Vladimir Poutine (Photo Mikhail Klimentyev/ABACAPRESS.COM)

Tribune de Jean-François Marchi

Un nouvel ordre mondial ? Peut-être. Il faut d’abord éviter de se griser des images simples et définitives, plaquage la plupart du temps d’analyses faites lors du dernier conflit mondial. Or Poutine n’est pas Hitler, et je ne crois pas que son dessein soit de conquérir le monde. Il considère, me semble-t-il, effectuer une opération de politique intérieure quand nous considérons, nous l’Europe et le monde organisé, qu’il s’agit d’une annexion.

La différence est de taille et aucun argumentaire  rationnel ne pourra faire dévier ni fléchir la determination et la logique de chacun. Il faut discuter, certes, pour maintenir le contact et éviter que la situation ne dégénère en conflit global, mais il est désormais impossible de convaincre quiconque. Au jeu des anathèmes il n’y a pas de gagnant, c’est ainsi et les sanctions ne serviront qu’à élargir les fossés.

Il ne s’agit pas pour autant d’accepter l’inacceptable, et cette guerre est indigne, d’abord parce qu’elle est injuste, ensuite parce qu’elle est cruelle, enfin parce qu’elle fait fi des avancées morales enregistrées dans la pratique des relations internationales depuis l’effondrement de la notion « bloc contre bloc » qui prévalait à l’époque de la guerre froide. C’est  la pire conséquence de ce conflit que d’être en sus de ce qui a été dit  une régression. Il ne faut donc pas pas jouer ce registre à l’ouest du continent, pour éviter d’alimenter la machine à phantasmes nationalistes bellicistes et plus généralement xénophobes.

Les peuples n’y sont pour rien, et seule la bêtise triomphe quand on voit des commerçants russes, restaurateurs, épiciers ou galeristes se faire insulter ou menacer. La logique de peuples en animadversion est encore plus que bête, elle est immonde. On ne gagne pas la guerre que Poutine fait à la modernité géostratégique en interdisant l’importation de la vodka. Et pourquoi ne pas interdire la lecture de Dostoïevski tant qu’on y est, ou le port de la chapka. En bref les peuples n’on rien à faire dans cette histoire, arrêtons de les chauffer. Cette danse est macabre, certes, évitons qu’elle ne devienne funèbre. Un nouvel ordre mondial ? Sans doute, et  pour longtemps.

La nation a fait son retour sur la scène, et peut-être n’est-ce pas conscient car ce qui apparait à la lecture des commentaires dessine la nécessité apparente de la constitution d’un nouvel empire qui s’appellerait l’Europe unie, parée des vertus et de la force imaginaires qui rendrait aux yeux de ses partisans toute guerre impossible sur notre continent. Ô le pouvoir de l’illusion, et encore une fois la régression. L’an 843, naissance du Royaume de France et brisure de l’Empire Carolingien, cet ancêtre de l’Europe. On la connait l’antienne, « l’Empire c’est la paix ».

Pour revenir et faire jeu égal dans le monde des superpuissances, USA, Chine, Inde, Brésil demain, la Russie de nouveau, il ne resterait donc plus à l’Europe qu’elle devienne l’Empire qui manque, l’Empire manquant, en somme, ou l’Empire menteur plutôt. En effet, l’Empire c’est la paix, on l’a vu hélas à Sedan, mais aussi en Crimée, à Sebastopol précisément Ô Mac-Mahon, mais encore au Mexique ou à Solférino, l’Empire c’est la guerre, et l’Europe peut être aussi.

L’auteur de ces  lignes étant historiquement Bonapartiste, il lui en coûte de faire cet aveu.

C’est ainsi, arrêtons de rêver, ce qui revient c’est le passé. Il faut le déplorer. La logique de la montée aux extrêmes que met en marche la politique  des sanctions est déraisonnable, dangereuse et peut-être même enclenchante. J’entends Charles Baudelaire qui a écrit sous le titre Réversibilité un très beau poème:

Ange plein de bonté connaissez vous la haine ? 

Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,

Quand la Vengeance bat son infernal rappel,

Et de nos facultés se fait le capitaine ?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?

Il faut le lire d’urgence, surtout le peuple qui vote pour lequel  un poème est encore un langage. Plus à la portée de ceux qui nous gouvernent au vu de leurs études et au su de leurs diplômes arborés, « Paix et guerre entre les nations » de Raymond Aron leur sera de bon conseil.

« Halte au feu ! » s’ordonne en premier dans la tête.

Jean-François Marchi

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