Le gouvernement a donc décidé de déconfiner les corps. C’est une bonne initiative, mais qu’en est-il des esprits ? Tant de gens ont l’esprit confiné dans l’incertitude et la peur ! Nous savons à quel point l’esprit est lié au corps, et quand on a confiné l’un on a bien évidemment confiné l’autre.

Avec une grande sûreté dans l’action, je dirais même de la maestria, nos autorités ont rivé ces deux parties du citoyen en ordonnant la réclusion pour cause d’épidémie. Très bien ! Libérer aujourd’hui les individus équivaut presque à décréter une amnistie générale. Mais la peur est insinuante, insinueuse même, et libérer les corps ne va probablement pas libérer les esprits. Sans vouloir recommencer le débat de l’âme et du corps, il est à craindre qu’aucune liberté ne soit accordée à ce dernier par la première.

Libérer sans être libérés, c’est là le risque de l’opération pour les détenus que nous étions. C’est une trouvaille à creuser dans le monde pénitentiaire, la liberté sans liberté. C’est une drôle d’idée la liberté ! Sommes-nous déjà libre d’être nous-mêmes ? Reprenant un des ces merveilleux cartonnages du siècle dernier illustré et commenté par l’oncle Hansi, le fameux alsacien, j’ai eu la peine et la joie de contempler le spectacle d’une Alsace qui n’existe plus. Quelle honte pour les temps présents et pour le maître, l’Etat, qui n’a pas su la protéger.

Livré au saccage d’une délinquance qui brûle les voitures et enlaidit les rues, qu’est devenu ce jardin fleuri aux maisons à colombages ?Voilà le danger qui guigne les provinces. On parle de régions, pensons aux provinces, car les régions ça ne veut plus rien dire depuis que le maître inattentif aux identités de ses peuples a fomenté la création d’un Grand Est hypothétique et fait de la purée avec l’Alsace, la Lorraine, le territoire de Belfort et j’en passe, ainsi qu’un énigmatique Haut de France qui mélange les Flandres, l’Artois et quelques autres. C’est là que nous retrouvons l’exigence de liberté, car il n’est pas de liberté sans identité.

Et l’on retrouve aussi la distinction utile entre la liberté du corps et la liberté de l’esprit, car sortir se promener dans la rue ne peut se faire librement que si l’on sait qui l’on est, et donc où l’on va. Ouvrez la cage aux oiseaux, chantait Pierre Perret. Une crise de l’envergure de celle que nous vivons pourrait permettre une redécouverte de ces quelques vérités essentielles et transformer la vision du politique qui se fourvoie depuis au moins trente ans dans l’utilitarisme et la déshumanité. Avoir oublié qui l’on est, voilà qui nous rend si vulnérables au vent des catastrophes. Dépourvu de transcendance, un peuple devient vite un troupeau.

On a retrouvé pendant cette crise également l’intérêt de l’agriculture, l’intérêt des produits frais et goûteux. Découverte, c’est meilleur quand c’est bon !Si les choses devaient servir, si l’on devait tirer des conclusions, enchaîner des conséquences, il faudrait dorénavant bannir des tables toutes les saletés sous cellophane qui les encombrent depuis l’invention du supermarché. Nous avions remplacé les églises par les superettes !

Qu’en cela la crise nous soit profitable et retrouvons le chemin du goût. J’ai commencé cette chronique par le déconfinement, et j’ai évoqué l’idée que déconfiner les corps n’était absolument pas suffisant, qu’il fallait également déconfiner les esprits. C’est l’occasion ou jamais de nous laver des certitudes acquises mais parfaitement erronées qui faisaient de l’homme une pâte à modeler apte à tous les usages. Déconfiner les esprits c’est redonner à l’individu sa forme originelle et sa dignité. Laissons le maître décider ce qu’il convient dorénavant d’entreprendre. Pour bien situer et mesurer la portée de cet exercice périlleux, ô combien, je voudrais citer l’ineffable Tribulat Bonhomet, personnage du marquis Villiers de L’Isle-Adam : « Il se mit à réfléchir, preuve qu’il n’avait rien à dire, car s’il avait eu quelque chose à dire, il l’eût dit ».

Jean-François Marchi

1 COMMENTAIRE

  1. Libérer sans libérer est effectivement déjà une question récurrente du milieu pénitentiaire.
    Que ce soit les sortants de très longues peines qui ne peuvent se défaire de leurs réflexes acquis depuis des années (rituels, attente aux portes, activités etc…) voire qui ne s’habituent pas au retour à un monde qui a changé sans eux.
    Ou pour les sortants qui conservent des mesures d’accompagnement avec des suivis mensuels, des obligations (soins, travail, effectuer un stage, être autorisé pour aller à l’étranger ou déménager…) et des interdictions.

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