Esprit libre par excellence, Jean-Christophe Fromantin, le maire de Neuilly-sur-Seine milite pour une nouvelle organisation des territoires autour des villes moyennes. Cet entrepreneur devenu élu en 2008 rêve d’un modèle économique français qui mise enfin sur nos avantages stratégiques régionaux. Prémonitoire.

Dans votre dernier livre, vous dessinez une France où il doit devenir possible de « travailler où nous voulons vivre ». La crise sanitaire vient encore de démontrer que c’est une aspiration profonde. Est-ce possible aujourd’hui et à quelles conditions ?

Jean-Christophe Fromantin : Je crois d’abord que ce qui s’exprime de plus en plus fort dans notre société, c’est cette envie des Français de retrouver un cadre de vie, une qualité de vie, des unités urbaines apaisées, mais surtout de pouvoir librement choisir le mode de vie auquel ils aspirent. Cette tendance de fond, vers le bien-être, la redécouverte des vertus de la nature et d’une nouvelle forme de consommation plus locale et plus respectueuse de la santé et de l’environnement, n’est pas nouvelle. Elle était déjà là de façon sous-jacente depuis des années, mais elle s’est dévoilée avec encore plus de force avec les Gilets-jaunes et depuis le confinement dû à la Covid-19. Les attentes exprimées sont celles d’une vie plus équilibrée et d’un accès équitable à la modernité, avec plus de nature pour les uns (les urbains) et plus de services pour les autres (les ruraux).

C’est un mouvement irréversible que l’on ne pourra ni stopper, ni contrarier, parce qu’il correspond à un état profond de la société et à une aspiration essentielle de quête de bien-être de nos concitoyens. Et c’est là tout le sens de mes travaux et le fil conducteur de mon dernier livre. Les conditions de ce changement sont donc claires. Soit les pouvoirs publics considèrent ce mouvement pour en tirer le meilleur et en faire un outil de développement économique et de création d’emplois, en accompagnant les villes moyennes sur le plan économique et social, soit ils résistent comme ils le font toujours aujourd’hui, en renforçant les grandes métropoles, ce qui créera encore plus de frustrations et détournera encore plus de gens de la politique.

Vous présentez les villes moyennes comme des leviers de développement économique. Quel rôle peuvent-elles jouer ? En quoi constituent-elles « la nouvelle armature territoriale ?

J-C. F. : Elles ont un rôle essentiel pour plusieurs raisons. Premièrement, elles répondent prioritairement au choix des Français dans leur quête d’une meilleure qualité de vie, comme nous venons de l’évoquer. Deuxièmement, elles sont une échelle qui permet de corriger les nombreux dysfonctionnements de notre service public, car elles ouvrent un accès facile et de proximité à la santé, à l’éducation, au logement. On sait combien il devient difficile de se loger dans les grandes métropoles. Pour ces raisons, les villes moyennes vont devenir des échelles pivots entre les espaces ruraux et les métropoles. L’aménagement du territoire devra alors se construire sur un double enjeu : rapprocher les Français des villes moyennes et les villes moyennes des métropoles.

La fibre optique et la 5G seront les outils d’aménagement de cette nouvelle distribution permettant notamment la communication à distance pour tous, comme le télétravail. Les villes moyennes de par la qualité de leurs services déjà en place et le potentiel des nouvelles technologies de l’information renforceront ainsi leur attractivité pour tous les chefs d’entreprises désireux de s’implanter et de travailler là où ils ont envie de vivre en famille. Vous l’aurez compris, les villes moyennes deviennent alors des vecteurs de réindustrialisation, puisque les TPE/PME locales peuvent miser sur leurs savoir-faire régionaux et les exploiter grâce à la tech.

Quid de la décentralisation ? Faut-il donner plus de pouvoirs aux élus locaux ?

J-C. F. : C’est d’abord une question de vision et de volonté politiques. Veut-on continuer sur le modèle actuel au profit de métropoles grandissantes, en désertifiant les territoires ruraux, en fermant les tribunaux, les maternités et les trésoreries, ce qui fait fuir par la même occasion les entreprises et les emplois de nos territoires ? Ou veut-on au contraire permettre aux Français de travailler là où ils ont envie de vivre ? Tout le monde peut grâce à la fibre et à la 5G vivre à 50 kilomètres d’une grande ville tout en restant connecté. C’est donc un changement majeur qui nous permettra de travailler là où nous voulons vivre, d’échapper à l’impasse métropolitaine tout en réalisant nos projets de vie. Mais pour y arriver, il est urgent que l’État s’engage à assurer un standard d’équipement d’aménagement. Je déplore le silence de l’Etat sur cette question stratégique.

Cette question est-elle d’après vous au cœur de la prochaine élection présidentielle ?

J-C. F. : C’est même d’après moi l’enjeu fondamental de la prochaine présidentielle ! C’est pourquoi je parle de « vision » et de « volonté » politiques. Ce qui se joue là est un vrai projet de société. Il y a déjà des années qu’on aurait dû le faire ! Le prérequis, c’est déjà de l’énoncer et de l’assumer. Il devient aujourd’hui impératif de doter les villes moyennes d’une qualité de services équivalentes

aux grandes agglomérations. Pour cela, je propose d’organiser la France autour d’une armature de 350 villes moyennes et de 8 à 10 hubs métropolitains, ce qui veut dire concrètement qu’aucune ville moyenne ne devra être à plus de 1h30 d’une métropole et qu’aucun Français ne devra habiter à plus de 20 mn d’une ville moyenne.

