Christophe de Becdelièvre et LeHibou réinventent le freelancing informatique

Entrepreneur dans l’âme, Christophe de Becdelièvre, fondateur de LeHibou, à Boulogne-Billancourt (92), dirige la première plateforme de consultants freelances spécialisés dans l’IT. Regroupant 60 000 consultants, ce pionnier va dépasser les 50 millions d’euros de chiffre d’affaires. Un cas d’école.

Comment êtes-vous devenu entrepreneur ?

Christophe de Becdelievre : J’ai toujours souhaité conserver et entretenir une forme de liberté. Durant mes stages étudiants au sein de grosse structures telle que Citroën ou L’Oréal, je ne me sentais pas vraiment à ma place et je ne parvenais pas à me projeter. Ne m’imaginant pas exercer un métier sous le format du salariat très longtemps, j’avais choisi l’option Entrepreneur en dernière année d’école de commerce. À l’époque, être entrepreneur n’était pas à la mode comme aujourd’hui et nous n’étions que 15 sur une promotion de 300 à faire ce choix.

L’entrepreneuriat est pour moi un moyen de se réaliser et de s’accomplir, et j’essaye de conserver une cohérence dans mon parcours pour capitaliser sur mes connaissances. Je suis rentré dans le monde des technologies et je n’ai cessé d’explorer cet univers du numérique. Je vois l’entreprise comme un jeu de Lego : on érige des constructions qui grossissent à l’infini, le plaisir résultant de cette construction itérative mais pas nécessairement de l’objet en lui-même que l’on construit.

Quels enseignements tirez-vous de votre parcours d’entrepreneur ?

Les enseignements sont multiples : il faut suivre son intuition, qui ne trompe jamais, être persévérant car les obstacles sont nombreux, et faire preuve d’humilité. L’expérience m’a également démontré l’importance de la gestion du temps. Durant les premières années qui suivent la création d’une entreprise, on fait toujours trois fois moins de choses que ce que l’on aurait voulu, mais les années suivantes, la dynamique est enclenchée et on va beaucoup plus loin que ce que l’on aurait pu imaginer. Utilisé à bon escient, l’espace-temps est donc un véritable allié dans le parcours entrepreneurial.

« L’entreprise est comme un jeu de Lego : on érige des constructions qui grossissent à l’infini, le plaisir résultant de cette construction… »

Vous avez fondé LeHibou, plateforme de mise en relation entre donneurs d’ordres et freelances, il y a bientôt 7 ans. Où en est l’entreprise ?

Concrètement, nous avons parcouru un joli bout de chemin. La plateforme fédère 60 000 consultants freelance spécialisés dans l’IT, nous allons dépasser les 50M€ de CA cette année et nous visons 100M€ d’ici deux ans. LeHibou devient la plateforme leader en France sur les métiers de l’IT, avec une présence en régions à Lyon, Toulouse, Bordeaux et Nantes. Nous recrutons actuellement de nombreux profils commerciaux, des consultant RH et des développeurs désireux d’aller vivre à l’Île Maurice. 30 postes sont actuellement ouverts chez LeHibou.

Comment l’idée est-elle née ?

Très simplement, l’idée de départ était de rendre l’accès le plus facile possible à la communauté de consultants indépendants dans les métiers de la Tech. Par définition, le consultant indépendant est un peu esseulé. Il y avait donc une place à prendre pour fédérer cette grande communauté. Parmi les différentes sociétés que j’ai créées, LeHibou est certainement la plus aboutie. Elle agrège tous les ingrédients et apprentissages acquis au fil de mes précédentes expériences et reflète un niveau de maturité plus élevé. Cette société me plaît particulièrement car elle me ressemble ! Elle a un sens très particulier sur un marché qu’on appelle aujourd’hui le « futur of work ». Nous participons à notre humble niveau à l’évolution du monde du travail.

Quel est l’ADN de ce projet ? A quelle problématique souhaitiez-vous répondre ?

L’idée était de dépoussiérer et de repenser le marché des ESN (Entreprises de Services du Numérique, Ndlr). Comme souvent dans de nombreux cas de création d’entreprise, j’avais observé des dysfonctionnements et identifié une brèche qui offrait la possibilité d’apporter une proposition de valeur sur ce marché. LeHibou accompagne un mouvement sociétal dans lequel les jeunes consultants manifestent de plus en plus précocement un désir croissant de liberté, alors même que le format du contrat à durée indéterminée (CDI) est très largement chahuté dans le monde des services.

Délégués près de 99% de leur temps chez des clients, les consultants ont peu de sentiment d’appartenance à leurs sociétés de Conseil et aspirent assez naturellement à choisir leurs missions et leurs tarifs en devenant indépendants. De ce constat est née l’idée de créer une sorte de « réceptacle » pour accueillir cette communauté de freelances.

« Les consultants indépendants portent un regard plus libre et objectif sur les situations chez les clients. Étant leur propre employeur, ils ne sont pas contraints de caresser le client dansle sens du poil »

Le modèle de l’ESN a-t-il fait son temps ?

