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Recyclage : les déchets seront-ils le nouveau pétrole ?

Thibaut Veysset

Autrefois regardée avec un certain mépris, l’industrie du recyclage a retrouvé une certaine noblesse avec l’essor de l’économie circulaire. Derrière les géants du secteur, des centaines de PME participent au dynamisme d’une filière dans laquelle l’innovation occupe une place centrale et fabrique les opportunités de demain.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Il a suffi d’une décision unilatérale de la Chine pour mettre tout le secteur du recyclage occidental en émoi. Premier importateur mondial de déchets, le géant asiatique, qui ne veut plus être la poubelle du monde, a informé l’Organisation mondiale du commerce (OMC), de son intention d’interdire l’importation sur son territoire à 24 catégories de déchets solides.

 

En 2015, l'empire du Milieu a importé 49,6 millions de tonnes de déchets, selon le ministère de l'Environnement. Soit la moitié de la production annuelle d’un pays comme la France (100 millions de tonnes en 2016) ! La Chine représente, pour l'Union européenne, plus de 50 % de ses exportations de déchets.

 

En France, où des géants tels que Paprec ou Suez exportent plus de 50 000 tonnes de plastiques par an vers la Chine, la clôture d’un tel débouché a déjà des conséquences profondes sur la filière. En tête desquelles, la dégringolade des prix, notamment sur les plastiques et les papiers.

 

« Cette décision nous impacte à deux niveaux, souligne Jean-Philippe Carpentier, président de la Fédération des entreprises du recyclage (Federec). D'une part, parce qu'on ne peut plus vendre ces matières, et qu'aucun autre pays n’est capable de compenser en termes de capacité. Les matières recyclées de qualité qui partaient en Chine sont aujourd'hui bloquées dans des ports, les Chinois n’ayant plus la licence pour les importer. La Chine reste le premier producteur de produits manufacturés au monde : ils sont très consommateurs de cartons pour les emballages et le packaging et de plastique. »

 

Même si la Chine pourrait faire marche arrière en raison de la faiblesse de sa consommation intérieure, cette décision, qui constitue un « un sujet de préoccupation à court terme » en raison de l’engorgement du marché européen, pourrait donner un coup de fouet salvateur au secteur. « C’est une vraie opportunité à moyen ou long terme », juge Jean-Philippe Carpentier.

 

Alors que toute une catégorie de déchets ne trouvera plus de débouchés, les industriels occidentaux, qui avaient tendance « à envoyer en Chine tous les déchets difficiles à traiter », vont devoir innover et investir dans des procédés techniques pour créer des matières secondaires de qualité susceptibles d’être à nouveau exportées.

 

Pour la filière française, c’est la perspective de lancer un cercle vertueux. Une fois passée la période de flottement d’un ou deux ans. « On va recréer de l'innovation, de l'industrie et de l'emploi », s’enthousiasme le président de Federec.

 

Un secteur exposé à la variabilité de son environnement

 

Après deux crises successives (2008 et 2014) et une annus horribilis en 2015, le secteur cherche un second souffle. Le faste de la période 2000-2007 paraît bien loin. En cause, la baisse des volumes, la chute des cours des matières premières, une dégradation des marges, l’apparition de nouveaux acteurs, l’évolution de la réglementation…

 

Pour la filière, qui a vu ses effectifs et son chiffre d’affaires baisser au fil des années, 2016 sonne comme une note d’espoir. Selon la dernière étude publiée par Federec, l’industrie du recyclage a établi un nouveau record l’an dernier avec 100 millions de tonnes de déchets collectés (+2,2 % par rapport à 2015). Si le chiffre d’affaires généré par les 1300 entreprises du secteur a chuté, passant de 8,3 à 8,1 milliards d’euros, les embauches sont reparties à la hausse (+2,5 %) pour la première fois depuis 2014.

 

Du côté des investissements, qui s’établissent à 465 millions d’euros pour 2016, le recul est sensible (-2,3 %), même s’il reste dans la moyenne du secteur. « L'ensemble des entreprises du recyclage investissent entre 450 et 500 millions d'euros par an », rappelle Jean-Philippe Carpentier, par ailleurs dirigeant de la société Nord Pal Plast, spécialiste du recyclage des plastiques.

 

Dans le détail, si ces investissements se concentrent en premier lieu sur les process et le matériel (56 % de l’investissement concerne les machines), la part de l'informatique commence à être significative. D’autres thématiques comme l'approche client, la traçabilité et les aspects réglementaires font également l’objet d’investissements massifs. Le secteur bouge.

 

Selon des projections publiées par Veolia, la production mondiale de plastiques pourrait culminer à 548 millions de tonnes en 2030 (1,1 milliard en 2050), contre 380 millions en 2015. Alors que le taux de recyclage s’établi à 22 %, les industriels et la grande distribution n’ont jamais été aussi friands de matières plastiques (polyoléfines, PVC, polystyrènes, PET…).

 

Selon Antoine Frérot, PDG du géant français du traitement de l'eau et du recyclage, atteindre 60 % de taux de recyclage en 2025 - un objectif sans doute optimiste - permettrait au secteur de créer 200 000 emplois directs et indirects.

