Comment définir ce survivant ? Alors que des milliers d’hectares viennent de partir en fumée à quelques kilomètres à vol d’oiseau des coteaux où se situe son domaine de La Mascaronne, le serial-entrepreneur Michel Reybier, qui a survécu à un accident d’avion en 1994, se passionne de plus en plus pour cette région et pour le vin. Balades dégustatives et portrait au milieu de ses vignes.

Avec sa casquette vissée sur la tête et ses lunettes de soleil, son teint halé, Michel Reybier fait penser d’emblée à ces investisseurs débarquant de l’ouest américain, qui se posent avec leur hélicoptère et viennent passer quelques jours dans leur pied-à-terre provençal, entourés de leurs vignes. Comme c’est le cas de George Lucas, propriétaire de château Marguï, de George (un autre) Clooney et son domaine de Canadel, ou encore, il y a peu, de Brad Pitt. Non, Michel Reybier est différent. Il aime rester dans l’ombre. Il entreprend, travaille, se passionne et vit au milieu de ses hôtels et de ses vignes. Dans le 4X4 conduit de main de maître par Nathalie Longefay, son œnologue-conseil, devenue sa directrice technique à la suite du rachat en juillet 2020, nous gravissons les arpents de vignes, où se mélangent pierrailles, terres de calcaire, et ceps de vigne. Les grappes sont, déjà, gorgées par le soleil, en cette après-midi. La chaleur du mois de juillet n’est pas suffocante. Rien à voir avec celle du mois d’août, qui sera caniculaire. Alors que Nathalie présente, dans les moindres détails, le domaine de La Mascaronne, j’aperçois Manuel Da-Cunha, qui s’affaire avec quelques collègues autour d’un tracteur. Manuel s’occupe de l’exploitation, du terroir, des ceps, de leur feuillage, des grappes, et, du sol. En tant que chef de culture, il travaille en extérieur. Il aime résumer son métier ainsi : « Mon bureau, ce sont les vignes de La Mascaronne. » S’entourer des meilleurs, de celles et ceux qui ont des valeurs, « humaines, d’abord », aime préciser Michel Reybier, voilà l’une des clefs de sa réussite. Pour l’heure, le 4X4 se faufile dans une pente et la remonte en soulevant un peu de poussière blanchâtre. Il s’arrête sur les hauteurs du domaine, à près de 300 m d’altitude. « Vous voyez, observe Michel en pointant son doigt à l’horizon et en faisant un geste de 180°, le domaine forme un cirque, les bâtiments sont au cœur des 60 ha qui sont travaillés le plus naturellement du monde. » Le soleil éclaire ce tapis ondulé de vert, de marron et de blanc-ivoire, qui forme, effectivement, un cirque naturel. « Depuis le millésime 2016 certifié, ajoute Nathalie Longefay, tout est fait en agriculture biologique. En plus des 60 ha de vignes, nous avons plus de 500 oliviers plantés sur la propriété. L’ensemble est classé en appellation Côte de Provence. » Nathalie est un livre ouvert. Ses mots sont précis et techniques à la fois. Nous remontons dans la voiture. La balade continue. Une heure après, une dégustation au château est organisée. Michel Reybier revient sur son parcours incroyable qui aurait pu s’arrêter en 1994.

Un homme de valeurs, amoureux et passionné

« Cela fait 40 ans que je suis très attaché à cette région. Plus précisément celle de Ramatuelle. Nous y avons un hôtel depuis une quinzaine d’années. » Sur le site internet de l’hôtel, www.lareserve-ramatuelle.com, la balade se fait au ralenti. Elle devient luxueuse, réservée et unique. Le film de présentation est une beauté iconographique. D’emblée le décor semble être planté : Michel Reybier est un homme réservé, qui aime le beau, le luxe, le terroir, et, la relation humaine, la vraie. « On en parlera, peut-être, dit-il, mais dans mes valeurs, il y a d’abord l’équipe. Elle est très importante. » Avec humour Michel Reybier débouche une bouteille de rosée pour la déguster en l’accompagnant de ses quelques mots : « faites attention, car le vin réjouit les cœurs. » Trois verres-à-pied sont disposés devant chacun pour la dégustation, avec un crachoir à vin. Tout en dégustant, il parle de ses valeurs comme s’il avait envie de transmettre un message important : « Je suis comme les autres entrepreneurs, c’est vrai. Avec une différence : j’insiste, peut-être plus que d’autres, sur les valeurs, sur le souci de l’intérêt général, qui n’est plus très répandu. » La balade dégustative devient introspective. Elle se fait familiale. Il évoque son grand-père, Johanny, originaire de l’Ain, de Giron exactement, un petit village situé près de Bellegarde. « Mon grand-père était maire de ce village à 19 ans. Et, il a inventé le bleu de Gex. C’est un petit fromage, avec sa pâte persillée. Il faisait son fromage lui-même. Mon père, Roger avait, lui, une affaire de charcuterie. Et moi, j’ai commencé avec des supermarchés. Du côté de ma mère, Martine, son père était originaire de l’Ain, également. D’un petit village qui s’appelle Tacon. Il avait une usine de chaux, qui existe, toujours, et, qui a été reprise par Saint-Gobain. » Michel parle de ses trois sœurs. Il évoque une vie de famille heureuse. Il raconte sa vie de pension chez les frères des Ecoles Chrétiennes à Thonon-les-Bains. Il arrête sa scolarité au bac. Très jeune, il démarre sa vie d’entrepreneurs en reprenant des petits magasins de fromage et de charcuterie à Lyon. Il a 21 ans. Il rachète les magasins Reynier, à la fin des années 60. A 29 ans, c’est le drame ou presque. Sa première balade entrepreneuriale aurait pu s’arrêter net, à la suite de son AVC. Il est obligé de faire une pause. Il décide de vendre ses magasins, et, de se remettre progressivement au travail.