Les ESN sont un bon tremplin pour les jeunes diplômés qui entrent dans la vie active. En l’espace de 3 ou 4 ans, ils ont l’opportunité de réaliser 4 ou 5 missions durant lesquelles ils se forment sur des environnements différents. Le modèle de l’ESN, créé par le fondateur de Capgemini, Serge Kampf, il y a 50 ans, fonctionne encore très bien car tout le monde y trouve son compte. Le jeune est bien rémunéré et se forme, l’ESN gagne de l’argent, et l’entreprise cliente trouve une forme de flexibilité dans ce schéma de collaboration.

Cependant, ce modèle devient vieillissant et les organisations s’orientent désormais plus vers des modèles hybrides mixant des ressources internes et des ressources externes avec de nombreux freelances. Les ESN sont désormais confrontées à un problème majeur : elles ne parviennent plus à recruter en raison de ce glissement des collaborateurs vers le statut d’indépendant.

Quels sont les avantages du freelancing pour les clients ?

Les consultants indépendants portent un regard beaucoup plus libre et objectif sur les situations observées chez les clients. Étant leur propre employeur, ils ne sont pas contraints de caresser le client dans le sens du poil et peuvent donc faire des préconisations beaucoup plus librement et de manière impartiale, ce qui est très largement apprécié des clients. Ils n’ont aucune contrainte liée à un quelconque employeur. Ce sont aussi des experts qui sont rares et très recherchés.

Ce système de notation clients est-il pertinent ?

Je crois qu’il est révolutionnaire ! Dans une société de consulting classique, les compétences des consultants sont mises en avant par les commerciaux mais leurs promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ! L’idée de pouvoir noter les indépendants qui sont des personnes morales me semble avoir beaucoup de sens. Ce sont désormais les anciens clients chez qui les consultants sont intervenus qui donnent leur avis. Jusque-là inexploitée, nous captons cette Data et nous la valorisons sur la plateforme.

Quel est le modèle économique de la plateforme ?

Nous sommes sur un modèle de contrat de prestation de services. Le consultant choisit ses missions et définit son taux journalier sur lequel nous prenons une marge. Nous n’avons pas d’exclusivité avec lui et nous nous affranchissions des problématiques de délit de marchandage omniprésente dans ce secteur dans la mesure où il n’existe aucun lien de subordination entre les différentes parties prenantes. LeHibou est un tiers de confiance sur le plan juridique pour nos clients.

Le modèle de la plateforme LeHibou est-il unique ?

Il existe des plateformes généralistes qui connaissent également un beau succès. Mais rien de comparable n’existait en France sur le secteur de l’IT. Je me suis inspiré du modèle de la société américaine Upwork, véritable success story mondiale, mais en imaginant un modèle un peu différent dans le sens où nous travaillons essentiellement pour de très grosses structures (80% du chiffre d’affaires est réalisé avec des entreprises du CAC 40, Ndlr) et où nous proposons un modèle hybride entre la plateforme et un accompagnement avec des services.

LeHibou est une plateforme d’intermédiation, mais aussi une « plateforme de Services ». Nous avons donc imaginé un modèle hybride pour répondre aux attentes de nos clients : une partie est digitalisée et basée sur un moteur de recherche utilisant de l’IA pour traiter la Data et de l’autre, nous proposons un accompagnement au client avec un interlocuteur dédié.

LeHibou a décroché la 3ème place au palmarès 2022 des « 500 champions français de la croissance IT » publié par Les Echos. Comment gérez-vous l’hypercroissance ?

Gérer une telle croissance suppose de recruter de bons managers, de « scaler » le modèle, et de se faire accompagner. Nous sommes en train de passer des étapes avec LeHibou que je n’avais pas franchies avec mes entreprises précédentes, ce qui m’amène à m’interroger sur la manière d’aborder ces nouvelles problématiques. Il faut en permanence anticiper une entreprise qui grossit très vite. Nous nous faisons régulièrement conseiller sur certains sujets (RH, Finance, Marketing) afin d’être en mesure de prendre de la hauteur et de progresser en même temps que l’entreprise franchit ces étapes.

Avez-vous prévu de lever des fonds ?

Lever des fonds n’a jamais été un objectif en soi pour LeHibou, et notre premier objectif a été de faire de LeHibou une entreprise rentable. Ceci étant, c’est un vrai sujet d’actualité, mais je ne peux pas tout vous dévoiler à ce stade…

Quels seront les axes stratégiques de développement à venir pour LeHibou ?

Nous avons pris le parti de nous positionner sur la verticale IT, qui nécessite un vrai savoir-faire, et nous permet d’être référencés dans la majorité des entreprises du CAC 40. Notre compétence IT est un gage de crédibilité vis-à-vis de ces clients et constitue notre principale différence par rapport à d’autres plateformes généralistes. Notre premier objectif est d’être référencé dans la totalité des groupes du CAC40. Nous voulons préempter le marché français et devenir le leader incontestable sur l’IT. Cette ambition est en train de se réaliser.

Nous souhaitions également disposer d’une plateforme suffisamment aboutie pour commencer à viser d’autres marchés. Nous sommes donc implantés en région (Toulouse, Bordeaux, Nantes et Lyon) et nous allons poursuivre ce développement régional. Ce maillage très fin constitue un réel avantage sur nos concurrents et nous permet d’assurer une certaine proximité avec nos clients.