Avez-vous noté un changement depuis la nomination de Jean Castex à Matignon, un élu local qui vient d’un département particulièrement enclavé, les Pyrénées-Orientales ?

J-C. F. : Je ne vois pas de changement d’orientation depuis son arrivée à Matignon. J’entends le discours de Jean Castex quand il dit « je fais confiance aux élus locaux », mais ce que je constate dans les faits, c’est que toutes les mises en œuvre, y compris du plan de relance, sont confiées aux préfets. J’ai l’impression qu’on confond décentralisation et déconcentration. Je ne vois pas du tout aujourd’hui dans les mesures du gouvernement une volonté de changer de paradigme. Le manque de confiance du Gouvernement vis-à-vis des élus locaux m’interroge.

Que faire concrètement pour aider nos TPE/PME lourdement impactées par la crise sanitaire, économique et sociale ?

J-C. F. : Le problème numéro un auquel sont confrontées nos entreprises depuis bien trop longtemps, ce sont les prélèvements. En France, nous sommes au top de tout : prélèvements obligatoires, fiscalité, normes, contraintes administratives… Dans une économie mondiale, faire peser de telles charges sur nos entreprises françaises, c’est comme si vous leur demandiez de courir un marathon avec un boulet aux pieds ! Si on ajoute à cela, les conséquences de la crise sanitaire et le fait que l’on soit reparti sur un déficit abyssal de la Sécurité sociale, il est évident que ce seront une fois encore sur les Français et les entreprises que pèsera la totalité de ces dérives.

Le deuxième point important sur cette question, c’est qu’il manque une perspective politique moderne et ambitieuse qui permettent de mobiliser l’ensemble des entrepreneurs. La France est considérée dans le monde entier comme le pays où la qualité de vie a du sens. Un formidable challenge s’offre à nous : celui de créer un modèle où chacun pourra travailler et entreprendre là où il aspire vivre. Et le troisième point, c’est le manque d’ambition de l’Etat en matière d’investissements d’avenir. Pour remettre la France à niveau, le premier vecteur de la relance serait de lancer un plan d’infrastructures de 50 milliards d’euros. Force est de constater que cette décision est absente du plan de relance actuel. Donc pour résumer, voilà concrètement comment aider nos entreprises : en allégeant leurs charges, en développant le label France et les valeurs qui s’y attachent, et en investissant massivement dans des infrastructures modernes.

Comment aider nos entreprises à exporter plus et mieux ?

J-C. F. : En jouant la carte de nos avantages compétitifs ! Si on veut plus et mieux exporter, il faut mettre le paquet là où nous sommes les plus forts. On le voit bien aujourd’hui, nos avantages comparatifs seront de plus en plus difficiles à défendre dans des secteurs très mondialisés comme l’aéronautique. En revanche, là où nous sommes forts en France et légitimes, c’est sur tous les savoir-faire régionaux où nos entreprises excellent, dans l’agroalimentaire notamment. Si on couple ces savoir-faire à toute la valeur ajoutée de la tech et du digital, on permettra aux entreprises de se singulariser et de vendre à l’étranger, donc de se développer. Aujourd’hui, la carte à jouer de nos entreprises, partout en France, c’est de fabriquer, produire et vendre le produit français que les autres n’ont pas.

Et dans votre ville de Neuilly-sur-Seine (92), qu’avez-vous que les autres communes n’ont pas ?

J-C. F. : Nous avons notamment un segment de route entre l’Arc de Triomphe et la Défense, en train de devenir la plus belle avenue du monde ! Depuis 2008, je me suis engagé à faire de cet axe, où passent plus de 100 000 personnes chaque jour – entre Paris et La Défense – notre principal atout économique. C’est une transformation totale de l’avenue Charles-de-Gaulle que nous opérons progressivement avec 10 hectares d’espaces publics, une harmonisation des volumes et des commerces, la création de grandes allées piétonnes et cyclables, de nombreuses plantations d’arbres, de très belles entreprises et marques comme le nouveau siège social de Dior, sans oublier bientôt l’installation d’une vingtaine de pavillons dédiés à la culture. Le projet qui sera totalement terminé d’ici 2024 est incontestablement l’un des avantages compétitifs de Neuilly-sur-Seine, que vous ne trouverez nulle part ailleurs !

S’occupe-t-on assez des entrepreneurs ?

J-C. F. : J’ai envie de leur donner un message de confiance. La France ne se réduit pas à une « Start-Up Nation » où il faut toujours plus de capitaux, plus de dépenses pour pourvoir faire face à la mondialisation. Nous sommes riches de la diversité de nos territoires géographiques, riches de la diversité de notre patrimoine, riches de la diversité de nos savoir-faire. Si les entreprises françaises se saisissent de cette diversité et de ces richesses, elles vont fertiliser ce formidable terreau par de nouveaux projets entrepreneuriaux. Je crois à un modèle de développement distribué. En permettant aux entrepreneurs et aux créateurs de travailler là où ils veulent vivre ; sur les circuits courts qu’affectionnent les Français tout en utilisant les opportunités qu’offrent les nouvelles technologies pour se connecter et exporter dans le monde, alors on offrira aux entreprises françaises un champ nouveau de développement, fortement créateur d’emplois.

Propos recueillis par Valérie Loctin

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