Tu parles, Charles…

Tribune. J’ai évoqué dans un récent article le penseur de Martigues. C’est un personnage dont le simple énoncé de son patronyme semble faire frémir, en tous cas tous ceux qui ne l’ont pas lu. Personnage légendaire assurément car sa réputation le range au rang des parias de la littérature. Légende noire donc comme il y a de l’humour noir et de l’encre violette. Il faut dire qu’à l’époque, la Provence, patrie du penseur en question, avait donné naissance à une génération d’intellectuels , la famille Daudet, Alphonse et Léon, Frédéric Mistral et quelques autres qui, après avoir connu le succès dans la République des Lettres se verront démonétisés par suite de leur choix politique. Quand on pense du mauvais côté on ne penche pas du bon côté.

Ainsi de Charles Maurras, penseur, écrivain, polémiste, pamphlétaire et poète. Après qu’il fut chassé de l’Académie française, son oeuvre demeurera quelque peu visible par l’influence qu’elle aura eue sur des acteurs majeurs de l’Histoire de France, tels Charles de Gaulle et François Mitterrand par exemple. Maintenant qu’est venue l’époque du grand silence, ce manteau qui recouvre la mémoire, énoncer les syllabes de son nom provoque un ersatz de scandale. Comme l’avait dit Léon Daudet de la terre des Flandres, remuant encore des populations enterrées vivantes après le passage des armées espagnoles au XVI ème siècle, dans Le Voyage de Shakespeare, les auteurs ensevelis semblent vouloir regagner la surface. Comment ne pas penser au film La Nuit des morts-vivants de Georges A. Romero (1968) à cette occasion. Les penseurs réprouvés reviennent, c’est une catastrophe! Au secours!

A ce moment, par un effet burlesque de l’actualité, on découvre des inédits de Louis-Ferdinand Céline que l’éditeur Gallimard semble vouloir éditer au nom de l’historicité de ses liens avec le grand auteur. Tout cela est bien étrange, j’ai toujours cru que l’éditeur historique de Céline était Denoël. Ce n’est pas bien grave. Comme dans le film précité, les revenants vont en bande et peut-être même en ribambelle  comme on disait autrefois, à l’époque où l’école nous enseignait aussi à prononcer distinctement pour bien différencier les vocables, le brin, le brun, le bran.

Jadis démodé, Charles Maurras sera-t-il le penseur du futur et L’enquête sur la monarchie remplacera-t-elle sur les ruines de la République le Das Kapital de Karl Marx et La prière sur l’Acropole d’Ernest Renan ?  On peut en douter quand même. Cependant l’importance disproportionnée que revêt le scandale de prononcer des mots et des noms interdits fait douter très sérieusement de la sincérité et même de l’honnêteté de ceux qui morigènent à tout va. Ainsi que l’avait énoncé très sagement le sénateur Henri Caillavet, ce grand républicain, au sortir de la guerre après les horreurs de l’occupation comme après celles de la libération: « L’ordre moral ce n’est jamais l’ordre et ce n’est jamais la morale ». Que cette phrase mérite d’être méditée! Il n’y a pas de pensée en elle-même mauvaise, comme on dit de certaines odeurs qu ‘elles sont mauvaises, car on pense ou on ne pense pas. Je sais bien qu’il y a des idées déshonnêtes que l’on baptise communément mauvaises pensées et même mauvaises petites pensées, mais cela concerne un tout autre ordre de préoccupations plus légères et plus lestes que ce qui a trait à la marche du monde. Retenons de l’auteur de Kiel et Tanger, que cetteoeuvre a servi de matrice à l’élaboration de la doctrine de politique étrangère du général de Gaulle et cela suffit à qualifier la hauteur et l’importance d’un tel travail intellectuel.

Si l’on dit avec raison que la peur est mauvaise conseillère, que penser du silence imposé qui confine au mutisme obligatoire des sociétés sans horizon ? S’il y a cependant un mérite à toute censure c’est qu’ elle contraint ceux qui s’expriment à avoir du talent pour contourner les interdits. Comme l’écrivait si joliment le fabuliste Jean de La Fontaine « c’est un double plaisir que de tromper le trompeur ». Que dire alors de celui qui consiste à déjouer le censeur? A l’heure du masque obligatoire, de la parole forcée, des sourires convenus, des livres caviardés, des procès à n’en plus finir, quand on abolit toute rémission, quand on proscrit tout pardon, quand on oublie l’oubli des offenses pour instaurer l’oubli obligatoire des personnes et des oeuvres qui gênent, qui est-on ? Pas du joli monde à tout bien peser. L’enfer des bien pensants se nomme donc les oubliettes si l’on a bien compris. Il y a tout à parier que nous allons assister à l’occasion des effondrements présents à une suite d ‘évasions des plus beaux esprits qui  vivaient reclus dans la réprobation depuis déjà de longues années.

Jean-François Marchi

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