Quelles sont vos ambitions en matière de développement à l’international ?

Nous allons partir à la conquête de marchés internationaux en restant concentrés sur les métiers de l’IT qui est notre valeur ajoutée. Concrètement, nous allons commencer à nous développer à l’étranger avec l’objectif d’ouvrir deux ou trois pays courant 2022. Sensibilisé par de nombreux exemples de confrères pour lesquels le développement à l’international fut difficile, nous allons avoir une démarche très pragmatique sur des marchés qui sont déjà matures avec les freelances. Nous pensons fortement à la Belgique et à la Suisse.

Le marché sur lequel vous êtes positionné dispose-t-il encore d’un fort potentiel de développement ?

Ce marché se réinvente constamment avec l’émergence de nouvelles technologies et la création de nouveaux usages. Je suis convaincu qu’il va encore se modifier profondément, à l’image des NFT (jetons non fongibles, en français), de la blockchain… Des métiers qui n’existent pas encore vont émerger, alors que d’autres qui n’existaient pas il y a encore dix ans sont devenus une commodité. Nous devons donc veiller à être en mesure de nous positionner sur des marchés d’avenir sur lesquels nous apporterons une forte valeur ajoutée.

Le modèle du freelancing est-il le signe d’un changement profond du marché ?

Je pense que nous allons vivre des changements passionnants dans le domaine des Ressources Humaines. Les entreprises ont compris qu’elles devaient désormais s’accommoder d’équipes mixtes composées de salariés, de consultants salariés, de freelances, et que la réussite d’un projet passait précisément par cette combinaison. Dans un contexte de quasi plein emploi où il est difficile de recruter, les directions de Ressources Humaines doivent s’adapter et apporter des réponses concrètes aux aspirations professionnelles des collaborateurs. Je suis également attentif à un autre sujet encore peu perceptible aujourd’hui, celui du risque de dérive associé la bascule d’un monde du travail 100% à distance.

Durant la pandémie, Facebook et Twitter ont proposé à leurs collaborateurs de travailler en 100 % remote sans limite dans le temps. Je pense qu’il faut se méfier de la perte de lien social et d’une possible paupérisation associée. Il ne faudrait pas que cette nouvelle organisation du travail serve d’argument à certaines entreprises pour acheter des ressources humaines à meilleur coût ailleurs. Nous avons vécu cette situation avec les cols bleus dans l’industrie lourde il y a 50 ans, à travers l’implantation d’entreprises en Asie au prétexte d’une main d’œuvre moins onéreuse.

Nous pourrions assister aujourd’hui au même phénomène dans l’industrie numérique avec la délocalisation d’une partie de ce que font nos cols blancs, certaines entreprises préférant, dans une pure logique de coûts, acheter une compétence informatique à l’autre bout du monde.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la French Tech ?

Je me réjouis de voir que depuis quelques années les choses bougent dans notre pays. Une vraie dynamique s’est mise en place beaucoup plus axée sur une culture de la réussite. Les initiatives autour de l’entrepreneuriat font légion, et les jeunes disposent de nombreux moyens pour être incubés. Les Français sont souvent naturellement assez critiques, je me réjouis de voir que notre pays s’est mis en mouvement.

La France compte 26 licornes (entreprises valorisées plus d’un milliard de dollars)…

C’est super de voir que nous sommes en train de créer des futurs champions mondiaux dans le domaine du numérique ! S’il existe une forme d’euphorie autour de ces licornes, ces start-ups présentent néanmoins un risque de « bulle » sur le plan financier. Il existe une forme de dérive autour de la survalorisation des start-ups qui font de très importantes levées de capitaux. Ces entreprises deviennent artificiellement valorisées en milliards d’euros sur la base du montant investi par les fonds, mais cela reste très théorique quant à la valeur réelle de ces structures qui, bien souvent, ne gagnent pas d’argent…

Parmi nos 26 licornes françaises, un quart seulement est rentable. Lorsqu’on voit qu’une société réalisant 30 millions d’euros de chiffre d’affaires est valorisée 2 milliards, on peut s’interroger sur son devenir et sur sa capacité à trouver un investisseur capable de réinvestir au moment où le fonds qui a investi initialement sortira. Le succès d’Amazon, qui a perdu de l’argent pendant très longtemps avant de devenir rentable, a ouvert la voie à ces investissement massifs, mais je crains que ce soit un peu hasardeux et qu’il y ait un peu de casse…

Dans le sillage de ces licornes, on voit émerger une dynamique autour de la figure de l’entrepreneur. Qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, l’entrepreneuriat est valorisé à juste titre, car c’est une aventure en soi. Mais là aussi, il faut se méfier de ne pas survaloriser le statut d’entrepreneur. Tous les jeunes veulent monter leur boîte, mais tous ne sont pas fait pour cela. Être entrepreneur suppose de supporter une forme d’adversité, d’être en mesurer de surmonter les difficultés et de faire preuve d’une importante résilience. Il faut surtout suivre sa voie.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

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