 

Autre source de valeur potentiel pour les acteurs du secteur : exploiter des sites en déshérence. « Les grands groupes comme Suez ou Veolia ont tendance à freiner devant le coût de création d’une usine de recyclage et les délais pour obtenir les autorisations, explique Christophe Dondeynne (voir encadré), CEO d’Extracthive, entreprise spécialisée dans le traitement des déchets industriels. Or, beaucoup de sites historiques possèdent des autorisations et sont sous-utilisés. Exploiter les outils existants permettrait de limiter les investissements. »

 

Les innovations technologiques ? Plutôt l’apanage des PME que des grands groupes

 

L’évolution du cadre réglementaire, les mesures incitatives et les objectifs de la prochaine feuille de route de l'économie circulaire issue du Plan Climat dévoilé par Nicolas Hulot positionnent l’industrie du recyclage comme un des composantes centrales de l’économie française dans les décennies à venir. « Que ce soit en France ou au niveau européen, souligne Olivier Guichardaz, rédacteur en chef et fondateur de la lettre d’informations Déchets Infos, le mouvement va de toute façon dans le sens de l’économie circulaire. Les exigences réglementaires iront de plus en plus loin. »

 

Pour répondre à l’évolution du cadre réglementaire et au cap fixé par le gouvernement (recycler 100 % des plastiques en 2025), l’industrie n’aura d’autre choix que de se tourner vers de nouveaux modes de production et des innovations technologiques. « L'adaptation fait partie de notre ADN, avance Jean-Philippe Carpentier. Le recyclage n'est que le reflet de la consommation des particuliers et des entreprises. »

 

Une partie de la réponse a été apportée par ces dizaines de start-up de l’économie circulaire ayant vu le jour ces dernières années. Innovantes et digitales, ces jeunes pousses ont investi des segments de marché très pointus, allant des processus de valorisation des déchets aux procédés de récupération : Enmesys (eaux usées), Cophenol (café), Cy-Clope (mégots), Green Active, Versoo, Les Joyeux Recycleurs (entreprises), Pyrum (pneus), Carbios, Canibal (plastiques), Sapoval (déchets graisseux), Wagabox (biogaz), Robot Devaseur (vase), Fil et Fab (filets de pêche), Providentiel coquillages (huîtres)…

 

Cette effervescence a conduit l'agence de développement économique et d'innovation de Paris, Paris&Co, à lancer un incubateur dédié à l'économie circulaire. Parrainée par Ecofolio, E. Leclerc, Veolia, Vicat et la ville de Paris, la première promotion compte 19 start-up couvrant de nombreux secteurs : valorisation des biodéchets (Enerpro, Love your waste), consigne (La consigne francilienne, Reconcil, The green move), optimisation des structures de traitement (Pickmywastes, Seligo)…

 

« Ça foisonne, confirme Olivier Guichardaz, notamment dans les déchets organiques et la filière du réemploi. Ce foisonnement s’explique en grande partie par l’essor du numérique. » Et Olivier Guichardaz de citer l’exemple de la start-up Terra Cycle qui facilite la collecte et le recyclage des déchets et dont Suez est actionnaire depuis 2016. « Ces start-up innovent en termes d’organisation mais aussi au niveau industriel : elles sont parvenues à franchir le cap du recyclage des matériaux composites. »

 

Si les acteurs majeurs du secteur ont enclenché de grands programmes de R&D, le tissu des PME et de start-up n’est donc pas en reste, qui contribue tout autant au dynamisme de la filière. Si ce n’est plus. L’industrie du recyclage vit-elle une révolution par le bas ? « Les grands groupes sont taillés pour l'innovation, rétorque Jean-Philippe Carpentier, tandis que les PME ont plus de facilités avec la prise de risques et sont davantage en avance sur ces schémas novateurs. »

 

Préférant mettre en avant le rôle décisif des PME, Jean-Philippe Carpentier tempère ce statut de deus ex machina souvent prêté aux start-up. « Il est indéniable que les start-up ont apporté du nouveau sur la forme, mais l’innovation a toujours caractérisé notre secteur. Le fait que les PME innovent, aillent sur des niches et développent des nouveaux métiers n'est pas nouveau : cela a toujours fonctionné ainsi. D’ailleurs, historiquement, les innovations et les avancées ont davantage été le fait des PME que des grands groupes. »

 

L’une des révolutions en cours dans l’industrie du recyclage concerne la relation client, en phase d’être disruptée par des « plateformes d’échanges reprenant le schéma d’Airbnb ou Blablacar », explique le président de Federec. « On n'y coupera pas, il faudra s'adapter à ces solutions numériques qui changent la donne. »

 

Portées par la révolution numérique, les nouvelles pratiques (économie collaborative, éco-conception) et la robotisation, les entreprises du secteur du recyclage s’apprêtent à lancer de nouvelles stratégies créatrices de valeur. « Le marché offrira des opportunités, glisse Olivier Guichardaz. Mais mieux vaut être prudent : certains s’y sont déjà cassés les dents. »

 

Si l’industrie du recyclage n’est pas forcément l’eldorado en raison de sa nature cyclique et de sa dépendance aux matières premières, son inscription  dans le cadre de l’économie circulaire lui confère un potentiel de développement important. C’est d’ailleurs l’expression « économie circulaire » qui a contribué à redonner une certaine noblesse au monde des « recycleurs ».

 

« Il y a 15 ans, explique Jean-Philippe Carpentier, lorsqu’on recyclait des produits, ces derniers étaient souvent réutilisés différemment : on les bouteilles devenaient des piquets de vigne ou des objets à faible valeur ajoutée. Aujourd'hui, avec des bouteilles claires, on est capable de refaire des bouteilles. C’est la définition même de l’économie circulaire. On est sortis de cette logique de dévalorisation. Le produit revient au produit. »

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