À 78 ans, Jean-Louis Croquet, qui a fait fortune dans les sondages avec TNS-Sofrès, a réinvesti, en 1998, sur un vignoble de 400 hectares, entre Draguignan et Tourtour, pour en faire le meilleur rosé de Provence toutes catégories.

Comment devient-on vigneron sur le tard ?

Jean-Louis Croquet : Il est vrai qu’au départ, mon parcours de vie semblait tout tracé, des études de sciences économiques, d’informatique, de statistiques, un job chez Pernod Ricard, je me suis toujours débrouillé, même étudiant. J’ai créé ma première boite Motivaction, qui s’est développée jusqu’à devenir le numéro 1 mondial après les rachats de BVA et Sofres.

Et j’ai vendu au moment idéal pour m’arrêter, lorsque le n°3 du secteur allait racheter le n°2. En parallèle de mon activité professionnelle, j’ai toujours eu la passion du rugby. J’ai beau-coup pratiqué ce sport, mais évidemment, vient un moment où l’on doit s’arrêter. Avec le vin et la vigne, c’est différent. J’ai d’abord acheté un domaine à Chablis après un week-end chez des copains en Bourgogne. Je me suis totalement passionné pour ce métier très complet, qui engage les mains, la tête, le nez et la bouche.

Je me suis lancé là-dedans comme j’étais dans l’entreprise, à fond. En tant qu’amateur éclairé et toujours en activité dans le monde entrepreneurial, je me suis formé au vin pendant presque 25 ans. Après la vente de mon entreprise, finies les statistiques, je voulais assouvir mon rêve, et devenir vigneron, un métier idéal où l’on peut s’améliorer en vieillissant, ce qui est impossible dans le rugby par exemple ou dans mon ancien métier. Le Chablis, c’était du 100% Chardonnay, un seul type de vin et j’avais envie d’assemblages, comme un peintre utilise une palette de couleurs. C’est à la fois intellectuel, physique et complexe.

Vous auriez pu couler une retraite tranquille…

Je hais le mot retraite. Je ne peux pas rester en place. Plus jeune, en parallèle de ma vie professionnelle, j’ai participé à pas mal d’aventures, parfois hasardeuses, y compris dans le domaine de la presse d’ailleurs. Il y a aussi eu la création de la station RFM (FM pour François Mitterrand à l’époque !), j’ai eu des emmerdes à pléthore, mais toute ma vie j’ai aimé faire des trucs comme ça. Je suis aussi vinificateur officiel du hameau de la Reine Marie-Antoinette ! The Official Wine Maker. Nous agissons pour valoriser le vin même si l’on ne peut pas dire que ce terroir-là soit vraiment une terre viticole…

Mon fil conducteur était et est toujours de rester ouvert sur les événements et les gens. Après avoir vendu l’entreprise, j’ai cherché un autre domaine et j’ai eu un coup de cœur pour Château Thuerry. Je trouve plaisant que l’on parte de la terre pour aller jusqu’à la bouteille, cela n’a rien à voir avec le métier de négociant ou de ceux qui sont plutôt des « industriels » du vin. Ici, je fais des vins différents, des petites séries, je suis un gros vigneron parmi les petits et un petit parmi les grands. Je ne suis pas amoureux des choses trop raffinées, mais j’apprécie de plus en plus rendre les vins élégants.

Comment vous, Breton et Versaillais, vous êtes-vous intégré en Provence ?

Généralement, devenir vigneron quand on n’a pas dix générations derrière soi dans le vin, c’est un problème. Il y a beaucoup de petits cercles qui tournent en rond. Mais il suffit d’agir avec solidarité, intelligence et pragmatisme. De plus, j’ai beaucoup investi dès les débuts pour sans cesse aller de l’avant, ce qui est évidemment appréciable pour la qualité des vins et donc pour la région. Le plus drôle a été quand j’ai assisté à une réunion de Secodip en 1998, juste à après mon installation, et que face à ces résultats chiffrés présentés par une boite qui faisait mon ancien métier, je suis restée bouche bée en me disant que, en tant que vigneron, tout cela ne me servait à rien !

Où vendez-vous vos vins ?

Un tiers sont vendus à l’étranger, en particulier en Hollande, Scandinavie, Etats-Unis et Grande Bretagne. Les dernières années n’ont pas été faciles entre le Brexit et la taxe Trump, mais nous poursuivons sur notre lancée et sur nos investissements. Notamment avec notre rosé, le 21, qui est le vin que l’on boit pour ses 21 ans dans les pays anglo-saxons. A l’époque, j’avais un peu copié le modèle de distribution de Ott, qui était le premier rosé à avoir réussi dans ce domaine.

