyenne européenne, qui affecte la quantité de travail.

Et la politique budgétaire ?

Il faudrait pour qu’elle soit efficace, que les périodes fastes du cycle soient mises à profit pour dégager des excédents afin de répondre au ralentissement par un déficit accru, tout en restant inférieur aux 3% du PIB prévus par nos engagements européens. Or, les finances publiques françaises sont en déficit chronique. En synthèse, les quatre problèmes de l’économie française sont donc le faible investissement, la démagogie scolaire, le manque de travail et le déficit structurel des finances publiques.

Quelles sont les mesures d’urgence à entreprendre ?

Quatre mesures immédiates s’imposent. Il faut réduire les dépenses publiques. Tous les gouvernements en affirment la nécessité, mais aucun n’y parvient. La suppression du statut de la fonction publique est le préalable afin de rationaliser l’action publique. Il faut également augmenter la durée du temps de travail en abolissant les 35 heures et en reportant l’âge de départ à la retraite à 67 ans. Le troisième volet consiste à établir une sélection à l’entrée de l’université et à réhabiliter les formations techniques. La dernière mesure concerne la simplification de la fiscalité, et notamment celle des entreprises qui sont aujourd’hui susceptibles d’avoir à payer 233 prélèvements dans l’année ! Il faut en revanche cesser d’être obnubilé par les niveaux des salaires qui ne sont pas trop élevés. Nous pouvons même considérer que le départ des hauts diplômés tient à la faiblesse des salaires qu’on leur propose.

Selon une étude récente de l’Insee, les industriels ont l’intention d’augmenter de 11% leurs investissements pour l’année 2019. Comment analysez-vous ce chiffre ?

Ce chiffre est intéressant car il est en opposition avec la position de l’économie française dans le cycle. Ce dernier est en effet en train de s’orienter vers un ralentissement. La croissance trimestrielle qui était de 0,6 % fin 2017 se fait désormais au rythme de 0,3%. Ce chiffre traduit la conséquence de taux d’intérêts maintenus artificiellement bas. Je crains néanmoins que ces intentions d’ investissement en restent au stade de l’intention du fait que les autres paramètres sont incontestablement marqués par la détérioration conjoncturelle.

Assiste-t-on à un retournement du cycle économique ?

L’enjeu principal de la politique économique est la disparition du déficit structurel des finances publiques, c’ est-à-dire du déficit qui n’est pas lié aux fluctuations cycliques de l’économie. Cela fait des années que les autorités annoncent que leur objectif est de réduire de 60 milliards d’euros les dépenses publiques. C’est de fait le premier enjeu à moyen terme, qui, je le répète, suppose au préalable de supprimer le statut de la fonction publique. On pourrait penser que le redressement de la croissance potentielle doit être une préoccupation centrale de la politique économique. Mais en la matière, le gouvernement dispose de peu d’outils. Il doit néanmoins modifier la durée légale du travail et renforcer la politique de promotion de la concurrence qui fut une des composantes majeures de la loi Macron de 2015.

Cette politique de concurrence permet de réduire les inégalités d’accès…

Oui. Doubler le plafond des auto-entrepreneurs va dans le bon sens mais il faut aller plus loin, à la fois dans la simplification et dans l’ouverture des marchés. L’ouverture à la concurrence des transports, avec la fin du monopole de la SNCF, et bientôt de la RATP, vont également dans le bon sens. La phase d’après consistera en la mise en concurrence de la Sécurité sociale. Quant au retournement conjoncturel, il est en train de se mettre en place. Eu égard à la relative modération du prix du pétrole, on peut espérer ne pas connaître de récession comme en 1975, 1993 ou 2009, mais un profil plus proche du début des années 2000.

Sommes-nous sur le point de changer de modèle social ?

Nous changeons de modèle social dans la mesure où les conditions historiques du salariat sont en partie en voie de disparition. Le salariat reposait sur deux choses : l’assimilation du temps de présence sur le lieu de production au temps de production, et la possibilité de maintenir l’activité pendant le ralentissement cyclique par l’augmentation des stocks. Or, ces deux éléments disparaissent. Les entreprises sous-traitent de plus en plus pour ne pas avoir à régler les problèmes de ce que certains économistes appellent les « tire-au-flanc » ; quant aux stocks, de moins en moins de secteurs sont en capacité d’y recourir pour lisser le cycle. Nous allons donc vers un monde où la hiérarchie rigide du salariat fera place à la flexibilité de l’auto-entrepreneuriat. Nous quittons la société « employeurs/ employés » pour une société « clients/ fournisseurs ».

