Par Emmanuel Jaffelin, auteur de l’Eloge de la Gentillesse (Bourin 2009, Pocket 2018) et On ira tous au Paradis (Flammarion)

Tribune. Du métro à la trottinette. Ou : Comment les sous-terrains de Paris sont remplacés par les trottoirs. Le Paris post moderne est une ville du trottoir ! Le monde change : autrefois, le travailleur descendait dans une mine de charbon ou dans le métro (première ligne parisienne ouverte en juillet 1900) pour monter dans un wagon ; aujourd’hui il télétravaille chez lui ou se rend dans un bureau (individuel ou collectif), sans, pour autant descendre sous le sol de sa ville : il recourt ainsi au vélo, à La trottinette, au gyroroue, au gyropode1 ou au hoverboard2. Pour le dire simplement, le choix de ce genre de véhicule n’est rien d’autre qu’une montée de l’individu et de l’égotisme. Circuler à la surface revient à vivre à la superficie de Paris. or, refuser de descendre, c’est nier la profondeur de la ville et son existence en trois dimensions ( largeur, hauteur et profondeur). Cette superficialité était au XXe le privilège des riches et des bourgeois, à l’instar de ces stars qui préféraient prendre un taxi ou une voiture avec chauffeur afin de ne pas être abordé par un fan dans le métro. Au XXIe siècle, cette superficialité3 est devenue celles des écolos et des jeunots qui aiment respirer le gaz des bus et des taxis plutôt que de descendre se mélanger à la population variée d’un wagon.

Pour favoriser la circulation de ces habitants de Paris, l’actuelle mairesse a élargi les trottoirs en pistes cyclables même si celles-ci peuvent prendre leur place sur le trottoir. Bref, cette démarche urbaine révèle que le cycliste n’est qu’un prolongement du piéton, d’où son absence d’arrêt au feu rouge ! La mairesse de Paris a également pris la décision en juillet 2021 de limiter à 30kms/heure la vitesse des véhicules à moteur (camions, bus, voitures, motos et scooters) à l’exception de ces petits véhicules qui, non seulement dépassent cette vitesse, mais « peuvent4 » également ne pas s’arrêter à un stop ou à un feu rouge ! Ce privilège débile qui va au-delà de la priorité fait par conséquent du passant le prion5 d’un urbanisme régressant qui ramène la ville au Moyen âge. Paris installera bientôt des pont-levis et des meurtrières6, mais interdira les chevaux dont la taille et les crottins feront freiner les trottinettes. Le paradoxe de ce nouvel urbanisme est donc là : pour trottiner, mieux vaut la trottinette que le trotteur et le coup de talon au sol plutôt que l’étalon ou la jument qui trottent et qui crottent, voire galopent !

Il convient de noter l’ambiguïté fondamentale de ce rejet de l’automobile : ce genre de ville à la mode favorise les moyens de transport7 qu’elle croit non polluants (comme si l’électricité nourrissant vélos et trottinettes sortait de la cuisse de Jupiter8). Ce genre de ville se replie sur elle-même en accentuant la montée de l’hyperindividualisme qui s’oppose au mélange : les gens sont rarement à deux sur la même trottinette ou le même vélo et rares sont les tandems ,individualisme oblige ; et ils ne le sont jamais sur la gyroroue, le gyropode ou l’hoverboard ! Dès lors, il n’est pas très osé de penser que ces gens hyperindividualistes, qui ne vont quasiment plus dans le sous-sol parisien, quitteront bientôt son sol pour se déplacer, non plus en vélo, mais en ULM ou mini-avion ! Paris ne prendra pas d’air, mais verra son air plus que ses rues et ses quais de métro bouchés par des passants volants. Ainsi va la vie de Paris, une vie plus moribonde que ce qu’en diront les partisans des ballades aériennes pour aller d’un point à un autre au détriment même du métro aérien !

Paris est une ville qui parie sur la surface et qui invalide donc son histoire. Elle a le mérite d’être conforme à cette montée de l’autisme9 comme attitude logique de cette époque et de cette société. Autrefois, les gens pouvaient être nombreux à se retrouver dans les wagons du métro et dans les bus ; puis ils furent moins nombreux dans les voitures, ce qui augmenta la quantité de ces véhicules, quantité déjà mue par l’individualisme ! Désormais, la personne se croit libre car seule sur un vélo, une trottinette, une gyroroue, etc ; croyance qui se prolongera dans les ulms10, cet autisme véhiculaire prenant de la hauteur et refusant toujours plus la profondeur !

Avec cette profusion de la Trottinette, l’époque réduit Paris à être une moulinette qui bloque la voiture en apparence, mais dévalorise le métro en réalité et prépare sans en avoir conscience un retour au Moyen âge. La mairesse de Paris se présentera en 2022 à la présidentielle qu’elle perdra. Question cruciale : quittera-t-elle Paris en métro, en trottinette, en vélo ou en ULM ? voire en bagnole ?


1 – Le Giropode (du grec antique gûros signifiant « cercle » et de « podos » désignant le « pied ») fut inventé en 1999 par l’américain Dean Kamen. Ce véhicule électrique à la différence du gyroroue, dispose de deux roues et d’une plaque métallique sur laquelle se place debout son utilisateur. Vitesse et virage ne s’y font pas via un guidon, mais uniquement par le mouvement du corps : le gyropodeur accélère en penchant le corps vers l’avant ; il ralentit en le penchant vers l’arrière !

2 – L’Hoverboard ou gyroskate est un type de skateboard électrique créé en Chine en 2014 et devenu très populaire aux Etats-Unis dont les villes sont étendues et étrangères à l’histoire des villes européennes. Paris fut créée en 259 av JC, Los Angelès en 1781 !

3 – Certes, une archiminorité de ces trottinett-rices/eurs descend dans le métro avec la trottinette dans le but d’utiliser celle-ci une fois arrivée en banlieue !

4 – En fait, les cyclistes n’ont pas à proprement parler le droit de griller le feu rouge ou le stop, mais ils connaissent la tolérance des policiers face à une telle infraction. De là à croire que la police respecte un laxisme politique, il n’y a qu’un feu orange à franchir.

5 – le prion est une protéine qui peut devenir pathogène. Or, le passant devient pathogène en contribuant à faire des villes du XXIe siècle, des villes piétonnes qui excluent et veulent tuer les véhicules à moteur puissant !

6 – ouverture dans le mur médiéval qui permet l’observation et l’envoi de projectiles. Lire mon Apothéose du Rond-Point (Amazon)

7 – Vélos et trottinettes (mécaniques ou électriques), Gyroroue, Gyropode et Hoverboard électriques

8 -La source de l’électricité qui recharge les batteries de ces petits véhicules est nucléaire en France…

9 -Terme à prendre au sens large, auto signifiant « soi » en grec antique ; or ces nouveaux modes de transport font du Soi un roi ! Un roi qui n’est plus en carrosse, mais en trottinette !

10 – Petit engin volant, monoplace ou biplace, de conception simplifiée.

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