Tribune. Comment ne pas être ému devant la catastrophe humaine qui se déroule sous nos yeux. Pour une fois les victimes nous ressemblent et c’est un choc qui nous permet de mesurer la laideur intrinsèque de la guerre aujourd’hui, car nous pensions l’avoir bannie une fois pour toutes de notre horizon. En tous cas chez nous. Les larmes nous viennent devant tant d’horreur : la vie n’est donc pas telle que nous l’espérions ? Alors nous ressentons de la pitié avant même de comprendre l’enchaînement des circonstances, car cette guerre était devenue inéluctable faute d’avoir été comprise et donc prévue. Les cartes étaient pourtant sur la table. Hélas l’histoire n’intéresse plus personne, ce qui nous vaut cette situation, car ce qui arrive s’est déjà produit dans le passé. Encore faut-il étudier le passé si l’on prétend mener le présent.

Dans un recueil d’articles réuni sous le titre « L’agonie de la Russie blanche », le journaliste-reporter Gaston Leroux, créateur du célèbre Rouletabille, décrit avec précision les massacres du début du vingtième siècle perpétrés par l’armée tsariste dans les mêmes territoires. Ainsi le bégaiement du fatum démontre-t-il à l’envi qu’il ne s’agit justement pas d’un cas fortuit mais d’un enchaînement logique et préparé par l’histoire.

Le congrès de Vienne (1815) qui scella le sort de la France et l’avenir du continent européen à la chute de Napoléon donne certaines clefs du problème. La Russie s’était alliée avec l’Autriche mais surtout avec l’Angleterre parce qu’elle ne voulait surtout pas d’un nouvel empire à ses portes. Elle s’accommodait des Habsbourg auxquels la liait de profonds intérêts et principalement parce qu’ils faisaient la police dans les Balkans et bridaient la Hongrie. Par ailleurs leur tropisme les portait en Italie plus que vers l’Est. Après la guerre de 1914/19 les traités de Versailles, Sèvres, Trianon et Saint-Germain modifieront sensiblement la carte du monde en entérinant la disparition des empires autrichiens et turcs en redessinant l’Europe centrale. Sortant de la révolution de 1917, les russes ne seront pas en mesure de peser grandement sur ces bouleversements.

Cependant la lutte contre le troisième Reich permettra à la Russie de se trouver une nouvelle fois à coté des anglais et leurs alliés américains. Après la France l’ennemi était devenu l’Allemand. La Russie devenue L’URSS en profitera pour créer à son tour un empire gigantesque à sa frontière, satisfaisant en cela sa préoccupation prioritaire, protéger un territoire énorme faiblement peuplé par l’accumulation de l’espace. L’effondrement de l’URSS il y a quarante ans a fait resurgir les craintes millénaires de ce pays, très riche en sous-sol mais faiblement industrialisé, contraint en somme de vivre de la vente de ses matières premières comme le Gabon ou le Venezuela au contraire de la Chine son puissant voisin. La Russie n’a donc pas choisi la Chine comme alliée comme on l’entend dire, elle se débat contre le spectre de la ruine, qu’une démographie négative ne peut que précipiter.

Il est impossible que le monde occidental, comme on le dit improprement parce que la Russie en fait également partie, n’en soit pas conscient. C’est pourquoi ce qui arrive, pour intolérable et injustifiable qu’il soit, aurait pu être prévu. L’Ukraine en est la malheureuse victime. Il importe donc de conjuguer nos efforts afin de réparer un aussi grand dommage, causé par un aveuglement quasi général. De Gaulle disait que les pays ont l’histoire de leur géographie. Ce que nous voyons en est l’illustration parfaite. Parce que la Russie est toujours portée par l’idéal national de la défense de sa civilisation, plus que par l’idéologie de l’économie de marché, elle distingue durablement son avenir du chemin qu’ont emprunté les démocraties occidentales à la remorque des USA.

Le schisme est là qui remplace l’ancienne ligne de fracture qui sépara l’Orient de l’Occident sous Théodose. Troisième Rome comme elle se prétend être, la Russie se veut la gardienne d’une ferveur orthodoxe qui ne peut que s’épouvanter de la progression presqu’en son sein, puisque Kiev est son berceau, d’une idéologie qui remplace le croyant par le consommateur. C’est à la modernité nihiliste que véhicule le modèle européano-américain plus qu’à ses armes létales à qui la Russie fait aujourd’hui la guerre en Ukraine.

L’Ukraine est devenue pour les Russes le cheval de Troie de ce qu’ils croient être la décadence. C’est une guerre civile qui peut, si l’on n’y prend garde, devenir la Saint-Barthélemy de l’Occident.

La solution de ce conflit ne peut être uniquement militaire et je crois les sanctions économiques inappropriées car le problème que pose cette guerre est d’une profondeur inouïe. Quel avenir pour l’Occident, Russie comprise ? A l’extrême limite de ses marches se joue, et nous n’en n’avons pas vraiment conscience, notre civilisation greco-romaine.

Consilio et prudentia comme le disaient nos maîtres latins.

Oui, sagesse et prudence bien sûr, et retenue surtout. Les pires fauteurs de trouble dans un conflit sont toujours les exciteurs latéraux qui alimentent le brasier, toujours les mêmes depuis la guerre de Libye.

Jean-François Marchi

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