Comment réformer le modèle français ?

La réforme passe par un discours clair qui ne cherche pas, à Bruxelles ou ailleurs, des boucs émissaires. Elle passe ensuite par une action claire. En particulier, la remise en cause des situations acquises, ce que j’appelle des rentes, doit donner lieu en partie à compensation. On pourrait y consacrer les fonds issus des privatisations plutôt que de prétendre les investir dans « l’innovation », alors que le bilan historique des fonds d’innovation étatiques est pathétique.

Comment définir le quinquennat d’ Emmanuel Macron d’ un point de vue économique ?

Il devait être social-libéral, mais il est de moins en moins social et de moins en moins libéral. Il est marqué par un bricolage économique dû à un manque de solidité politique.

Et l’Union européenne, quel rôle joue- t-elle pour notre économie ?
L’Europe a deux conséquences positives : une politique de concurrence ferme qui a garanti aux Français une évolution favorable de leur pouvoir d’achat, et la stabilité monétaire grâce notamment à l’euro qui nous a débarrassés de l’inflation et a facilité la circulation des biens et des services sur un marché de 500 millions de personnes. Quitter l’Europe signifierait une dérive dans les dévaluations et l’inflation. Si François Mitterrand a choisi l’Europe en 1983, c’est pour échapper au FMI. Ce constat reste d’actualité…

Pourquoi distinguez-vous « capitalisme de connivence » et « capitalisme de concurrence » ?

Dans le capitalisme de connivence, le droit de propriété est respecté, mais l’économie repose sur des monopoles publics et privés. A la main invisible du marché, on substitue la poignée de main invisible des ententes. Les rigidités, notamment sur le marché du travail, conduisent à une faible productivité qui est compensée à l’international par des dévaluations. En revanche, la concurrence généralisée a comme conséquence de pousser les acteurs, et notamment les entrepreneurs, à investir en permanence pour se distinguer de leurs concurrents. Elle pousse de ce fait à davantage de croissance. Une de ces caractéristiques est que les gains de pouvoir d’achat se font par baisse des prix dont tout le monde bénéficie, alors que dans le capitalisme de connivence, ils sont le fruit des hausses de revenus qui dépendent de la plus ou moins grande combativité des groupes sociaux.

Selon vous, notre société ne souffre pas d’un excès de liberté mais de tentatives de s’abstraire des exigences de la liberté…

La mise en place de monopoles interdit aux consommateurs de faire des choix et les statuts garantissent aux salariés des déroulements de carrière routiniers. Les victimes sont la créativité et, in fine, le consommateur.

Le gouvernement doit-il privatiser Aéroports de Paris (ADP) ? D’une manière générale, doit-il poursuivre sa politique de privatisations ?

L’Etat n’a pas vocation à produire. Même des monopoles naturels doivent être gérés par des structures privées remises régulièrement en concurrence sur la base de cahiers des charges précis. Le succès international de Vinci dans la gestion aéroportuaire confirme que l’Etat n’a aucune raison de garder ADP.

Êtes-vous favorable à l’instauration d’un revenu universel, tel que le propose Gaspard Koenig ou Frédéric Lefebvre ?

Je suis favorable à un revenu universel pourvu qu’il se substitue à toutes les prestations sociales. Ce qui signifie que l’ on doit financer ce revenu universel par la restitution des cotisations sociales aux Français, tout en leur demandant de s’assurer par eux-mêmes sur la santé auprès de compagnies d’ assurance en concurrence, ou de se constituer leur droit à la retraite auprès d’un fonds de pension, également en concurrence.

L’émergence de l’intelligence artificielle, du big data et de la robotique est-elle en train de transformer le capitalisme ?

Comme tout progrès technique, ces innovations changent le processus de production. Cela ne change pas la logique du capitalisme qui repose sur la propriété privée, la recherche du profit et l’augmentation régulière du pouvoir d’ achat du consommateur. Ce qui est nouveau, c’est que dans le processus de destructions d’emplois et de déversement afférent, c’est-à-dire dans l’émergence d’ une contestation luddite, ce ne sont pas des emplois de force physique qui sont concernés comme auparavant, mais des emplois de mobilisation des savoirs intellectuels. Le refus du progrès va donc passer des détenteurs d’ emplois peu qualifiés aux détenteurs de certains diplômes. Les luddites d’hier faisaient preuve de violence physique, ceux de demain seront plus dans la violence verbale. La contestation va passer de la rue aux réseaux sociaux et aux plateaux de télévision.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

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