La naissance d’un groupe et l’accident d’avion

Il rebondit en reprenant une affaire dans le chocolat. Puis, il se lance dans la création « from scratch » (de zéro) dans la charcuterie. Ce sera Aoste, en 1976. En 1978, la marque Justin Bridou est créée. Puis, celle de Bâton de Berger est lancée en 1983. En 1993, le Groupe Aoste rachète la marque Cochonou. Après ses 8 années dans les magasins de fromage et de charcuterie, et, ses 8 années dans le chocolat, il va passer 20 ans à créer un grand groupe. « Pour vous donner une idée de notre dimensionnement, nous faisions 150 000 porcs par semaine qui étaient tracés. » Il ne veut pas le dire, mais il est le Monsieur traçabilité de la viande porcine. « A l’époque, raconte-t-il l’air gêné, rien n’était tracé. Tout était utilisé dans le cochon. Il n’y avait pas de vision industrielle du métier. J’ai dit à mes équipes : ‶ On va tracer pour que le consommateur soit sécurisé. Et, on fera une usine par produit. ″ » Cette vision innovante du métier devient vite un modèle. L’esprit d’équipe, la qualité et le prix du produit, moins cher que la concurrence, en font le succès. Michel n’aime pas dire qu’il est un « business man ». Il préfère le mot « d’entrepreneur », auquel il ajoute celui de « vision ». Pourtant les chiffres clés de son groupe pourraient donner le tournis : en 20 ans, il a construit un groupe avec 7 000 salariés et 27 usines. Tout va bien, ou presque.

En 1994, à l’approche de ses 50 ans, sa vie a failli s’arrêter-là. Il est le seul survivant d’un accident d’avion qui a emporté 3 des 4 occupants. « J’ai changé à partir de là. Mes valeurs ont pris le dessus. Et, depuis, j’ai le souci de l’intérêt général. » Il ne pilotait pas le Falcon 10 que lui avait prêté l’un de ses amis. Il n’en dira pas plus sur cet accident, qui l’a marqué : « Je suis un rescapé, un miraculé. Ce n’est pas mon AVC, c’est cet accident d’avion à Besançon qui a transformé ma vie. J’ai eu le sentiment qu’une main me reprenait et me disait : ‶Tu repasseras une autre fois. ″ » Pilote d’hélico il ne pilotait pas l’avion. C’est sa chance. La balade se fait frissonnante, presque tragique. Avec sa chemise blanche, son teint halé, son sourire léger, les bouteilles de blanc, de rosé et de rouge et les verres de dégustation sur la table, l’évocation de cet accident et de ce « miracle » plonge cet instant dans le divin, dans quelque chose de transcendant. « C’est un millième de seconde d’avance qui m’a sauvé la vie. Je n’y suis pour rien. » Deux ans plus tard, en 1996, il revend son groupe à un conglomérat américain, Sara Lee, et, change d’horizons. Une troisième page de sa vie s’ouvre.

Un homme nouveau, des hôtels, de la santé, et, des vins

Il fait une bonne affaire en revendant son groupe, qui réalise un chiffre d’affaires, en euro constant, de 4 milliards. Il change drastiquement de secteur d’activité et investit dans l’hôtellerie et le vin. Avec ses enfants, Aude, Raphaël et Anne-Flore, il devient l’actionnaire majoritaire d’une dizaine de palaces et de domaines vinicoles, situés en France, en Hongrie, et, en Suisse. En 2000, il rachète le grand cru bordelais Cos d’Estournel. Il possède, aussi, deux marques de champagne. En 2003, il rachète l’hôtel de luxe La Réserve à Genève. Il en fait une marque où le luxe devient, à la fois, emblématique et majestueux. Aujourd’hui, il est à la tête de 16 hôtels de 5 étoiles. Plutôt que d’échanger sur ses nouvelles réussites (Challenges l’a classé en 2020 dans les 100 premières fortunes françaises), et, sur ses nouveaux investissements dans le secteur de la santé et du bien-être, il préfère parler de ses enfants et de ses valeurs. « Anne-Flore travaille avec moi dans le secteur de l’hôtellerie, Raphaël et Aude dans le vin. Et, j’ai un partenaire, Antoine Hubert, dans le secteur de la santé où je suis depuis 10 ans. Nous avons construit, Aevis, le deuxième groupe de santé en Suisse. » Michel se lève et attrape une bouteille de vin blanc. La dégustation change de couleur. Sur ses valeurs, il marcherait hors des sentiers battus et se définit comme un « anti-corporate dans le sens où avec la structure, avec les process, qui sont, certes, nécessaires, nous sommes en train de perdre notre humanité. Le process doit être au service de. Par exemple, je signe Michel Reybier, car je veux que mes clients se réfèrent à un homme, et, non pas à un mot. L’entreprise ou le groupe de plusieurs milliers de personnes doit rester artisanale, dans le sens où la priorité c’est l’humain, les personnes, la relation humaine. Nous sommes des artisans. Je veux vraiment que l’homme- quand je dis l’homme, je pense, aussi, à la femme, car je suis très féministe- soit au centre. »

Reportage réalisé par Antoine Bordier, consultant et journaliste indépendant

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