Aujourd’hui c’est le réseau de distribution de Petrus qui distribue mes vins aux USA. Pour la France, j’ai la chance d’être dans un terroir, la Provence, qui consomme 50% de sa production. Un quart des ventes se font donc au château, car il y a énormément de touristes, du monde toute l’année. Le reste passe par des distributeurs et un réseau de bons copains, avec certains de nos vins sur des tables de renommée comme celles de Ducasse.

Vous vous êtes lancé dans les vins nature, un concept très controversé de par son manque de régularité ?

Sur un territoire excellent comme la Provence, il est inutile de beaucoup traiter, bien au contraire, que l’on soit bio ou pas ne change rien au sujet. Je me suis intéressé aux vins na-ture par rapport aux sulfites évidemment, un bon vin sans sulfites est encore meilleur pour la santé ! J’ai même déposé un dossier à la sécurité sociale pour une demande de remboursement, j’espérais une réponse sympa, mais ils n’ont

pas d’humour, j’ai simplement reçu un numéro d’enregistrement ! Le seul vrai problème en vin nature est que pour assurer la conservation du vin et éliminer tout pathogène qui pourrait le contaminer ou lui donner un mauvais goût, une mauvaise odeur, il faut beaucoup de moyens. Or, une bonne partie des vignerons qui font du vin nature sont jeunes et n’ont pas les capacités financières pour créer une cave super équipée, une salle où l’on stérilise tout au maximum, en particulier les bouteilles. Cela fait sept ans que je travaille sur le nature, j’ai recruté un œnologue spécialisé dans ce domaine.

Je produis du vin nature depuis trois ans, mais 2022 est la première année où je fais les 3 couleurs sans sulfites. Sur les blancs et rosés, on ne retrouve rien, sur le rouge des microdoses. Ce sont des vins qui ont obtenu un niveau excellent en dégustation à l’aveugle. Ils ont étonné en particulier les grands amateurs de blanc. Evidemment, ce type de vinification a un prix, nous sortons nos vins entre 20 et 25 euros.

Les grands investisseurs (LVMH, Chanel, Michel Reybier, voire George Clooney) lorgnent de plus en plus sur le rosé de Provence. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui est bon est que nous avons tous des propositions de rachat ! Un bon signe pour l’avenir. Il faut dire que le climat provençal est idéal, très peu propice aux maladies. Ils sont nombreux à vouloir s’acheter du rêve, souvent en laissant la responsabilité de la vigne et du vin à un maitre de chai expérimenté et un bon œnologue.

Il faut aussi dire que lorsqu’un groupe comme LVMH s’intéresse beaucoup à la Provence, nous sommes dans le gros business. D’après ce que je sais, ils ont pour pro-jet d’acheter une surface suffisante pour peser sur le marché et lancer une marque mondiale. Pour la région, ce n’est pas mal, car ce type de groupe est obligé de faire de bons produits. Mon seul souci pour l’avenir est l’eau, nous avons des installations de récupération, mais cela ne suffit pas. Il faut réfléchir et agir pour le long terme, pas simplement en détournant des sources d’eau existantes. C’est un enjeu primordial pour la Provence.

Comment voyez-vous la suite à Château Thuerry ?

En ce qui concerne la suite, je dois encore réfléchir. Pour l’eau déjà, un sujet sur lequel il va falloir imaginer des solutions durables. En ce qui concerne la succession du domaine, mes enfants ont chacun leur métier. Il y a aussi deux petits-enfants, mais ils sont encore ados, c’est donc encore un peu tôt. Sur le vignoble, nous avons pour volonté de parvenir à environ 1/3 de rouge, 1/3 de rosé et 1/3 de blanc.

Aujourd’hui, nous sommes plutôt à 45% de rouge, 45% de rosé et 10% en blanc. Difficile de parler de bénéfices, mais bon on est là pour s’éclater. Ce que je fais depuis que j’ai 55 ans, le bon âge pour entamer ma seconde vie après ma première expérience bourguignonne. J’ai d’autres projets avec mon voisin, le fils d’Anny Courtade, qui a également une propriété. Nous réfléchissons à unir nos forces afin de créer un Resort, un paradis d’environ 1000 hectares… Ce ne sont pas les idées qui manquent !

Anne Florin


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